mercredi 23 janvier 2019

L'interview de la semaine : Laurence Simao




Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



Aujourd’hui l’interview de Laurence Simao


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
On va dire : Non Applicable pour la partie salon ;o)
Et non, je préfère les regarder agir, ils vivent très bien leur vie tout seuls.
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
13
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Alors là, oui, beaucoup, presque tous d’ailleurs.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Rendre les gens heureux. Ca ne demande pas d’explications je pense. Disons que ça simplifierait bien les choses.
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
C’est le cas donc OUI !

6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
Je suis avant tout une lectrice donc certainement par défi j’imagine.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Intéressant. C’est possible mais pas systématique fort heureusement.
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
J’imagine que beaucoup d’auteurs écrivent pour être reconnus. Peu le font sous un pseudo donc la réponse serait plutôt non.
La question ne se pose pas pour moi car je n’ai jamais publié.
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Le bonheur des autres n’intéresse pas grand monde, si ? Me concernant, il s’agit davantage de participer à des concours de nouvelles et le noir me semblait être un challenge intéressant.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Avoir l’envie déjà. Etre au calme, tranquille et certainement aussi avec la pression d’un délai à respecter.
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Sans aucune hésitation, Elizabeth Bennett.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
J’écris en traitement de texte et en corrigeant (sans arrêt) au fur et à mesure donc c’est difficilement quantifiable.
Nous rêvions juste de liberté d’Henri Loevenbruck mais aussi les nouvelles de Wallace Stegner par exemple.

dimanche 20 janvier 2019

Nouvelle N°15 - Contrechamp







Pas un Grec, pas une épicerie. Rien.

Je pousserai jusqu’à Gare du Nord, pour dîner. Il y a le petit libanais qui fait l’angle avec la rue La Fayette. En marchant bien, j’y serai en dix minutes. C’est pas mal, là-bas. Le seul problème, c’est la sauce. Leurs machins rouges me fusillent le bide. Des coups à chier dans son camion, comme Rico l’an dernier, sur le tournage de la pub Merco. Quelle bande de bras cassés, cette prod. Avec eux, plus jamais. Pour se faire payer à coups de fusil, en plus. Pas question. Même si j’ai pas mes heures, je m’en fous. Je ferai autre chose. Trop longtemps que je garde des places vides pour ces trous de balle.
Ça y est, je me souviens. Des radis rouges. Voilà, c’est ça qu’ils mettent dans leurs sandwichs, les libanais. Tiens, le p’tit nouveau.
— Yo ! Gibson, c’est ça ?
— Ouais.
Le voilà qui me donne du Yo en m’appelant par mon surnom.
— T’as pas du feu, s’te plaît ?
— Ouais, tiens.
— Bien vu le Zippo, il est frais.
Encore un qu’allume sa clope comme un bédo. La coupe à la mode, cheveux longs, rasés sur les côtés, les Nike et le futal de sport qui moule les chevilles, mais pas le reste. Quelle mode à la con.
— Qui c’est qui t’a dit mon blaze, fils ?
— C’est Rico et Poêle-à-frire, ils sont dans la rue d’à côté. Vous faites golris les anciens, je te jure, avec vos blazes de ouf là. Moi, c’est Ted.
— Didier. Mais tu peux m’appeler Gibson, comme les autres.

La pogne solide. Les yeux bien droits quand il cause. Lino dirait que c’est bon signe. Pas un mytho. Et puis il a l’air content d’être là, le môme. Sincèrement. Bien sûr, il se fait enculer. Mais ça, il le sait pas encore, c’est un môme. Sauf que maintenant, c’est un môme qui bosse pour le Cinéma. Ouais, un veinard, qui démarre sur les chapeaux de roues, en plus. Un gros film avec des stars et du matos, des rues bloquées et des cascades, des projos de dix mètres gros comme des lunes qui sortent des fenêtres accrochés par des câbles, des boules chinoises, des figurants, encore des figurants, des légions de putains de figurants qui viennent bouffer du quatre quarts sur des tables régies longues comme des plages, des plages de bouffe merdique colportée par des stagiaires qui sont contents d’en être, et puis encore du matos, des camions de matos dont on n’utilise pas la moitié pour le tournage, mais on s’en fout, c’est la prod qui paye ; et ces escadrilles de techniciens-tatoués-qu’ont-connu-la-planète-entière-dans-leur-carrière, des putains de Larousse du cinéma illustrés, avec une barbe et des clopes à rouler. Bon, ils ont pas tellement évolué depuis la grande époque, à part un ou deux divorces et un pavtar en banlieue. Mais putain, ils ont kiffé quand même. Ouais, grave. Parce qu’au final, c’est pour ça qu’on y va tous. On se dit qu’on est dedans. Pas comme ces cons qui vont à l’usine, ou dans leurs bureaux merdiques, pomper le nœud d’une huile en cravate pour un salaire minable. Non, nous, on est bien mieux. Au-dessus. Pas des artistes, mais pas loin quand même. Une équipe. Une Famille. Merde, une putain de famille ! Avec le père, le réal, le mec touché par la grâce, genre génie visionnaire, torturé, suspendu entre l’auteur et l’homme de terrain en casquette et mocassins. Et puis à ses côtés, l’équipe mise en scène : des armées d’assistants fraîchement émoulus de leur école de ciné à une plaque l’année, tous plus dévoués les uns que les autres. Une bande de minots un peu branleurs, persuadés d’être des génies en gestation. Tellement cinéphiles qu’ils peuvent se mater l’intégrale de Rohmer deux fois de suite, comme ça, pour le kiff. Tellement interchangeables qu’on leur a filé des numéros. Premier assistant, deuxième assistant, troisième, quatrième, y a pas de limite en fait. Plus le réal en a une grosse, et plus y en a pour lui lustrer. Logique. Et tout ce petit monde sait que s’il lui mijote une bonne turlute, au patron, une flûte comme il les aime, peut être que dans sa grande mansuétude, l’illustre, le sage, il les rappellera pour un prochain film. Et ça, c’est le jack-pot. L’assurance de travailler à nouveau. D’enchaîner, comme on dit. Et enchaîner, et enchaîner. Encore et encore. En-chaî-ner. Comme avec des chaînes et des boulets. Et au bout de cette autoroute de la pipe, l’espoir de passer d’assistant-fiotte à chef. Une vie à tailler des plumes pour une épithète. CHEF. Y a que ça sur un film : chef électro, chef machino, chef opérateur, chef déco, chef costumier, régie-chef, chef monteur, chef, chef, chef... Un putain de régiment d’infanterie.
Et aux pieds de la caserne, à la cave de la grande maison du cinéma : le bâtard. Le fils qu’on a eu avec la bonne, en rentrant au petit jour, un soir de bringue (« Oups ! Désolé, Papa s’est trompé de chambre »). Le mouflet pas vraiment cinéphile, même si ça lui déplaît pas. Le paumé, le technicien déchu, ou encore la canaille qu’a fait un peu de ballon pour des conneries, y a longtemps.
Nous, les ventouseurs.
La ventouse, comme une ventouse pour les chiottes. Sûrement que ça vient de là d’ailleurs, parce qu’on se tape le boulot le plus merdique de l’usine à rêves : garder les places vides dans les rues pour que les camions de tournage se garent. Douze heures par jour et par nuit. En hiver et en été. Dans la rue. à se faire chier sévère, dans nos camions. Avec des cônes de Lübeck et des rouleaux de rubalise tendus entre chaque plot, devant des places vides. Et tout ça pour une seule raison, notre mission divine : que ces connards de riverains ne se garent pas où on est. Et ils essayent. Oh, que oui ! Immanquablement. Alors, après avoir essuyé gentiment quelques insultes, on dialogue, on explique : « Non, Madame Trouduc', vous pouvez pas vous garer ici. Oui, on a des autorisations, regardez. C’est un tournage de cinéma, c’est du sérieux, avec Patrick Prunelle qui tient le premier rôle. Si si, le vrai, avec sa permanente et sa gueule d’ange figée dans le temps, comme au Grévin. En plus, c’est un grand film, réalisé par Gérard Bidule, le mec qu’a tellement de palmes d’or qu’il s’est bâti une case en Belgique avec, pour se protéger quand il pleut des impôts. Alors, Madame Trouduc', vous et votre Clio en leasing, vous n’empêcheriez tout de même pas des millions de gens de rêver, hein ? Parce que si les camions de matos peuvent pas se garer dans votre quartier de rupin à 15 000 balles du mètre carré, il y aura plus de films. Rien. Nada. Un gouffre culturel. La plèbe se noiera dans un océan de conneries hertziennes, et tout ça à cause de vous»

Merde, voilà que le môme veut faire la causette. Comme si mon feu lui suffisait pas.
ça vient d’où, Gibson ? C’est à cause de l’acteur ?
— Non. C’est une marque de guitare.
— Ah ouais. Tu joues ?
Je suis tombé sur un putain de prix Nobel.
— Ouais, à l’époque j’avais plusieurs groupes sur Paname. Je faisais des remplacements, des concerts et tout.
— Pourquoi t’as arrêté ?
— La tune, fils. Ça paye plus que dalle la zique. Un jour, je me suis retrouvé dans la mouise. Grave. Les huissiers qui débarquent le matin et tout le bordel. On venait juste d’avoir ma fille, ma femme et moi. Alors comme j’avais remplacé pas mal de zicos sur des tournages, un copain régisseur m’a proposé mes premières ventouses. Ça s’est fait comme ça, par hasard. Au début, je me suis dit que c’était temporaire. Ça fera vingt piges le mois prochain.
— Ouais, je vois le délire. Moi, je suis dans la mécanique à la base. Et puis j’ai eu des galères de taf, pareil. C’est Jo, le neveu de Rico qui m’a mis sur le plan. C’est un bon soss, Jo. Il savait que je kiffe de ouf le ciné.

Jo, le fils de la frangine à Rico. Une belle famille de cinéphiles, ceux-là. Genre, Les Enfants du paradis en caravane dans la Beauce. Aux dernières nouvelles, le petit de Sylvie donnait plus dans la zipette et les BM chouraves que dans les tournages de films. Mais bon, les gens changent, paraît-il.
— Et tu le connais d’où, Jo ?
La question à dix plaques. Concentre-toi sur ses yeux : en bas, à gauche. Les pupilles qui se dilatent, et ça repart : en haut, à droite. Vas-y, gamin, sors-le-moi ton mytho.
— En fait, Jo et moi on a bossé ensemble dans un garage, à Osny, pendant deux ans et quelques. On est restés potes depuis.
Un garage à Osny. Avec des barreaux aux fenêtres, ouais. En tout cas, c’est pas pour escroquerie qu’il est tombé, le môme. Les mythos c’est définitivement pas son truc.
— Hey Gibson, je veux pas te manquer de respect et tout, mais pourquoi tu mates mes yeux comme ça ?
— C’est le Grand Lino qui m’a appris ça.
— Lino, le rappeur ? Sérieux, tu le connais ? C’est un tueur de ouf, je kiffe depuis l’époque d’ärsenik...
T’enflamme pas, fils. On parle pas du même. Lino Ventura, le comédien.
à ouais, à l’ancienne. Si si, Les papys flingueurs et tout.
— Ouais, c’est ça. J’ai été son chauffeur pendant plusieurs années. On a fini par devenir potes. Tu vois, les Lino, Gabin, Blier, toute cette clique, c’étaient des Messieurs. Je veux dire, jamais un mot plus haut que l’autre, respectueux de tout le monde sur un plateau. Ça serrait la pince à l’équipe le matin, toujours un petit mot pour les ventouseurs et les techniciens : « ça va les gars ? Pas trop dure, la nuit ? Venez prendre un café» C’étaient des mecs qu’avaient eu une vraie vie, avant le cinéma. Pour ça qu’ils étaient bons à la face, d’ailleurs.
— Je vois ce que tu veux dire. Et c’était quoi son délire avec les yeux, à ton gars ?
— Lino avait fait carrière dans la lutte, avant de jouer la comédie. Un de ses entraîneurs lui avait appris un truc : guetter l’endroit où les yeux partent, pendant le combat. Pas facile. Mais quand tu y arrivais, ça te permettait d’anticiper une feinte ou une projection. Le truc marche aussi hors du tapis. Et Lino, avant qu’il te connaisse, te posait toujours une ou deux questions en te gaulant le regard. Avant même que tu répondes, il savait si tu mentais, si c’était un souvenir ou autre chose. Un genre de test, j’imagine. Pour voir si t’étais une trompette ou si t’étais réglo. Des années plus tard, j’ai maté un documentaire là-dessus. Ce truc-, c’est une science, en fait. Ils appellent ça PNL...
— PNL ? Comme le groupe de rap ?
— T’arrêtes jamais avec ton rap, toi. Non, ce truc veut dire Programmation Neuro quelque chose. En gros, c’est des mecs qu’étudient la façon que t’as de bouger les yeux, les bras et le reste quand tu causes, pour voir si t’es un faisan ou pas.
— Lourd. Oh putain, regarde là-bas ! C’est Faguet, avec le réal et la petite assistante. Ils retournent sur le décor à cette heure-ci ?
— Ils vont répéter pour la scène de demain, à coup sûr.
— Elle est fraîche l’assistante, hein ? Par contre elle se la raconte grave, c’est abusé.

Pas faux. Bêcheuse comme pas deux, la gamine. Elle te dit bonjour comme elle te cracherait à la gueule. Avec la moue, mi-hautaine, mi-écœurée de la petite bourge découvrant un étron sur le tapis persan de sa grand-mère.
Mais sa tronche me dit quelque chose. J’ai déjà dû la croiser, cette môme.
Peut-être bien qu’elle ressemble à ça, ma fille, aujourd’hui. Dire qu’on s’est pas revus depuis ce foutu jour de l’an. Ça fait quoi, quatre ans ? Peut-être plus. Faudrait que je l’appelle.
— Hey, Gibson, tu crois que c’est abusé si je demande un selfie à Faguet ? Ma daronne kiffe trop cet acteur. Si je lui envoie la photo, elle va péter un câble.
— Laisse tomber, c’est un tocard. Je peux pas l’encadrer, lui et sa caravane de vingt mètres.
— Vingt mètres !
— Vise là-bas, au bout de la rue. Le gros truc impossible à garer, c’est plus une loge, c’est un Airbus, le bordel. Y a même un putain de jacuzzi à l’intérieur. Juste pour ses putes.
— T’es sérieux ? Faguet, il se tape des putes ?
— Pas plus de deux par jour, rassure-toi. Mais ça l’empêche pas d’emmerder les maquilleuses. Les pauvres gamines sont terrorisées à l’idée de rentrer dans sa turne. Une fois sur deux, il est à poil. D’ailleurs, l’an dernier il a dérapé.
— Genre ?
— C’était le film pour lequel il a eu le César. Le truc engagé, sur un chômeur. Tu parles. Ça les empêchait pas de s’en foutre plein le pif jusqu’à pas d’heure, tous les soirs. Bref. Notre bon Faguet national, engnôlé jusqu’à la moelle, a agressé une assistante-maquilleuse qu’avait le malheur d’être un peu gaulée. Mauvais timing. La môme a débarqué dans sa loge en pleine orgie. C’était pas la première fois que ce genre de connerie arrivait. Sauf que là, le lendemain, les parents de la gamine se sont pointés sur le plateau, et la prod s’est chiée dessus. Mais bon, comme toujours, notre vedette a acheté le silence de la môme et ses vieux, à grands coups de biftons.
— Quel fils de pute.
— Comme tu dis. Des histoires comme celle-là, je pourrais en remplir un bottin.
Allez, maintenant ça serait bien que tu te casses, le nouveau. J’avais pas prévu de tenir un colloque. J’ai la dalle, moi.
— Au fait, ça vient d’où le blaze, Poêle-à-frire ?
— T’es un curieux, la bleusaille. Ça date, ce truc. C’était un jour où on bossait dans un quartier chaud. Y avait Polo, Boban, Gros-Vlad et moi. Rico bossait pas sur ce film, il venait d’avoir son fils. La prod avait pas voulu raquer le caïd du coin pour qu’il nous foute la paix. Erreur de débutant. Du coup, ça a pas fait un pli, deux cailleras sont venues pour nous faire un camion de matos, pendant la nuit. Et c’est tombé sur ce bon Michel. Le con s’est pas dégonflé, il les a montés en l’air avec le seul truc qu’il avait sous la main.
— Une poêle à frire ?
— Exact. Ce mec, c’est le plus chiant que je connaisse quand il s’agit de casser la croûte. Rien n’est jamais assez kasher ni assez bon pour lui. Alors, il se prépare sa tambouille tout seul, dans son camion, sur son réchaud. Pour ça qu’il est équipé. D’ailleurs, en parlant de bouffe, je vais aller me chercher un sandwich au Libanais de gare de Nord.
— Vas-y, ça roule. Bon appétit, Gibson. On se capte plus tard.

*
La nuit, t’es seul comme un rat. Paraît que « les choses de la nuit ne s’expliquent pas à la lumière du jour ». Moi, j’ai connu que ça, la nuit. Un crépuscule interminable. Un chemin nocturne, balisé de rades anonymes, où des pèlerins sans bâtons se font taper, planter, gerber, baiser, mendient, philosophent ou se marient, tout ça sur un carré d’asphalte. Un bout de trottoir. Tous à fourrager dans les bas résille puants de Paris. La demi-mondaine. La bimbo sentimentale qui jure qu’elle est à toi, et à personne d’autre. « Juré, mon chou ! », qu’elle te fait, avec un clin d’œil aviné. Et l’instant d’après elle te jette à la gueule ce que t’auras jamais. Ce que personne n’aura jamais. La piste aux étoiles : ses rues, ses places, ses cafés et ses ports. La grande illusion.
J’aime ce spectacle. J’y suis accroc.

*

Merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Une détonation de fusil à pompe, derrière mon camion. Ça y ressemble. Je vois que dalle dans le rétro. Tu parles d’un réveil. Allez mon Didou, va falloir prendre ses couilles à deux mains. Mais qu’est-ce que j’ai foutu de ma batte, bordel ? Ah, la voilà. Quel con. Endormi à cause de ce putain de sky. Résultat des courses, les keufs vont débarquer et je pue la gnôle et le shit, pire qu’une cellule de garde à vue un samedi soir. Et cette putain d’alarme de bagnole qu’arrête pas de gueuler. Attends, mais c’est quoi ça ? Bah, merde alors...
Pas de César pour Faguet, cette année. À part peut-être celui de la plus grosse pizza au champagne. Je crois que je vais gerber. Ce con s’est cassé la gueule du balcon de l’appart où ils tournent. Cinq étages. Un gros plat sur le ventre à l’arrivée. Droit sur le toit de la bagnole, juste derrière mon camion, à quatre du mat.

*
Un appart haussmannien de 200 mètres carrés : cheminées en marbres, moulures au plafond, parquet tellement ciré qu’on a peur de marcher dessus, des projecteurs, des réflecteurs, des caisses et des câbles partout qui t’empêchent d’avancer. Un décor de cinéma.
J’imagine pas le pot belge que ce con de Faguet s’est envoyé avant de faire le grand saut. Déjà qu’en temps normal, ce type a la réputation d’un aspirateur Dyson, mais là, il a dû sacrément dépasser les prescriptions du toubib. Ses cloisons nasales en or massif auront pas tenu le coup, dommage. Mais qu’est-ce qu’il foutait encore sur le décor à cette heure ?

La voix du nouveau, Ted, sur la terrasse. Des cris, plutôt. Des larmes en bruit de fond. Merde, la petite assistante est là aussi.
— Eh, oh, gamin ! Baisse d’un ton, tu veux.
— Putain, Gibson ! C’est la merde, Faguet s’est cassé la gueule du balcon !
J’aurais deviné tout seul. À trois mètres près, la vedette terminait son saut carpé sur mon camion. Mais toi, qu’est-ce que tu fous ici avec la demoiselle ?
— Selma. Je m’appelle Selma.
Première fois qu’elle m’adresse la parole, en un mois. Elle a l’air sacrément choqué, la gamine, à grelotter dans sa couverture, les yeux dégoulinant de maquillage. Et dire que ce soir, c’était la quille. Un tournage tranquille, qui devait finir par une nuit tranquille. Tu parles. Au lieu de ça, avec quatre piges de placard au compteur, c’est à moi qu’échoit le rôle du limier dans l’affaire de l’été. Beau casting.
— L’un de vous deux peut m’expliquer ce qui s’est passé ?
— Putain Gibson, quelle merde !
— Calme-toi, fils.
Les yeux de la bleusaille se barrent à nouveau : en haut, à gauche.
— OK. Je m’endormais dans mon camion, alors je suis venu me faire un café sur le décor, dans l’appart', pour tenir le coup. Rico voulait que je lui en ramène un, aussi. Quand je suis arrivé, j’ai entendu des hurlements, je suis allé voir sur la terrasse. Et là, j’ai vu Selma et Faguet en train de s’embrouiller. J’ai essayé de venir les séparer, ce con allait lui mettre une patate, tu vois. Il gueulait, je captais rien tellement il était raide. Et puis, il m’a mis une droite, je suis tombé, et quand je me suis relevé il basculait de la rambarde. Il était fonsedé de ouf, j’ai pas pu le rattraper.
— Tu confirmes ce qu’il vient de dire ?
Pas le temps de répondre à ma question, la voilà qui répand ses tripes sur le carrelage de la terrasse.
— Laisse tomber, Gibson. Elle est rôtie, elle arrive à peine à parler.
— Fils, va chercher un verre d’eau dans la cuisine, s’il te plaît. Poêle-à-frire a appelé les poulets, ils devraient pas tarder.


*
— Hey, Gibson, t’as raconté quoi aux flics pendant deux heures ?
— Ce que j’avais vu en arrivant là haut, Rico.
— Ouais, et pourquoi ils t’ont pas emmené, toi ? Ils ont bien embarqué Ted et l’assistante, pour les cuisiner.
— Je sais pas, Rico. Peut-être qu’ils veulent juste les entendre, une fois qu’ils seront calmés.
Les carreaux humides de Rico se font la malle. Direction : en bas, à gauche.
— Je l’aime bien, ce petit. C’est un pote de mon neveu. Je crois qu’il a pas toujours filé droit, tu vois ce que je veux dire ?
— Je vois.
— Je voudrais pas que tout ça lui attire des emmerdes.
ça va aller. T’inquiètes pas pour ton lascar.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— J’ai essayé de causer un peu avec l’assistante réal, entre deux vomissements. M’est avis qu’elle a de la famille dans le métier. Peut-être même une frangine. Dans le maquillage, par exemple.
— C’est que t’es un putain de Columbo, hein, Gibson ? L’autre con de Faguet est tombé parce qu’il était raide, c’est tout.
ça, pour être raide. Aucun doute là-dessus. Pour le reste...
— Je t’écoute.
— La tête de la petite me disait quelque chose depuis le début du tournage. J’étais pas sûr. Avant ce soir, je l’avais pas vraiment vue de près. Et puis ça a tilté, une fois sur la terrasse. La ressemblance avec la maquilleuse que Faguet avait agressée était flagrante. Sa frangine, à coup sûr. Alors, je lui ai posé quelques questions, pas grand-chose. Et je crois bien avoir eu ma réponse.
— Ses yeux, j’imagine ? Encore le truc de Ventura dont tu parles tout le temps, hein ?
— Je te demande pas de me croire, Rico.
— Et où est-ce qu’elles allaient ce coup-ci, ses billes ?
— Dans un coin, toujours le même. Un coin que j’ai déjà vu.

mercredi 16 janvier 2019

L'interview de la semaine : Nick Gardel



Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.




Aujourd’hui l’interview de Nick Gardel !




1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Pour ma part, ma psychopathologie est plus en amont. Mes personnages sont une grande part de moi. J’aime le son de l’os qui craque, j’aime l’orteil sur la table basse, j’aime la porte de placard.
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
42 est plus qu’une réponse, c’est un mode de vie. Dans « La vie, l’amour, les vaches » (qui déjà est un titre ultime), un personnage utilise la phrase la plus aboutie de la création pour clore une dispute.
« Je te hais, je te hais, je te hais tellement. Si la haine était un peuple, je serais la Chine ! »
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Sans aucune hésitation Arsène Lupin. Juste pour qu’il me confirme qu’il déteste ce bouffon sautillant à fausse barbe que fut Georges Descrières.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
A chaque fois que j’imagine un super pouvoir, je pense surtout aux défauts qui l’accompagnent. Trouver les points d’intérêt scénaristiques. Comme cette blague du type dans le désert qui veut être blanc, avoir de l’eau et voir des culs et se retrouve en cuvette de chiotte. C’est le principe même des nouvelles du recueil « AZAZEL » d’Isaac Asimov. J’adore. Je me souviens d’un exercice de physique qui nous demandait de calculer la distance d’arrêt que mettrait Superman, pied au sol, pour stopper un camion lancé à pleine vitesse. C’était 27 kms si je me souviens bien.
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Réponse facile. Je n’ai déjà aucun lecteur. L’acte d’écrire est totalement déconnecté du lecteur. C’est un acte solitaire sans être masturbatoire. Je raconte un truc du mieux que je peux. Je joue avec les mots pour me faire marrer ou pour me dire que je suis un être humain pas trop dégueu. Si des lecteurs adhèrent c’est un bonus, mais absolument pas un initiateur.
6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
Une phrase qui me trottait en tête. Plutôt le début d’un dialogue (si tu ouvres encore ta gueule, je fous mon poing dedans). Le défi de me dire que j’en étais capable.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Forcément. Je ne suis qu’une plaie d’égo, un handicapé social trop radin pour déléguer à un psy le pouvoir de faire de l’argent avec mes déviances. C’est une question qui rejoint la corrélation auteur/personnage, tous mes personnages sont moi, aucun ne l’est vraiment.
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
Difficile question. Sans signature j’écrirais toujours, mais j’adore être lu et qu’on sache que c’est moi qui ai accouché de cette merveille littéraire d’une portée universelle.
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Il n’y a de véritable humour que l’humour noir. Les blagues pour enfants sages n’en sont pas. Le noir est le plus grand terrain de jeu qui soit.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Tout le temps. Le fichier en cours reste ouvert sur l’ordinateur et je le complète ou le corrige en passant, ou en m’y mettant sérieusement.
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Certains de mes personnages sont mes potes. Mais dans la littérature qui a pignon sur rue, j’irai bien boire une bière avec Isidore Bautrelet de l’Aiguille Creuse ou encore R. Daneel des romans d’Asimov et pourquoi pas Yerruldegger si on pouvait éviter le thé salé au beurre et le Bodog de marmotte.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Véritablement aucune idée. En général j’écris assez juste en premier jet. Mais le premier jet est déjà l’aboutissement d’un malaxage des mots, d’une recherche dans la phrase. Ça influe forcément sur le taux de déchet. Il m’arrive de supprimer des pans entiers ou, au contraire, de rajouter des chapitres pour préciser des motivations.



dimanche 13 janvier 2019

Nouvelle N°14 - Elle a peur, peut-être

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Sur la plage, je ne l’ai pas vue. Mais dans les bois, si, je la vois. Je la regarde partir vers le parking. Le soleil incendie des lignes rouges et jaunes à travers les pins. Par endroit, l’air semble cramer. L’ombre des troncs s’allonge jusqu’à enfermer ceux qui marchent sur les sentiers de sable.
Je suis en sueur à l’ombre de la forêt.
Pourquoi n’a-t-elle pas attendu le coucher du soleil pour partir ? C’est pourtant super beau le soleil qui tombe dans l’Atlantique. D’habitude, les filles adorent ça, les couleurs chaudes, l’ambiance romantique, la lumière éblouissante, tout ce cinémascope hollywoodien qui se déploie gratuitement dans le ciel tous les soirs avant de se faire foutre dehors par la nuit. Tu t’assois sur le sable et tu mates le truc sans réfléchir. Tu laisses ta tête partir où elle veut. Tu plonges avec le soleil en te demandant si tout ça est bien réel.
Elle s’est rhabillée, elle a replié et rangé sa serviette dans son sac et elle a dû partir sans même se retourner vers la mer laquée d’ambre et de solitude. Elle est brune. Elle porte une robe qui s’enfile d’un coup. Légère la robe. Et un chapeau aussi, avec un rebord si large qu’il cache parfois son visage. Elle a grimpé la dune et s’est enfoncée parmi les pins. Elle préfère rentrer avant la nuit peut-être.
Elle a peur peut-être.
Elle n’a pas vu l’homme derrière elle. Il a gardé ses lunettes de soleil. Il n’est habillé que d’un bermuda bleu. Ses cheveux blonds sont coiffés en arrière. Ils sont mouillés par l’océan et la transpiration.
Il la suit.
Il est encore loin d’elle.
Elle marche en regardant le sol. Sûrement parce qu’elle n’a pas de chaussures et qu’elle ne veut pas se faire mal aux pieds.
Je la vois à travers les pins rougis par le soleil. Des fois, ce n’est plus qu’une silhouette noire et blanche entre les arbres. Comme si elle se dissipait de temps en temps. Dans le bois, la pénombre ruisselle lentement, mais de plus en plus, entre les branches, par nappes de plus en plus sombres et de moins en moins aériennes.
Lui est plus près. Beaucoup plus près. De plus en plus près. Sur le même chemin qu’elle. Il avance plus vite qu’elle. Il va forcément la rattraper, la dépasser.
Elle marche et elle ne l’a pas remarqué. Elle marche et il se rapproche. Elle marche et je la regarde.
Plus personne ne rentre vers le parking. Il est tard, déjà tard et les gens sont depuis longtemps retourné vers leur location, leur tente ou leur maison secondaire. Les gens n’aiment pas quand la nuit se penche sur la forêt. Les gens ont peur du noir.
Il n’y a que nous entre les pins.
L’homme arrive à la hauteur de la femme seule. Je vois tout. Juste avant de la dépasser, il tend sa main et lui prend le bras. Elle se retourne comme on tressaille. Elle se retourne comme on tombe d’une chaise. Le geste n’est pas violent. Il est presque doux. Elle est surprise.
Elle a peur, peut-être.
L’homme lui dit un truc. Il tient toujours son bras. Il ne le lâche pas. Elle ne bouge plus mais il la retient quand même. Son chapeau, blanc et grand le chapeau, est tombé par terre au moment où elle s’est retournée. Des cheveux bruns encore humides de la plage font des lignes noires et fines sur sa joue. La sueur colle sa robe légère à son dos. Je vois tout : ses yeux sont comme des gouffres noirs.
L’homme parle encore. Elle ne répond rien.
La forêt arrête de respirer. L’air brûlé s’écrase contre les troncs longs et durs comme des pylônes de mirador. La lumière rouge du soleil s’aplatit, exténuée et vaincue sous le noir du ciel.
L’homme tend son autre main et attrape l’autre bras de la femme seule. Il la tient des deux côtés et il lui parle toujours. Et elle, comme asphyxiée, reste muette et immobile.
J’entends tout.
Tu me matais sur la plage tout à l’heure hein ?
—…
Pourquoi tu pars dans les bois comme ça ? Tu me cherches ?
— …
C’était pour que je vienne ? Pour que je te rattrape ? Pour qu’on soit plus tranquille ?
...
T’as peur ?
—…
Elle est effrayée.
Elle pue la frousse.
Elle sent bon.
L’homme relâche sa main droite et la fait glisser lentement sur le tissu léger. Vers le haut. Sur l’épaule de la femme seule. Puis, plus bas, vers le sein sous la robe. La main dessus, qui reste et qui caresse. La robe si légère qu’il sent le téton qui pointe. Il le prend entre ses deux doigts. Il serre un peu. Et puis beaucoup. Il aime ça. Sa bite commence à durcir. Il n’a pas de slip. Son début d’érection se voit à travers le bermuda.
T’aimes hein ? T’aimes ma main sur toi, je le sais.
—…
La main de l’homme sur le sein gauche. Puis sur le sein droit. Le sourire sur les lèvres desséchées de l’homme. L’autre bras qui ne lâche pas la femme seule. Et la sueur sur son front. Comme sur son front à elle. La sueur sur mon front aussi, la sueur dans mon dos, la sueur qui mouille mon tee-shirt, la sueur partout.
L’homme ne dit plus rien. Il regarde sa main toucher le corps de la femme seule. Il se penche vers la gorge. Il pose ses lèvres sur la peau bronzée. Sa langue touche l’épiderme chaud et salé.
Il croit entendre un soupir.
Maintenant il bande. Il bande vraiment.
La main de l’homme lâche le sein droit pour descendre doucement sur le ventre de la femme seule. À plat sa main sur le tissu, comme des ondes sous sa paume, les battements de sa peur à elle sous ses doigts, le pouls de tout ce qui se passe à l’intérieur.
La femme seule comme gelée dehors et bouillante dedans. Tenue par le bras qui étrangle son biceps. Le sang qui n’ose plus circuler. Seule la peur va et vient dans ses veines. Son souffle bute sur la panique.
Il n’y a que nous dans cette forêt capturée par le soir.
La main de l’homme, tremblante la main, douce la main, implacable la main, jusqu’à l’aine et puis entre les cuisses de la femme seule. La main de l’homme, puissante pour écarter les jambes de la femme seule au-dessus des aiguilles de pin jonchant le sentier de sable.
—…T’es une belle salope toi… T’es une putain de belle salope…

—…
Sa bite si dure qui frotte contre le bermuda. Sa bite en pleine combustion si près de la chatte de la femme seule. Il la touche avec sa main. Sans même penser à relever la robe. Sans même sentir le nylon du maillot. La toucher comme ça lui suffit. Écouter les vibrations de son haleine lui suffit. La tenir, même, lui suffit.
Et quand je jouis, je ferme les yeux.
Et quand je jouis, mes couilles éclatent de douleur.
« Putain de taré ! »
Son genou si violemment contre ma queue.
« Putain de malade ! »
Plié en deux, à tomber sur le sable chaud.
Plié en deux, à avoir mal, putain, si mal.
Mes yeux ouverts.
Son pied.
« Putain de pervers, tiens connard ! »
Mon crâne comme une vitre qui se brise.
Un parpaing lancé du sixième étage sur ma tempe.
La salope.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui me crache dessus.
« Va te faire couper la bite, espèce de maniaque ! »
Des élancements brûlants dans mon ventre.
Mon cerveau descellé du reste.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui court, loin.
Son chapeau est resté là.
Il fait nuit dans la forêt.
Dans ma tête aussi.
Je vais la rattraper cette pute.



mercredi 9 janvier 2019

L'interview de la semaine : Céline Denjean


Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Non, je n’endosse pas de rôle durant l’écriture ! Et fort heureusement pour nous tous, car ce sont mes personnages psychopathes qui occupent le plus mon focus dans mon travail de rédaction. Mes criminels ne prennent vie que dans mon imaginaire (tant mieux pour ma santé mentale !) et je ne me sens pas « proche » d’eux durant l’écriture. Je dirais plutôt que j’ai un accès à leurs univers et déviances puisque je les crée et leur donne vie sur le papier. Il s’agit davantage d’un décentrage de ma part que d’une connivence entre eux et moi !
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Peut-être me serait-il possible de donner ma réponse si LA question était enfin clairement posée ? En l’absence de question précise, je m’en tiendrai à 42, qui – somme toute ! – vaut bien tout autre nombre…
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Oui, bien-sûr ! Plusieurs mêmes… J’aurais bien accompagné Arsène Lupin lors d’un de ses spectaculaires cambriolages, ou partagé un digestif avec Hercule Poirot dans un des wagons de l’Orient Express, ou encore joué à des devinettes toute une soirée avec Sherlock Holmes !
C’est assez extraordinaire de constater que ces personnages (et d’autres) ont tellement bien été incarnés dans des adaptations cinématographiques et télévisuelles qu’ils nous semblent presque familiers et avoir existé !
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Un des super pouvoirs dont j’ai rêvé toute mon enfance était celui de pouvoir voler sans ailes, à l’instar de Peter Pan ou de Superman. Ce serait merveilleux tout simplement, de connaître la sensation du déplacement aérien, sans carcan, sans carlingue, sans moteur… voler tout simplement !
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Mdr ! Je suppose que oui car écrire m’est indispensable… Imaginons que je sois seule sur une île déserte, ceci expliquerait cela ! Il me semble bien que j’aurais besoin de tracer quelque chose de ma minuscule existence. Il me semble aussi qu’écrire, c’est s’évader, ouvrir une fenêtre sur un univers que nous choisissons… Et honnêtement, si je devais être seule sur une île déserte, j’en aurais bien besoin !

6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
Je ne sais pas exactement. Je peux juste dire que je trouvais l’existence de mes héros fictionnels bien plus palpitante que celle de mon statut d’enfant. Je me souviens que je vivais leurs aventures, que je partageais leurs quêtes, que je frissonnais avec eux… Je trouvais extraordinaire de me plonger dans les livres… et de quitter ma réalité le temps d’un voyage imaginaire... Je suppose que l’envie d’écrire vient de cette magie-là. De cette force d’évasion que permet le livre.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Ma couleur préférée après le noir est le violet. Donc, oui, je crois que le rouge des blessures s’associe merveilleusement bien au bleu de l’encre !
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
Je ne sais pas s’il y aurait autant de livres, je n’ai aucune idée de ce qui fait moteur chez les autres auteurs et je suppose qu’il y a des réponses très différentes chez les uns et les autres.
Pour ce qui me concerne, j’ai des manuscrits sous le coude qui ne verront peut-être jamais la lumière du regard des lecteurs ! Et je crois que ça me plairait assez qu’ils soient lus même si je ne pouvais pas en revendiquer publiquement la maternité !
Je pense que l’on écrit un roman dans l’espoir qu’il soit lu un jour et que si le livre est un enfant dont on accouche, on lui souhaite aussi de vivre sa propre vie… non ? Que l’on soit « reconnu » ou non comme en étant l’auteur…
Je trouverais plutôt amusant qu’un de mes livres soit commercialisé anonymement, dès lors que j’aurais accès aux impressions des lecteurs et que je serais rémunérée à la hauteur des fruits qu’il porte. Ce n’est pas tant la publicité de mon nom qui crée pour moi la « vraie » reconnaissance que l’accueil que peuvent faire les lecteurs à un de mes bouquins.
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Justement parce que le monde n’est pas rose… et que c’est le noir de notre monde qui m’interroge et me bouscule le plus…
Cela étant, je trouve normal que certains lecteurs puissent alterner des lectures noires et des lectures plus légères (feel good, romans blancs, burlesque…). Moi-même en tant que lectrice, j’ai besoin parfois de m’évader dans un univers drôle ou divertissant…
Mais lorsqu’on écrit – même si j’ai pu sortir du genre noir dans certaines de mes productions non éditées – on pioche dans nos centres d’intérêt, nos interrogations, nos préoccupations… Au travers des livres, l’auteur que je suis porte un certain regard sur l’Humain, ses dérives, ses déviances, ses angoisses, ses dangers, ses anomalies… parce que ce sont là mes intérêts principaux.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Du calme et de la solitude. De la disponibilité psychique. Du « mauvais » temps avec un feu de cheminée (j’adore la pluie ou la neige, le genre de météos qui donnent envie d’être confinés chez soi !). Et un environnement où l’on se sent bien.
11. Si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Pour parler d’amitié, il faut certains ingrédients : complicité, connivence, loyauté, partage… Beaucoup de personnages principaux, héros de romans noirs, sont marqués, fracassés par la vie ou bien brillantissimes et, de ce fait, inaccessibles… Au final, beaucoup sont très seuls et peu enclins à se faire des amis !
Je pense donc que si je devais être amie avec un personnage de roman, ce serait plutôt un personnage de livre pour enfant ou young adult – la question de l’amitié tenant souvent une place sous-jacente, voire dominante… J’aimerais bien, par exemple, être amie avec Harry Potter !
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Mon taux de déchet diminue de livre en livre, c’est heureux ! On apprend à éviter certains pièges au fil de l’écriture, avec l’expérience. Aujourd’hui, j’évalue à un sixième grand maximum la quantité écrite qui sera finalement jetée à la poubelle !
Si je devais avoir accès aux travaux préparatoires d’un livre, j’adorerais qu’il s’agisse d’une œuvre classique car je me suis souvent demandé comment les auteurs géraient leurs manuscrits avant l’invention de l’ordinateur, des copié/collé, des delete en un clic de souris… Je pourrais choisir « Les liaisons dangereuses » de Laclos ou « Contes et nouvelles » de Maupassant (c’est un sacré exercice que celui de la nouvelle !!!) ou encore « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie, pour être dans le roman noir.