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Nouvelle
N° 13 - Trois âmes pour seule arme
Marie
avait d’abord eu cette intuition qu’il y avait une espèce de
conjonction, d’alignement des choses (des planètes ?)
permettant que cela arrive. Le passé revenait par bribes, par
sensations qui lui tiraillaient le ventre, la réveillaient la nuit
et la plongeaient dans un abîme de doutes et d’angoisse.
Désormais, elle ne croyait plus en la fatalité. Depuis cette tête
retrouvée sans corps sur la grève comme un trophée sanguinolent
offert par un chat à son maître. Non, la fatalité ne pouvait plus
être invoquée pour expliquer tous ces drames et elle était
terrorisée à l’idée d’être mêlée de très près à ce
qu’elle appelait désormais des meurtres en série.
***
D’un
geste sec et précis, Michel décapsula sa troisième Lager sur le
rebord du bureau. Le spectacle de la mousse brunâtre et du liquide
ambré s’entremêlant dans le verre rompit un instant son ennui. En
soupirant, il reporta son regard vers le ciel qui restait obstinément
vide. Voilà plus d’une heure que ce maudit hélico aurait dû
atterrir et lui était toujours coincé là, à brasser de l’air.
Ils
envoyaient une femme cette fois, drôle d’idée. Il se demandait si
on lui avait parlé des problèmes. Il ricana. « Problèmes »,
c’est le moins qu’on puisse dire. Il chassa une mouche qui
s’intéressait d’un peu trop près à sa bière et en profita
pour avaler une longue gorgée bien fraîche. Il avait tellement à
faire ; la neige avait enfin fondu et le printemps explosait
littéralement. Sur l’île tout était plus fort qu’ailleurs, il
n’y avait pas de demi-mesure. L’hiver durait huit mois, les
autres saisons se partageaient les miettes dans une violente
précipitation. Sans signe avant-coureur, les orages venaient
percuter le ciel tendre d’un printemps à peine éclos ; le
temps d’une pluie torrentielle et les fleurs aux couleurs vives
recouvraient l’île d’un patchwork bourdonnant d’insectes et
pullulant de ces satanés maringouins qui vous pourrissaient la vie.
Puis, au bout de cette folie venait l’été. Quelques divines
semaines d’accalmie. L’île baignait alors dans une lumière
surnaturelle et devenait le plus bel endroit du monde, le paradis sur
terre. On se disait que, finalement, ça valait le coup de rester.
Mais nous n’en étions pas là.
Depuis
le redoux, Michel n’avait inspecté qu’un dixième du territoire
dont il avait la responsabilité et il enrageait d’être coincé
dans ce bureau. Il avait hâte de retrouver la profondeur de la
forêt, le parfum sucré des jeunes pousses de pin qui embaumait
l’air jusqu’à l’enivrement, les sous-bois regorgeant de baies.
Il ressentait une vitalité absolue dans cet isolement total, dans
cet environnement sylvestre vierge de toute présence humaine. Dans
un geste d’impatience, ses deux poings s’abattirent sur la table.
Il serait bien allé faire une tournée d’inspection tantôt…
encore un projet auquel il allait devoir renoncer.
***
L’île
lui sembla plus grande que sur les relevés topographiques qu’elle
étudiait depuis quelques mois. Elle repéra immédiatement l’Œil
de Caïn, un vaste trou d’eau émeraude dont la transparence
laissait apparaître, comme une pupille au milieu de l'iris, de
sombres masses rocheuses profondément enfouies sous la surface. Au
nord, des falaises de calcaire surplombaient l’océan, partout
ailleurs, une forêt d’épineux, d’érables et de bouleaux
couvrait l’île d’un camaïeu de verts. L’hélicoptère
décrivit une courbe à 180 degrés, et la côte sud apparut,
majestueuse, ourlée de dunes et découpée de baies. Son esprit
superposa instantanément, comme un calque, le plan qu’elle
connaissait par cœur : là l’hôtel de luxe, là le golf 18
trous, ici la piscine extérieure chauffée et les chalets haut de
gamme équipés de jacuzzis. Elle sentit l’adrénaline se répandre
dans son corps. Ce projet c’était la cerise sur le gâteau, un
cadeau du ciel qu’elle n’espérait plus. Des millions de dollars
comme s’il en pleuvait. Transformer la matière brute, la modeler à
ses idées pour en faire surgir la perfection, être l’esprit qui
imagine, conçoit, réalise, le pied total. Encore quelques minutes
avant d’atterrir et de fouler sa terre promise. Ce trou perdu, elle
allait en faire de l’or.
***
Depuis
le début de la matinée, Lili tournait en rond se sentant perdue,
seule dans sa maison, comme si elle lui était devenue étrangère.
C’est pourtant ici, dans la demeure du gardien de phare de l’Anse
aux Baleines qu’elle était née. Elle ressentait un trouble
toujours plus profond ; quel souci de ne plus savoir où trouver
les objets familiers ! Dieu, ils disparaissaient tout le temps,
à croire qu’une autre personne vivait avec elle et lui jouait des
tours. La seule chose qui restait en place était son piano. Elle
passa sa main sur l’instrument installé face à l’océan
derrière la baie vitrée. Son regard clair se perdit dans le ciel
limpide où, au loin, un hélicoptère se dirigeait vers l’île,
sûrement la visiteuse qu’elle attendait, se dit-elle. Puis elle
scruta l’océan à la recherche de la première baleine qui
viendrait longer la côte pour se nourrir dans les eaux riches en
krill. Même après toutes ces années, c’était un bonheur sans
pareil de repérer un souffle à la surface de l’eau, de voir
apparaître un dos noir et parfois le spectacle d’une queue
émergeant de l’océan. Il y avait eu l’accident bien sûr, les
deux géologues avaient tragiquement disparu en mer, leur kayak
renversé par une baleine à bosse qu’ils avaient approchée de
trop près. Elle les avait mis en garde pourtant : il fallait
garder ses distances. Ces bêtes sous leurs abords pacifiques n’en
étaient pas moins colossales. On était vite fasciné par le
spectacle et c’est alors que l’erreur fatale survenait.
Fascinantes, elles l’étaient pour sûr. Elles l’avaient toujours
ensorcelée. Son cœur se serra à cette pensée ; jamais elle
ne pourrait vivre ailleurs, elle aimait son île passionnément. Elle
ressentit de tout son être cette ivresse familière qui la rassurait
et poussa un petit cri de soulagement. Elle avait hâte de les voir
arriver même si, aujourd’hui, la mer restait vide. La tension
ressentie quelques minutes plus tôt était retombée. Elle s’assit
sur le siège de velours pourpre, souleva le couvercle du piano. Ses
doigts trouvèrent le chemin du clavier, son pied nu s’approcha de
la pédale et les premières notes de l’Andantino de Khatchaturian
dispersèrent le silence de la pièce.
***
—
Hello,
ça va bien ? cria Michel dans le vrombissement des rotors
Jude
Spencer tendit une main ferme et un sourire aux dents parfaitement
blanches. Ses yeux bleus plongèrent dans ceux du garde-forestier et
s’y attardèrent quelques secondes.
—
Oui,
merci de m’accueillir.
Michel
se saisit de la valise tendue par le pilote puis ils coururent
ensemble en direction de la cabane qui servait de bureau tandis que
l’hélico redécollait déjà.
—
Vous
avez fait bon voyage ?
—
Parfait,
le temps est superbe par ici. Il pleut des cordes à Toronto.
—
À
cette époque, il faut se méfier, ça ne dure jamais bien longtemps.
Je vous propose un verre ?
—
Non
ça ira. Pouvez-vous m’appeler un taxi pour me conduire à mon
logement ?
Michel
sourit en secouant la tête :
—
pas
de taxi chez nous. Bienvenue au bout du monde ! J’ai mon auto
par ici, si vous avez quelques minutes, le temps que je ferme le
bureau…
—
Ce
sera parfait, avec plaisir.
Michel
l’observa à la dérobée. C’était une belle femme brune, la
quarantaine, peut-être plus- allez savoir avec les citadines -, une
silhouette mince parfaitement moulée dans un tailleur pantalon gris
et un chemisier blanc largement échancré. Il se racla la gorge
comme pour évacuer les images qui lui montaient à la tête. Voilà
ce que c’était de vivre en ermite depuis trop longtemps.
—
On
peut y aller, dit-il en lui montrant le chemin vers la sortie. Alors
comme ça, ils ont relancé le projet ?
—
On
dirait bien ! Ça ne fera pas de mal un peu d’animation dans
le coin…
Michel
fronça les sourcils mais ne répondit rien, se contentant de jeter
un œil inquisiteur sur le décolleté de sa passagère. Elle n’avait
pas l’air de vouloir revenir sur le passé. Peut-être n’était-elle
pas au courant. Elle n’était pas la première à avoir débarqué
sur l’île, plein de beaux projets dans la sacoche. Aucun ne
s’était concrétisé… et pour cause… il y avait eu tous ces
accidents. Pas un de ces fringants entrepreneurs n’était reparti
vivant et la vie sur l’île avait suivi son cours, immuable.
Ils
continuèrent à discuter de choses et d’autres, Michel la
renseignant sur l’activité insulaire et les principales
commodités, elles n’étaient pas nombreuses, juste un dépanneur
et un bar au centre du seul village de l’île. Pour le reste, il
fallait se débrouiller. Pas de médecin, pas d’école, pas de
bureau de poste, à quoi bon pour une petite centaine d’habitants ?
—
Mais
de quoi vivez-vous ici ?
—
De
la pêche, du bois, un peu d’agriculture, un peu de commerce, il y
a une communauté d’artistes aussi et quelques-uns d’entre nous
travaillons pour l’administration : je suis moi-même employé
de la SEPAQ et un peu l’homme à tout faire de l’île. Beaucoup
sont partis, les jeunes surtout. La plupart ne reviennent pas une
fois leurs études terminées.
—
Le
projet donnera du travail à tous ! L’île va se réveiller !
—
De
la job très saisonnière…
—
Pas
tant que ça. Qui travaille en hiver ici actuellement ? Pas
grand monde, je suppose.
—
Ah
oui l’hiver, c’est calme, enfin façon de parler, c’est sûr
qu’il ne fait pas bon sortir !
—
Et
où fait-il bon sortir dans le coin ?
—
Bien,
il y a l’embarras du choix, dit-il en balayant le paysage de
son bras libre.
—
Je
veux parler de divertissements, boire un coup, danser, s’amuser
quoi !
—
Oh
pour ça, le bar de Jean a toujours fait l’affaire, répondit-il en
hochant la tête.
—
Le
bar de Jean, répéta-t-elle, je vois…
Mais
déjà ils arrivaient devant la maison de Lili. Ils descendirent
simultanément, le temps qu’il s’empare de sa valise, elle
frappait déjà à la porte. Il l’observa sans retenue, son regard
s’attardant sur ses fesses, comme malgré lui. Décidément elle
lui faisait de l’effet, c’était presque magnétique cette
attirance, tous ses signaux étaient aux rouges, ses hormones mâles
en surchauffe. Elle se retourna et surprit son regard. Un sourire
amusé se dessina sur ses lèvres.
—
Michel,
si ça vous dit de prendre un verre chez Jean ce soir, repassez vers
18 heures !
La
journée prenait finalement une tournure plutôt sympathique et il
lui restait même du temps pour aller faire un tour du côté de la
colonie.
***
Le
regard de l’enfant n’avait pas cette âme qu’elle recherchait
dans sa peinture. Marie soupira en jugeant d’un œil sévère le
résultat de deux jours de travail. Non décidément, rien n’allait.
Elle n’arrivait plus à peindre depuis que le passé refaisait
surface ou était-ce depuis qu’elle avait quitté l’île ?
Elle avait toujours mieux peint là-bas, comme si la lumière unique
de l’île pénétrait ses toiles pour les magnifier. Mais cette
fois, ses doutes étaient trop forts, elle n’avait pas pu rester.
Et à qui en parler ? Tout ceci était tellement irrationnel.
N’était-elle pas moitié indienne ? Ses racines ne la
portaient-elle pas à fantasmer une réalité ou à chercher des
explications surnaturelles ? Elle était obnubilée par les
souvenirs qui remontaient de plus en plus précisément et tournaient
en boucle, toujours plus effarants. Elle avait beau se raisonner, à
chaque fois, elle en arrivait aux mêmes conclusions.
***
Michel
ne se rendait qu’une fois par an aux falaises abritant les fous de
Bassan, une colonie de plusieurs milliers d’individus unique au
monde. L’odeur de goémon y était irrespirable, le vrombissement
des mouches follement excitées lui soulevait le cœur. Les fous
n’étaient jamais aussi bien nommés que quand ils labouraient le
ciel en tous sens de leurs vols nets, puissants, incisifs, puis
piquaient vers la mer dans des plongées tranchantes qui
poignardaient la surface de l’eau de centaines de blessures. Une
sauvagerie sidérante pour ces oiseaux à la beauté doucereuse. Mais
cette beauté ne l’émouvait plus. Il y avait cette image
lancinante, cette vision cauchemardesque du cadavre qui remontait
tout droit de son enfance. Ces années d’insouciance où ils
disparaissaient pendant des heures avec Marie, trompant la vigilance
de Lili, libres mais oh combien à la merci de cette nature sauvage.
Il avait caché les yeux de son amie pour masquer la vue terrifiante
de ce corps en lambeaux, là au milieu des oiseaux, dépouillé de
son humanité par des centaines de becs avides. Mais il savait que
derrière ses doigts enfantins, elle avait gardé ses yeux grands
ouverts. Comme lui, elle avait vu les trous sombres des yeux, la
gorge transpercée de toutes parts, le carmin des plaies béantes.
Tous deux, ils avaient vu le sang souiller le plumage blanc. Ils n’en
avaient jamais reparlé entre eux. Le silence de la sidération. Mais
en ce jour de printemps, l’activité de la colonie était normale :
les mâles paradaient, les femelles couvaient, les premiers oisillons
gris et ébouriffés exigeaient d’être nourris sans discontinuer.
Les cris gutturaux des oiseaux étaient assourdissants. Michel se
contenta d’un regard circulaire puis fit demi-tour, laissant
derrière lui cette vie frénétique et avide.
***
-Je
me sens perdue ma chérie. Quelle heure est-il ? Quel jour
sommes-nous ? Tout ceci m’échappe. Je ne retrouve plus rien
dans ma propre maison. Et il y a cette femme que je ne connais pas.
Elle est chez moi. Elle est venue avec Michel. Elle me fait peur.
Elle n’est pas comme nous. Et les baleines, elles ne viennent pas
cette année, que se passe-t-il ?
Marie
resta sans voix au bout du fil. Interloquée. Mais qu’arrivait-t-il
à Lili, sa vieille Lili ? Elle avait cette voix fluette de
petite fille apeurée, cette voix plaintive qui ne lui appartenait
pas, qui ne lui ressemblait pas. Elle aurait voulu la rassurer mais
elle sentait bien que les mots- les maux, devaient sortir. Elle la
laissa poursuivre. Lili hoqueta, des sanglots dans la voix :
—
Je
ne suis plus bonne à rien Marie. Mes semis ont crevé dans leurs
bacs, je perds tout, soupira-t-elle. Reviens, tu me manques
tellement. La maison est grande. Ta chambre est prête, la rose avec
les petites fleurs liberty sur les murs, tu te souviens ? Il
faudra changer le papier un jour, il est un peu défraîchi. Je
demanderai à Michel, c’est un gentil garçon Michel, j’aurais
tellement aimé vous marier tous les deux, vous auriez vécu ici,
avec moi, comme avant et je n’aurais plus jamais eu peur.
—
Je
vais venir Lili. Ne t’inquiète pas. Je téléphonerai à Michel ce
soir. Il viendra me chercher. Dans quelques jours je serai près de
toi. Tout ira bien. Les baleines sont en route. Nous irons les voir
ensemble à la Pointe-Noire. Bientôt.
Marie
raccrocha, le cœur meurtri. Lili n’allait pas bien, elle avait
besoin d’être tranquillisée, de l’avoir auprès d’elle. Même
si elle s’était promis de ne jamais revenir, son retour sur l’île
semblait désormais inéluctable. Elle appréhendait déjà les
conséquences. Elle le sentait, l’engrenage venait de s’enclencher,
une nouvelle fois.
***
Ils
étaient installés côte à côte sur la banquette du bar, à
écouter distraitement cette musique country un peu démodée qui
passait à la radio. C’était leur deuxième rendez-vous et ce soir
il avait bien l’intention de passer aux choses sérieuses. Après
une troisième bière, Jude avait pris les devants en l’embrassant
et Michel laissait désormais ses doigts s’aventurer de plus en
plus loin sur sa peau soyeuse. Tout son corps était électrisé et
il s’en voulait de n’avoir pas l’esprit totalement disponible
et serein. Le matin, il était allé chercher Marie au traversier.
Marie… Son cœur se serra. Marie revenait après avoir
littéralement fui l’été dernier. Elle était partie quelques
jours après la mort des trois architectes qui travaillaient sur le
projet repris par Jude. Bouleversée, elle s’était sentie coupable
de leur avoir indiqué le plus joli coin où garer leur camping-car,
comme si elle y pouvait quelque chose ! Une falaise qui
s’effondre, ils se trouvaient là au mauvais moment c’est tout.
Lui-même n’avait-il pas annulé un rendez-vous alors qu’ils
auraient dû être ensemble, loin de la falaise à ce moment précis ?
Le destin pouvait se montrer cruel parfois.
Michel
se ressaisit. Il fallait que les choses soient claires dans son
esprit : Marie était revenue pour Lili, pas pour lui. Il
n’allait pas gâcher sa soirée, d’autant que Jude venait de
constater qu’il manquait la clef de la porte d’entrée sur le
trousseau que lui avait remis Lili avant de sortir. Il était trop
tard pour appeler la vieille dame. Michel s’était empressé de lui
proposer le gîte. Il projetait de l’emmener dans sa cabane, au
bord de la rivière qui prenait sa source dans le lac de Caïn.
C’était son refuge d’homme des bois, aménagé avec tout le
confort nécessaire. Il plairait à Jude.
—
On
y va ? murmura-t-il à son oreille.
—
Allons-y
et voyons où la nuit nous mène, répondit-elle gaiement en lui
prenant la main.
C’est
Marie qui a découvert la tête de Jude le lendemain, au bord de la
rivière où elle cueillait ses agates, près de la cabane de Michel.
C’était tout ce que l’ours avait laissé d’elle.
***
Il
y avait eu sept morts violentes sur l’île. Elle avait fait la
liste. Toutes liées au projet. Toutes liées à eux trois :
elle, Lili, Michel. Depuis le premier entrepreneur tué par les
oiseaux dans la colonie alors qu’ils étaient encore enfants et
jusqu’à Jude dernièrement. Tous les trois avaient joué un rôle,
même infime, dans les sept disparitions. Tous les trois
connaissaient les victimes, leur avaient parlé, les avaient plus ou
moins menées à la mort par des concours de circonstances qui
s’étaient enchainées. Implacablement. Dans ce petit coin du
monde, la nature se rebellait, elle en avait désormais la certitude.
Pas de superstition, pas de surnaturel. Juste la nature, le Grand
Esprit qui se servait d’eux, comme de prêtres sur l’autel
sacrificiel, comme d’une arme pour éliminer ceux qui souhaitaient
la soumettre. Tous trois soudés irrémédiablement par quelque chose
de plus fort qu’eux et qui les dépasse... Chacun jouant, à son
insu, un rôle indispensable dans chaque tragédie. Tous les trois,
liés par ce rapport intime et puissant entre eux et cette île. Elle
savait qu’elle devrait fuir, mais tout désormais l’en empêchait.
***
2
ans plus tard.
Marie
est allongée depuis quatre mois. Le temps a passé si lentement. Les
oies bernaches sont reparties vers le sud et déjà des bouffées
d’hiver tambourinent aux portes des maisons. Quelques jours encore
et elle découvrira les deux petits qui pour le moment se tiennent
bien au chaud à l’abri de son ventre. Une fille et un garçon. Des
enfants de l’île.
Elle
entend Lili chantonner dans la cuisine. Chère Lili. La maladie fait
des ravages. Son esprit s’égare chaque jour davantage dans la
contemplation de la mer et du ciel. Marie et Michel assistent
impuissants à ce naufrage. Leur seul réconfort est d’être
présents à ses côtés. Pouvait-il en être autrement ? C’est
à leur tour de veiller sur elle comme Lili a toujours été là pour
veiller sur eux.
Elle
se fait du souci pour Michel aussi. La Sepaq n’a plus les budgets
suffisants pour l’employer. Trop expérimenté, trop cher. Michel
cherche des solutions et passe plusieurs jours par semaine sur le
continent. Elle le sent si préoccupé. Une famille à charge et plus
de travail. Marie trouve qu’il a un peu trop le goût de boire ces
derniers temps.
Depuis
la mort de Jude, l’île semble plongée dans un long sommeil,
bercée seulement par le rythme des saisons. Il arrive à Marie de
repenser aux événements et alors, l’angoisse l’étreint.
Mais
tout est calme. Rien ne se passe.
Jusqu’à
aujourd’hui.
Marie
entend la porte s’ouvrir. Michel entre dans la chambre avec dans
son manteau, un peu de l’air glacial du dehors. Il s’approche
d’elle, il a l’air heureux, confiant. Il embrasse doucement ses
lèvres puis dépose un baiser sur son ventre rond.
—
Tu
ne devineras jamais ! Le projet redémarre sur l’île et cette
fois, c’est à moi qu’ils ont confié les rênes !
Marie
se pétrifie puis sa main se pose sur son ventre. Leurs enfants
chéris, leurs héritiers. Elle sait qu’une fois encore rien ne
pourra arrêter l’engrenage.
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