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dimanche 13 janvier 2019

Nouvelle N°14 - Elle a peur, peut-être

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Sur la plage, je ne l’ai pas vue. Mais dans les bois, si, je la vois. Je la regarde partir vers le parking. Le soleil incendie des lignes rouges et jaunes à travers les pins. Par endroit, l’air semble cramer. L’ombre des troncs s’allonge jusqu’à enfermer ceux qui marchent sur les sentiers de sable.
Je suis en sueur à l’ombre de la forêt.
Pourquoi n’a-t-elle pas attendu le coucher du soleil pour partir ? C’est pourtant super beau le soleil qui tombe dans l’Atlantique. D’habitude, les filles adorent ça, les couleurs chaudes, l’ambiance romantique, la lumière éblouissante, tout ce cinémascope hollywoodien qui se déploie gratuitement dans le ciel tous les soirs avant de se faire foutre dehors par la nuit. Tu t’assois sur le sable et tu mates le truc sans réfléchir. Tu laisses ta tête partir où elle veut. Tu plonges avec le soleil en te demandant si tout ça est bien réel.
Elle s’est rhabillée, elle a replié et rangé sa serviette dans son sac et elle a dû partir sans même se retourner vers la mer laquée d’ambre et de solitude. Elle est brune. Elle porte une robe qui s’enfile d’un coup. Légère la robe. Et un chapeau aussi, avec un rebord si large qu’il cache parfois son visage. Elle a grimpé la dune et s’est enfoncée parmi les pins. Elle préfère rentrer avant la nuit peut-être.
Elle a peur peut-être.
Elle n’a pas vu l’homme derrière elle. Il a gardé ses lunettes de soleil. Il n’est habillé que d’un bermuda bleu. Ses cheveux blonds sont coiffés en arrière. Ils sont mouillés par l’océan et la transpiration.
Il la suit.
Il est encore loin d’elle.
Elle marche en regardant le sol. Sûrement parce qu’elle n’a pas de chaussures et qu’elle ne veut pas se faire mal aux pieds.
Je la vois à travers les pins rougis par le soleil. Des fois, ce n’est plus qu’une silhouette noire et blanche entre les arbres. Comme si elle se dissipait de temps en temps. Dans le bois, la pénombre ruisselle lentement, mais de plus en plus, entre les branches, par nappes de plus en plus sombres et de moins en moins aériennes.
Lui est plus près. Beaucoup plus près. De plus en plus près. Sur le même chemin qu’elle. Il avance plus vite qu’elle. Il va forcément la rattraper, la dépasser.
Elle marche et elle ne l’a pas remarqué. Elle marche et il se rapproche. Elle marche et je la regarde.
Plus personne ne rentre vers le parking. Il est tard, déjà tard et les gens sont depuis longtemps retourné vers leur location, leur tente ou leur maison secondaire. Les gens n’aiment pas quand la nuit se penche sur la forêt. Les gens ont peur du noir.
Il n’y a que nous entre les pins.
L’homme arrive à la hauteur de la femme seule. Je vois tout. Juste avant de la dépasser, il tend sa main et lui prend le bras. Elle se retourne comme on tressaille. Elle se retourne comme on tombe d’une chaise. Le geste n’est pas violent. Il est presque doux. Elle est surprise.
Elle a peur, peut-être.
L’homme lui dit un truc. Il tient toujours son bras. Il ne le lâche pas. Elle ne bouge plus mais il la retient quand même. Son chapeau, blanc et grand le chapeau, est tombé par terre au moment où elle s’est retournée. Des cheveux bruns encore humides de la plage font des lignes noires et fines sur sa joue. La sueur colle sa robe légère à son dos. Je vois tout : ses yeux sont comme des gouffres noirs.
L’homme parle encore. Elle ne répond rien.
La forêt arrête de respirer. L’air brûlé s’écrase contre les troncs longs et durs comme des pylônes de mirador. La lumière rouge du soleil s’aplatit, exténuée et vaincue sous le noir du ciel.
L’homme tend son autre main et attrape l’autre bras de la femme seule. Il la tient des deux côtés et il lui parle toujours. Et elle, comme asphyxiée, reste muette et immobile.
J’entends tout.
— Tu me matais sur la plage tout à l’heure hein ?
—…
— Pourquoi tu pars dans les bois comme ça ? Tu me cherches ?
— …
— C’était pour que je vienne ? Pour que je te rattrape ? Pour qu’on soit plus tranquille ?
—...
— T’as peur ?
—…
Elle est effrayée.
Elle pue la frousse.
Elle sent bon.
L’homme relâche sa main droite et la fait glisser lentement sur le tissu léger. Vers le haut. Sur l’épaule de la femme seule. Puis, plus bas, vers le sein sous la robe. La main dessus, qui reste et qui caresse. La robe si légère qu’il sent le téton qui pointe. Il le prend entre ses deux doigts. Il serre un peu. Et puis beaucoup. Il aime ça. Sa bite commence à durcir. Il n’a pas de slip. Son début d’érection se voit à travers le bermuda.
— T’aimes hein ? T’aimes ma main sur toi, je le sais.
—…
La main de l’homme sur le sein gauche. Puis sur le sein droit. Le sourire sur les lèvres desséchées de l’homme. L’autre bras qui ne lâche pas la femme seule. Et la sueur sur son front. Comme sur son front à elle. La sueur sur mon front aussi, la sueur dans mon dos, la sueur qui mouille mon tee-shirt, la sueur partout.
L’homme ne dit plus rien. Il regarde sa main toucher le corps de la femme seule. Il se penche vers la gorge. Il pose ses lèvres sur la peau bronzée. Sa langue touche l’épiderme chaud et salé.
Il croit entendre un soupir.
Maintenant il bande. Il bande vraiment.
La main de l’homme lâche le sein droit pour descendre doucement sur le ventre de la femme seule. À plat sa main sur le tissu, comme des ondes sous sa paume, les battements de sa peur à elle sous ses doigts, le pouls de tout ce qui se passe à l’intérieur.
La femme seule comme gelée dehors et bouillante dedans. Tenue par le bras qui étrangle son biceps. Le sang qui n’ose plus circuler. Seule la peur va et vient dans ses veines. Son souffle bute sur la panique.
Il n’y a que nous dans cette forêt capturée par le soir.
La main de l’homme, tremblante la main, douce la main, implacable la main, jusqu’à l’aine et puis entre les cuisses de la femme seule. La main de l’homme, puissante pour écarter les jambes de la femme seule au-dessus des aiguilles de pin jonchant le sentier de sable.
—…T’es une belle salope toi… T’es une putain de belle salope…

—…
Sa bite si dure qui frotte contre le bermuda. Sa bite en pleine combustion si près de la chatte de la femme seule. Il la touche avec sa main. Sans même penser à relever la robe. Sans même sentir le nylon du maillot. La toucher comme ça lui suffit. Écouter les vibrations de son haleine lui suffit. La tenir, même, lui suffit.
Et quand je jouis, je ferme les yeux.
Et quand je jouis, mes couilles éclatent de douleur.
« Putain de taré ! »
Son genou si violemment contre ma queue.
« Putain de malade ! »
Plié en deux, à tomber sur le sable chaud.
Plié en deux, à avoir mal, putain, si mal.
Mes yeux ouverts.
Son pied.
« Putain de pervers, tiens connard ! »
Mon crâne comme une vitre qui se brise.
Un parpaing lancé du sixième étage sur ma tempe.
La salope.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui me crache dessus.
« Va te faire couper la bite, espèce de maniaque ! »
Des élancements brûlants dans mon ventre.
Mon cerveau descellé du reste.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui court, loin.
Son chapeau est resté là.
Il fait nuit dans la forêt.
Dans ma tête aussi.
Je vais la rattraper cette pute.



dimanche 6 janvier 2019

Nouvelle N°13 - Trois âmes pour seule arme

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Nouvelle N° 13 - Trois âmes pour seule arme



Marie avait d’abord eu cette intuition qu’il y avait une espèce de conjonction, d’alignement des choses (des planètes ?) permettant que cela arrive. Le passé revenait par bribes, par sensations qui lui tiraillaient le ventre, la réveillaient la nuit et la plongeaient dans un abîme de doutes et d’angoisse. Désormais, elle ne croyait plus en la fatalité. Depuis cette tête retrouvée sans corps sur la grève comme un trophée sanguinolent offert par un chat à son maître. Non, la fatalité ne pouvait plus être invoquée pour expliquer tous ces drames et elle était terrorisée à l’idée d’être mêlée de très près à ce qu’elle appelait désormais des meurtres en série.
***
D’un geste sec et précis, Michel décapsula sa troisième Lager sur le rebord du bureau. Le spectacle de la mousse brunâtre et du liquide ambré s’entremêlant dans le verre rompit un instant son ennui. En soupirant, il reporta son regard vers le ciel qui restait obstinément vide. Voilà plus d’une heure que ce maudit hélico aurait dû atterrir et lui était toujours coincé là, à brasser de l’air.
Ils envoyaient une femme cette fois, drôle d’idée. Il se demandait si on lui avait parlé des problèmes. Il ricana. « Problèmes », c’est le moins qu’on puisse dire. Il chassa une mouche qui s’intéressait d’un peu trop près à sa bière et en profita pour avaler une longue gorgée bien fraîche. Il avait tellement à faire ; la neige avait enfin fondu et le printemps explosait littéralement. Sur l’île tout était plus fort qu’ailleurs, il n’y avait pas de demi-mesure. L’hiver durait huit mois, les autres saisons se partageaient les miettes dans une violente précipitation. Sans signe avant-coureur, les orages venaient percuter le ciel tendre d’un printemps à peine éclos ; le temps d’une pluie torrentielle et les fleurs aux couleurs vives recouvraient l’île d’un patchwork bourdonnant d’insectes et pullulant de ces satanés maringouins qui vous pourrissaient la vie. Puis, au bout de cette folie venait l’été. Quelques divines semaines d’accalmie. L’île baignait alors dans une lumière surnaturelle et devenait le plus bel endroit du monde, le paradis sur terre. On se disait que, finalement, ça valait le coup de rester. Mais nous n’en étions pas là.
Depuis le redoux, Michel n’avait inspecté qu’un dixième du territoire dont il avait la responsabilité et il enrageait d’être coincé dans ce bureau. Il avait hâte de retrouver la profondeur de la forêt, le parfum sucré des jeunes pousses de pin qui embaumait l’air jusqu’à l’enivrement, les sous-bois regorgeant de baies. Il ressentait une vitalité absolue dans cet isolement total, dans cet environnement sylvestre vierge de toute présence humaine. Dans un geste d’impatience, ses deux poings s’abattirent sur la table. Il serait bien allé faire une tournée d’inspection tantôt… encore un projet auquel il allait devoir renoncer.
***
L’île lui sembla plus grande que sur les relevés topographiques qu’elle étudiait depuis quelques mois. Elle repéra immédiatement l’Œil de Caïn, un vaste trou d’eau émeraude dont la transparence laissait apparaître, comme une pupille au milieu de l'iris, de sombres masses rocheuses profondément enfouies sous la surface. Au nord, des falaises de calcaire surplombaient l’océan, partout ailleurs, une forêt d’épineux, d’érables et de bouleaux couvrait l’île d’un camaïeu de verts. L’hélicoptère décrivit une courbe à 180 degrés, et la côte sud apparut, majestueuse, ourlée de dunes et découpée de baies. Son esprit superposa instantanément, comme un calque, le plan qu’elle connaissait par cœur : là l’hôtel de luxe, là le golf 18 trous, ici la piscine extérieure chauffée et les chalets haut de gamme équipés de jacuzzis. Elle sentit l’adrénaline se répandre dans son corps. Ce projet c’était la cerise sur le gâteau, un cadeau du ciel qu’elle n’espérait plus. Des millions de dollars comme s’il en pleuvait. Transformer la matière brute, la modeler à ses idées pour en faire surgir la perfection, être l’esprit qui imagine, conçoit, réalise, le pied total. Encore quelques minutes avant d’atterrir et de fouler sa terre promise. Ce trou perdu, elle allait en faire de l’or.
***
Depuis le début de la matinée, Lili tournait en rond se sentant perdue, seule dans sa maison, comme si elle lui était devenue étrangère. C’est pourtant ici, dans la demeure du gardien de phare de l’Anse aux Baleines qu’elle était née. Elle ressentait un trouble toujours plus profond ; quel souci de ne plus savoir où trouver les objets familiers ! Dieu, ils disparaissaient tout le temps, à croire qu’une autre personne vivait avec elle et lui jouait des tours. La seule chose qui restait en place était son piano. Elle passa sa main sur l’instrument installé face à l’océan derrière la baie vitrée. Son regard clair se perdit dans le ciel limpide où, au loin, un hélicoptère se dirigeait vers l’île, sûrement la visiteuse qu’elle attendait, se dit-elle. Puis elle scruta l’océan à la recherche de la première baleine qui viendrait longer la côte pour se nourrir dans les eaux riches en krill. Même après toutes ces années, c’était un bonheur sans pareil de repérer un souffle à la surface de l’eau, de voir apparaître un dos noir et parfois le spectacle d’une queue émergeant de l’océan. Il y avait eu l’accident bien sûr, les deux géologues avaient tragiquement disparu en mer, leur kayak renversé par une baleine à bosse qu’ils avaient approchée de trop près. Elle les avait mis en garde pourtant : il fallait garder ses distances. Ces bêtes sous leurs abords pacifiques n’en étaient pas moins colossales. On était vite fasciné par le spectacle et c’est alors que l’erreur fatale survenait. Fascinantes, elles l’étaient pour sûr. Elles l’avaient toujours ensorcelée. Son cœur se serra à cette pensée ; jamais elle ne pourrait vivre ailleurs, elle aimait son île passionnément. Elle ressentit de tout son être cette ivresse familière qui la rassurait et poussa un petit cri de soulagement. Elle avait hâte de les voir arriver même si, aujourd’hui, la mer restait vide. La tension ressentie quelques minutes plus tôt était retombée. Elle s’assit sur le siège de velours pourpre, souleva le couvercle du piano. Ses doigts trouvèrent le chemin du clavier, son pied nu s’approcha de la pédale et les premières notes de l’Andantino de Khatchaturian dispersèrent le silence de la pièce.
***
— Hello, ça va bien ? cria Michel dans le vrombissement des rotors
Jude Spencer tendit une main ferme et un sourire aux dents parfaitement blanches. Ses yeux bleus plongèrent dans ceux du garde-forestier et s’y attardèrent quelques secondes.
— Oui, merci de m’accueillir.
Michel se saisit de la valise tendue par le pilote puis ils coururent ensemble en direction de la cabane qui servait de bureau tandis que l’hélico redécollait déjà.
— Vous avez fait bon voyage ?
— Parfait, le temps est superbe par ici. Il pleut des cordes à Toronto.
— À cette époque, il faut se méfier, ça ne dure jamais bien longtemps. Je vous propose un verre ?
— Non ça ira. Pouvez-vous m’appeler un taxi pour me conduire à mon logement ?
Michel sourit en secouant la tête :
— pas de taxi chez nous. Bienvenue au bout du monde ! J’ai mon auto par ici, si vous avez quelques minutes, le temps que je ferme le bureau…
— Ce sera parfait, avec plaisir.
Michel l’observa à la dérobée. C’était une belle femme brune, la quarantaine, peut-être plus- allez savoir avec les citadines -, une silhouette mince parfaitement moulée dans un tailleur pantalon gris et un chemisier blanc largement échancré. Il se racla la gorge comme pour évacuer les images qui lui montaient à la tête. Voilà ce que c’était de vivre en ermite depuis trop longtemps.
— On peut y aller, dit-il en lui montrant le chemin vers la sortie. Alors comme ça, ils ont relancé le projet ?
— On dirait bien ! Ça ne fera pas de mal un peu d’animation dans le coin…
Michel fronça les sourcils mais ne répondit rien, se contentant de jeter un œil inquisiteur sur le décolleté de sa passagère. Elle n’avait pas l’air de vouloir revenir sur le passé. Peut-être n’était-elle pas au courant. Elle n’était pas la première à avoir débarqué sur l’île, plein de beaux projets dans la sacoche. Aucun ne s’était concrétisé… et pour cause… il y avait eu tous ces accidents. Pas un de ces fringants entrepreneurs n’était reparti vivant et la vie sur l’île avait suivi son cours, immuable.
Ils continuèrent à discuter de choses et d’autres, Michel la renseignant sur l’activité insulaire et les principales commodités, elles n’étaient pas nombreuses, juste un dépanneur et un bar au centre du seul village de l’île. Pour le reste, il fallait se débrouiller. Pas de médecin, pas d’école, pas de bureau de poste, à quoi bon pour une petite centaine d’habitants ?
— Mais de quoi vivez-vous ici ?
— De la pêche, du bois, un peu d’agriculture, un peu de commerce, il y a une communauté d’artistes aussi et quelques-uns d’entre nous travaillons pour l’administration : je suis moi-même employé de la SEPAQ et un peu l’homme à tout faire de l’île. Beaucoup sont partis, les jeunes surtout. La plupart ne reviennent pas une fois leurs études terminées.
— Le projet donnera du travail à tous ! L’île va se réveiller !
— De la job très saisonnière…
— Pas tant que ça. Qui travaille en hiver ici actuellement ? Pas grand monde, je suppose.
— Ah oui l’hiver, c’est calme, enfin façon de parler, c’est sûr qu’il ne fait pas bon sortir !
— Et où fait-il bon sortir dans le coin ?
— Bien, il y a l’embarras du choix, dit-il en balayant le paysage de son bras libre.
— Je veux parler de divertissements, boire un coup, danser, s’amuser quoi !
— Oh pour ça, le bar de Jean a toujours fait l’affaire, répondit-il en hochant la tête.
— Le bar de Jean, répéta-t-elle, je vois…
Mais déjà ils arrivaient devant la maison de Lili. Ils descendirent simultanément, le temps qu’il s’empare de sa valise, elle frappait déjà à la porte. Il l’observa sans retenue, son regard s’attardant sur ses fesses, comme malgré lui. Décidément elle lui faisait de l’effet, c’était presque magnétique cette attirance, tous ses signaux étaient aux rouges, ses hormones mâles en surchauffe. Elle se retourna et surprit son regard. Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres.
— Michel, si ça vous dit de prendre un verre chez Jean ce soir, repassez vers 18 heures !
La journée prenait finalement une tournure plutôt sympathique et il lui restait même du temps pour aller faire un tour du côté de la colonie.
***
Le regard de l’enfant n’avait pas cette âme qu’elle recherchait dans sa peinture. Marie soupira en jugeant d’un œil sévère le résultat de deux jours de travail. Non décidément, rien n’allait. Elle n’arrivait plus à peindre depuis que le passé refaisait surface ou était-ce depuis qu’elle avait quitté l’île ? Elle avait toujours mieux peint là-bas, comme si la lumière unique de l’île pénétrait ses toiles pour les magnifier. Mais cette fois, ses doutes étaient trop forts, elle n’avait pas pu rester. Et à qui en parler ? Tout ceci était tellement irrationnel. N’était-elle pas moitié indienne ? Ses racines ne la portaient-elle pas à fantasmer une réalité ou à chercher des explications surnaturelles ? Elle était obnubilée par les souvenirs qui remontaient de plus en plus précisément et tournaient en boucle, toujours plus effarants. Elle avait beau se raisonner, à chaque fois, elle en arrivait aux mêmes conclusions.
***
Michel ne se rendait qu’une fois par an aux falaises abritant les fous de Bassan, une colonie de plusieurs milliers d’individus unique au monde. L’odeur de goémon y était irrespirable, le vrombissement des mouches follement excitées lui soulevait le cœur. Les fous n’étaient jamais aussi bien nommés que quand ils labouraient le ciel en tous sens de leurs vols nets, puissants, incisifs, puis piquaient vers la mer dans des plongées tranchantes qui poignardaient la surface de l’eau de centaines de blessures. Une sauvagerie sidérante pour ces oiseaux à la beauté doucereuse. Mais cette beauté ne l’émouvait plus. Il y avait cette image lancinante, cette vision cauchemardesque du cadavre qui remontait tout droit de son enfance. Ces années d’insouciance où ils disparaissaient pendant des heures avec Marie, trompant la vigilance de Lili, libres mais oh combien à la merci de cette nature sauvage. Il avait caché les yeux de son amie pour masquer la vue terrifiante de ce corps en lambeaux, là au milieu des oiseaux, dépouillé de son humanité par des centaines de becs avides. Mais il savait que derrière ses doigts enfantins, elle avait gardé ses yeux grands ouverts. Comme lui, elle avait vu les trous sombres des yeux, la gorge transpercée de toutes parts, le carmin des plaies béantes. Tous deux, ils avaient vu le sang souiller le plumage blanc. Ils n’en avaient jamais reparlé entre eux. Le silence de la sidération. Mais en ce jour de printemps, l’activité de la colonie était normale : les mâles paradaient, les femelles couvaient, les premiers oisillons gris et ébouriffés exigeaient d’être nourris sans discontinuer. Les cris gutturaux des oiseaux étaient assourdissants. Michel se contenta d’un regard circulaire puis fit demi-tour, laissant derrière lui cette vie frénétique et avide.
***
-Je me sens perdue ma chérie. Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Tout ceci m’échappe. Je ne retrouve plus rien dans ma propre maison. Et il y a cette femme que je ne connais pas. Elle est chez moi. Elle est venue avec Michel. Elle me fait peur. Elle n’est pas comme nous. Et les baleines, elles ne viennent pas cette année, que se passe-t-il ?
Marie resta sans voix au bout du fil. Interloquée. Mais qu’arrivait-t-il à Lili, sa vieille Lili ? Elle avait cette voix fluette de petite fille apeurée, cette voix plaintive qui ne lui appartenait pas, qui ne lui ressemblait pas. Elle aurait voulu la rassurer mais elle sentait bien que les mots- les maux, devaient sortir. Elle la laissa poursuivre. Lili hoqueta, des sanglots dans la voix :
—  Je ne suis plus bonne à rien Marie. Mes semis ont crevé dans leurs bacs, je perds tout, soupira-t-elle. Reviens, tu me manques tellement. La maison est grande. Ta chambre est prête, la rose avec les petites fleurs liberty sur les murs, tu te souviens ? Il faudra changer le papier un jour, il est un peu défraîchi. Je demanderai à Michel, c’est un gentil garçon Michel, j’aurais tellement aimé vous marier tous les deux, vous auriez vécu ici, avec moi, comme avant et je n’aurais plus jamais eu peur.
— Je vais venir Lili. Ne t’inquiète pas. Je téléphonerai à Michel ce soir. Il viendra me chercher. Dans quelques jours je serai près de toi. Tout ira bien. Les baleines sont en route. Nous irons les voir ensemble à la Pointe-Noire. Bientôt.
Marie raccrocha, le cœur meurtri. Lili n’allait pas bien, elle avait besoin d’être tranquillisée, de l’avoir auprès d’elle. Même si elle s’était promis de ne jamais revenir, son retour sur l’île semblait désormais inéluctable. Elle appréhendait déjà les conséquences. Elle le sentait, l’engrenage venait de s’enclencher, une nouvelle fois.
***
Ils étaient installés côte à côte sur la banquette du bar, à écouter distraitement cette musique country un peu démodée qui passait à la radio. C’était leur deuxième rendez-vous et ce soir il avait bien l’intention de passer aux choses sérieuses. Après une troisième bière, Jude avait pris les devants en l’embrassant et Michel laissait désormais ses doigts s’aventurer de plus en plus loin sur sa peau soyeuse. Tout son corps était électrisé et il s’en voulait de n’avoir pas l’esprit totalement disponible et serein. Le matin, il était allé chercher Marie au traversier. Marie… Son cœur se serra. Marie revenait après avoir littéralement fui l’été dernier. Elle était partie quelques jours après la mort des trois architectes qui travaillaient sur le projet repris par Jude. Bouleversée, elle s’était sentie coupable de leur avoir indiqué le plus joli coin où garer leur camping-car, comme si elle y pouvait quelque chose ! Une falaise qui s’effondre, ils se trouvaient là au mauvais moment c’est tout. Lui-même n’avait-il pas annulé un rendez-vous alors qu’ils auraient dû être ensemble, loin de la falaise à ce moment précis ? Le destin pouvait se montrer cruel parfois.
Michel se ressaisit. Il fallait que les choses soient claires dans son esprit : Marie était revenue pour Lili, pas pour lui. Il n’allait pas gâcher sa soirée, d’autant que Jude venait de constater qu’il manquait la clef de la porte d’entrée sur le trousseau que lui avait remis Lili avant de sortir. Il était trop tard pour appeler la vieille dame. Michel s’était empressé de lui proposer le gîte. Il projetait de l’emmener dans sa cabane, au bord de la rivière qui prenait sa source dans le lac de Caïn. C’était son refuge d’homme des bois, aménagé avec tout le confort nécessaire. Il plairait à Jude.
— On y va ? murmura-t-il à son oreille.
— Allons-y et voyons où la nuit nous mène, répondit-elle gaiement en lui prenant la main.
C’est Marie qui a découvert la tête de Jude le lendemain, au bord de la rivière où elle cueillait ses agates, près de la cabane de Michel. C’était tout ce que l’ours avait laissé d’elle.
***
Il y avait eu sept morts violentes sur l’île. Elle avait fait la liste. Toutes liées au projet. Toutes liées à eux trois : elle, Lili, Michel. Depuis le premier entrepreneur tué par les oiseaux dans la colonie alors qu’ils étaient encore enfants et jusqu’à Jude dernièrement. Tous les trois avaient joué un rôle, même infime, dans les sept disparitions. Tous les trois connaissaient les victimes, leur avaient parlé, les avaient plus ou moins menées à la mort par des concours de circonstances qui s’étaient enchainées. Implacablement. Dans ce petit coin du monde, la nature se rebellait, elle en avait désormais la certitude. Pas de superstition, pas de surnaturel. Juste la nature, le Grand Esprit qui se servait d’eux, comme de prêtres sur l’autel sacrificiel, comme d’une arme pour éliminer ceux qui souhaitaient la soumettre. Tous trois soudés irrémédiablement par quelque chose de plus fort qu’eux et qui les dépasse... Chacun jouant, à son insu, un rôle indispensable dans chaque tragédie. Tous les trois, liés par ce rapport intime et puissant entre eux et cette île. Elle savait qu’elle devrait fuir, mais tout désormais l’en empêchait.
***
2 ans plus tard.
Marie est allongée depuis quatre mois. Le temps a passé si lentement. Les oies bernaches sont reparties vers le sud et déjà des bouffées d’hiver tambourinent aux portes des maisons. Quelques jours encore et elle découvrira les deux petits qui pour le moment se tiennent bien au chaud à l’abri de son ventre. Une fille et un garçon. Des enfants de l’île.
Elle entend Lili chantonner dans la cuisine. Chère Lili. La maladie fait des ravages. Son esprit s’égare chaque jour davantage dans la contemplation de la mer et du ciel. Marie et Michel assistent impuissants à ce naufrage. Leur seul réconfort est d’être présents à ses côtés. Pouvait-il en être autrement ? C’est à leur tour de veiller sur elle comme Lili a toujours été là pour veiller sur eux.
Elle se fait du souci pour Michel aussi. La Sepaq n’a plus les budgets suffisants pour l’employer. Trop expérimenté, trop cher. Michel cherche des solutions et passe plusieurs jours par semaine sur le continent. Elle le sent si préoccupé. Une famille à charge et plus de travail. Marie trouve qu’il a un peu trop le goût de boire ces derniers temps.
Depuis la mort de Jude, l’île semble plongée dans un long sommeil, bercée seulement par le rythme des saisons. Il arrive à Marie de repenser aux événements et alors, l’angoisse l’étreint.
Mais tout est calme. Rien ne se passe.
Jusqu’à aujourd’hui.
Marie entend la porte s’ouvrir. Michel entre dans la chambre avec dans son manteau, un peu de l’air glacial du dehors. Il s’approche d’elle, il a l’air heureux, confiant. Il embrasse doucement ses lèvres puis dépose un baiser sur son ventre rond.
— Tu ne devineras jamais ! Le projet redémarre sur l’île et cette fois, c’est à moi qu’ils ont confié les rênes !
Marie se pétrifie puis sa main se pose sur son ventre. Leurs enfants chéris, leurs héritiers. Elle sait qu’une fois encore rien ne pourra arrêter l’engrenage.

dimanche 9 décembre 2018

Nouvelle N° 11 - The Champion







Je m’appelle Dave. 
Je suis américain. 
Je suis coureur de 800m plat. 

L’année dernière, j’ai remporté la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Munich. 

Ce fut une course incroyable. On ne cesse de me répéter qu’elle restera gravée dans les mémoires. Le coureur vedette était un Soviétique, il voulait gagner à tout prix. C’était lui qui avait réalisé le meilleur temps de l’année et celui des qualifications. Ce devait donc être son heure de gloire. Le monde entier l’annonçait vainqueur. Tout semblait « couru d’avance », comme le titraient les journaux français forts de mauvais jeux de mots. Je me souviens aussi des articles rédigés dans les journaux allemands sur « l’inévitable victoire », on nous les avait traduits succinctement. Les journalistes américains, eux, tentaient de me présenter comme « l’outsider » mais ils n’y croyaient pas vraiment. Lui, le Soviétique, se devait d’écraser les autres, pour la gloire de son pays, de son bloc Est et de tout ce qui allait avec.

Pourtant, il n’en fut rien.

Moi, le petit américain à la casquette blanche, j’ai déjoué les pronostics.

****
J’avais décidé de laisser filer la course et de rester à l’arrière. Suivre les autres, me faire oublier d’eux et surtout de lui, mais ne jamais être distancé, rester vigilant. J’ai couru à un rythme retenu qui n’était pas le mien et c’était presque facile. Ne pas entamer ma puissance. Pas encore. Lui, il a joué son rôle de leader, il a mené la course et ce n’est qu’au dernier tour que j’ai démarré mon accélération. Progressivement, j’ai entamé une remontée sur tous les concurrents, sous les clameurs du stade qui s’amplifiaient alors. Lui, en tête, il imaginait peut-être, à ce moment-là, que ces clameurs lui étaient destinées. Il avait passé le poste de son entraîneur et je pouvais désormais le surprendre totalement. J’ai poursuivi ma remontée. Ma puissance retenue se libérait. Un feu décuplé par la foule hurlante, brûlait dans mon corps. Mes jambes étaient incandescentes. Un à un, je les ai tous doublés, jusqu’à me retrouver sur ses talons, jusqu’à revenir à sa hauteur, jusqu’à franchir la ligne devant lui et gagner d’une infime foulée, de quelques centièmes de secondes. Je l’ai emporté sous les hurlements d’un stade qui lui était acquis.

C’était moi le vainqueur.

C’était moi qui lui avais volé la plus belle des victoires, comme un voyou, par surprise, au finish.

J’avais fait preuve d’une roublardise et d’une volonté que je ne soupçonnais même pas.

****

La course ne s’était donc pas passée comme prévu mais la remise des récompenses ne s’est pas non plus passée exactement comme il l’aurait fallu.

La tension était palpable dans le bloc de l’Est, je la ressentais à mon encontre. Une victoire extravagante, malhonnête, « pas dans les règles de l’art ! » J’étais heureux mais ce bonheur était terni par le malaise que je ressentais à me présenter devant eux, à monter ces marches et affronter leurs regards haineux. J’étais dans un état second lorsqu’il a fallu accéder au podium et le gravir, avec ma casquette blanche toujours vissée sur la tête. C’était maladroit.

Je peux le comprendre a posteriori. J’ai senti que cela avait créé des remous auprès des instances allemandes organisatrices mais surtout auprès de représentants de l’URSS. Cela n’avait pas été intentionnel de ma part, je n’avais pas voulu être dans la provocation et encore moins dans l’humiliation, bien au contraire. Mais voilà, je ne pouvais plus revenir sur ce qui avait été fait à la face du monde.

J’avais humilié un coureur, une nation, un bloc.

A l’époque, ma fédération m’a demandé de présenter aussitôt des excuses publiques, par voie de presse. C’est ce que j’ai fait. Les instances américaines avaient contacté plusieurs journaux et magazines sportifs européens. Nous pensions que cela suffirait, qu’ils en resteraient là, qu’ils passeraient l’éponge. Mais non. Quelque temps à peine après mon retour au pays, j’ai bien senti qu’il n’allait pas en être ainsi.

J’ai commencé à percevoir des choses inhabituelles dans mon quotidien. Il y avait des coups de fil étranges au bureau mais aussi chez nous. Je me sentais épié à l’entraînement, il me semblait que l’on me suivait dans la rue, que l’on m’observait dans le bus. Chaque fois que je ressentais cela, je levais la tête et mon regard croisait celui d’un homme ou d’une femme, souvent blonds, toujours seuls, anonymes et qui me dévisageaient avec insistance. Pas de sourire donné, pas d’autographe demandé.

Un malaise grandissait en moi. J’ai commencé à avoir peur pour ma famille. Mon fils était si petit. Je ne voulais pas affoler ma femme mais il a été préférable de lui dire. Nous avons décidé qu’il ne fallait jamais le laisser seul. Je voulais qu’il soit accompagné en rentrant de l’école. Je ne savais pas vraiment ce qu’il fallait redouter de ces gens mais la peur s’immisçait, elle grandissait. Je n’imaginais pas qu’ils seraient capables d’aller jusque-là pour se venger.

Ce n’était que du sport ! Ce n’était rien qu’une médaille !

Et voilà où j’en suis désormais. Et voilà leur vengeance.

Depuis combien de temps ?

****

C’est un matin de plus qui me trouve dans cet état. Je sens le jour se lever, il affleure entre les lames des volets de ma chambre. Je suis seul, prisonnier dans mon propre appartement. Ils me tiennent à leur merci.

Les volets sont clos, jour et nuit, fermés depuis qu’ils ont pris possession des lieux. De toute façon, j’aimerais qu’il n’y ait plus de jour, qu’il n’y ait rien que des nuits. Des nuits et la paix. J’aimerais que l’on m’oublie, qu’ils quittent mon foyer, qu’ils me laissent enfin. C’est comme si j’étais déjà mort depuis que tout cela a commencé. Ils m’exterminent à petit feu. Si seulement tout pouvait redevenir comme avant. Mais non, jour et nuit, ils sont présents, eux et les bruits. Ces bruits qui fracassent mes nuits et qui hantent mes journées.

Maintenant, c’est ce nouveau jour qui se lève et qui immisce l’angoisse dans chaque pore de ma peau. Ça tape déjà au-dessus, depuis des heures peut-être, ça cogne. Ils vont entrer dans ma chambre, ils vont me tirer hors de mon lit. Si je garde les yeux clos ou si je résiste, c’est pire alors.

Voilà, ils arrivent.

J’entends les voix puis les pas qui les portent. Je ferme tout de même les yeux plus fort. Les voix, les pas, les lumières, les draps rejetés violemment. Mon corps brisé à leur merci. Mon corps meurtri. Ils vont m’humilier, ils vont me violenter, comment aurais-je même pu imaginer tout ce qu’ils ont décidé de me faire subir pour se venger ? Toute cette barbarie, toute cette cruauté. Je suis devenu un pantin ridicule, un corps quasi inerte avec lequel ils vont jouer, sur lequel ils vont s’acharner. Je ne suis plus que ça, un corps abîmé par eux. Moi, l’athlète. Moi, l’immense champion, le missile américain. Je ne suis plus rien. Voilà tout ce qu’elle a provoqué, cette fichue victoire avec cette fichue casquette vissée sur ma tête !

Où sont-ils, les cris qui me portaient ? Où sont-ils, les drapeaux de mon pays et ses honneurs ? Où sont-ils, les journalistes qui me suivaient jusqu’aux portes des vestiaires ? Eux, qui voulaient tant me parler, tout savoir de ma vie. Eux, qui me paraient de leurs qualificatifs dégoulinants, leurs compliments obséquieux. Qui me recherche en ce moment même ? Qui veut savoir où je suis ? Qui s’inquiète pour moi ? Qui analyse mes blessures ? Qui analyse ce corps, mon ventre plat, mes cuisses d’airain, mes bras, chaque muscle que je travaillais sans relâche avant cet enfermement ? Et ma peau que le soleil des plus beaux stades mordait, qui la décrit encore ? Maintenant qu’elle est marquée des stigmates de tout ce que m’infligent mes bourreaux.

Qui se soucie encore de moi malgré mes cris ? Je suis seul depuis que l’on m’a abandonné à leur sort.

****

Voilà, les voix sont fortes, ils sont là.

Ils m’extirpent du lit. Face à cette brutalité, je suis obligé d’ouvrir les yeux mais j’évite au moins leurs regards. Je me ferme à leurs questions, toujours les mêmes questions. Je me tais. Seuls mes yeux pleurent sans discontinuer. C’est la seule source de ma vie à laquelle ils peuvent s’abreuver. Ils les essuient d’un mouchoir et j’ai l’impression que mes orbites vont être enfoncées à l’intérieur de ma tête. Ce serait sans doute plus simple que je leur dise ou que je leur donne ce qu’ils réclament. Qu’on en finisse, enfin… Mais mon instinct s’y refuse. L’esprit gagne encore un peu.

Voilà, ils m’ont déshabillé. Je suis là, humilié par leurs sourires sarcastiques. Ils me narguent. Je suis nu, affaibli, à leur merci. Ils disposent de mon corps, le maltraitent et s’en donnent à cœur joie. Je me débats, je hurle mais ce ne sont pas les mots qu’ils attendent, ce ne sont que mes cris et cela resserre leurs étreintes, redouble leurs contentions. Le jet d’eau glacée sur mon visage, le jet d’eau brûlant qui suit. Puis les coups vicieux, les coupures de rasoir. L’écho de ma voix démultiplie leur emprise sur moi. Ils sont plusieurs, ils me bousculent. Les questions redoublent. Puis, ils m’enfilent tout de même un vieux tee-shirt, un jogging et ils me pressent de sortir de cette pièce.

Je ne vais jamais assez vite. Ils s’agacent de leurs échecs, de mon silence résigné. Mes gestes sont si lents, anesthésiés, difficiles. Chaque mouvement est si éprouvant. Derrière nous, la porte claque et je sais qu’ils fouillent partout. Ça s’agite, ça tape, ça remue les meubles, ça sonde le plancher, comme chaque jour. Tout ça parce que je ne veux pas leur répondre. Tout ça parce que je ne veux pas leur dire où sont cachés ma médaille et mon titre. Mais je ne rendrai rien de ce que j’ai mérité, de ce que j’ai gagné. Personne ne me reprendra cela. On m’a déjà repris toute ma dignité, on m’a pris ma femme, mon fils.

Voilà, ce matin encore, je n’ai rien avoué, rien dit… mais cela me demande de plus en plus d’énergie. Et il m’en reste si peu, de l’énergie, si peu de force.

Combien de temps pourrai-je encore tenir ?

En passant dans l’autre pièce, je titube, je manque de tomber alors ils m’assoient. Ils m’admonestent. Je tente de reprendre ma respiration mais c’est encore avouer davantage ma faiblesse. Les cachets arrivent, ils me les font prendre de force. Toutes ces gélules, ces poudres qui ramollissent mon corps, qui m’en font perdre la maîtrise. Ils voudraient aussi anesthésier ma conscience, mais je résiste. Je suffoque, chaque fois autant. La nausée monte de mon estomac qui reconnaît le poison. Puis, c’est fini, la drogue est ingérée et la somnolence s’installe.

Mon esprit flotte. J’ingurgite la nourriture insipide qui va leur permettre de ne pas me perdre.

Les questions recommencent, entre chaque cuillère qu’ils portent à ma bouche et qu’ils enfournent jusque dans ma gorge. Ils ne comprennent même pas que je n’ai même plus la force de répondre. La seule force qu’il me reste est concentrée dans la dernière chose qui me sauvera : taire l’endroit où j’ai caché ce qu’ils cherchent.

Je résiste, mes yeux se ferment, les drogues m’envahissent. Je m’endors à table, sonné, assis. Soulagé de ne pas leur avoir dit. Vaincu mais soulagé de ce répit temporaire.

Quand j’ouvre les yeux, je suis à nouveau seul. Ils ont cessé de s’activer dans l’appartement. Autour de moi, les placards, les tiroirs, ont été ouverts. Chaque tissu froissé, chaque cadre déplacé de quelques centimètres. Les bruits au-dessus et au-dessous continuent.

J’ai tenté plus d’une fois de refuser les cachets. Fermer la bouche, recracher mais cela redoublait leur fureur. Ils sont pressés de savoir. Ils me diminuent, ils m’écrasent. Ils ont vaincu mon corps et désormais ils veulent atteindre mon cerveau. Mais, je ne vais pas les laisser vaincre, je ne vais pas abandonner. Derrière mes yeux vitreux, larmoyants, je laisse défiler les vagues de mes souvenirs et ce sont eux qui me maintiendront. Ce sont tous ces moments de bonheur, ces personnes que j’aime, qui me sauveront.

Je sais que cela arrivera bientôt.

Il me reste cet espoir que quelqu’un viendra bien me délivrer. Ce n’est pas possible autrement. Je suis ici, chez moi, tout le monde sait où j’habite. Que font-ils ? Pourquoi suis-je abandonné ? Je m’agrippe à ces souvenirs qui me retiennent en vie comme à une bouée qui se dégonfle au fil des jours. Je sais que même si leurs drogues m’ont fait perdre la notion du temps, bientôt, mes parents ou mes entraîneurs s’alarmeront et surgiront ici pour me délivrer. Puis ensemble, nous retrouverons ma femme et mon fils. Depuis combien de jours me les ont-ils enlevés ? Leur font-ils subir les mêmes tortures qu’à moi ? Mon fils, si petit, mon bébé…

Il dormait dans sa chambre, il me semble, et après un grand bruit, il avait disparu. Ma femme n’était pas rentrée, ce jour-là. Je ne les ai plus jamais revus. Depuis quand alors ? Je ne m’en souviens plus. Des jours, des semaines, des mois peut-être que je suis ici, enfermé dans ce corps qui n’est plus le mien, muré dans cet appartement. C’est ici que j’ai grandi. C’est ici que nous nous sommes installés tous jeunes mariés. Ce n’était pas très loin du stade. C’est aussi là, entre ces murs, que notre fils a vu le jour. Et depuis, les ténèbres se sont propagées.

Je n’avais jamais montré ma cachette secrète à quiconque. Personne ne sait. Un instinct animal de protection. Si j’avais su… Cette cachette où j’ai enfoui mon titre et ma médaille. S’ils les trouvent, qu’adviendra-t-il de nous ? Avec les souvenirs redoublent les larmes et aussi la peur...

Je dois faire quelque chose. Je dois me lever. Je dois tenter de fuir. Les images de ma femme, de mon fils, torturés, m’étourdissent et me révulsent. Un électrochoc. Je me hisse sur mes jambes incertaines. Mes muscles se crispent et tremblent. Je me retiens à la table. Mes mains s’agrippent. J’avance vers le couloir. Tout autour, le silence s’est installé. Ils m’observent peut-être mais tant pis, ils verront ce dont je suis encore capable. J’atteins le couloir. Au fond, la porte est close. Je crois que c’est la porte de ma chambre. J’avance en faisant glisser mes pieds en silence. Je vais m’enfuir. Un grand bruit au-dessus, je lève la tête brusquement, trop. Mon corps vacille, je tombe, là, dans ce couloir étroit où roulaient mes petites automobiles que les pantoufles de ma mère évitaient toujours. Je tombe la tête sur ce carrelage bicolore comme un échiquier. Je perds cette partie. Je ferme les yeux, du sang coule de mon crâne.

Ils me secouent pour me relever. Se moquent de moi. Pauvre pantin. Ils versent du désinfectant sur la plaie, le liquide coule sur mon visage, la douleur me brûle le cerveau. La douleur annihile mes résistances. J’accepte tout ce qui suit. Les questions, les bousculades, le coucher avec pour unique repas, de nouvelles drogues administrées sans ménagement.

****

C’est un nouveau jour.

Combien se sont écoulés depuis la dernière tentative de fuite ? Aujourd’hui, je vais retenter. Aujourd’hui, je vais partir. Quitter cet appartement qui ne m’appartient plus désormais. Tout laisser. Tant pis. Ils ont tout envahi, tout pris de ma vie. Je vais me sauver. Ensuite seulement, je les sauverai eux, ma femme et mon fils. Peut-être, s’il en est encore temps... Je les sauverai de ces fous, de ces régimes politiques ancestraux qui sévissent encore, qui se vengent des échecs passés. Qu’avaient-ils à voir, mes deux amours, avec tout cela ? Ils ont été enlevés et ne doivent pas comprendre pourquoi. Où les a-t-on emmenés ? Que leur a-t-on fait ? J’ai hurlé pour qu’ils me disent mais ils se sont tus. Ils font semblant de ne pas comprendre quand je leur demande. On veut juste que je réponde aux questions.

Peut-être que ce sont eux qui tapent sans cesse pour m’indiquer leur présence. Ils doivent être enfermés, eux aussi. Je prie pour qu’ils ne soient pas autant maltraités que moi. C’est moi qui ai tout déclenché. C’est uniquement moi le coupable de Munich mais Dieu que ma pénitence est terrible ! Dieu que c’est insurmontable ! Ma souffrance devrait leur suffire. Pourquoi s’en prendre à eux aussi ? Peut-être sont-ils enfermés derrière la porte au fond du couloir, celle que je ne peux plus ouvrir. La clef a été enlevée de la serrure, elle a disparu, elle aussi.

Je dois me lever avant que mes bourreaux n’arrivent, qu’ils n’entrent. Tout est pâteux. Mes muscles ne répondent plus. Il faudrait que je n’avale plus leurs satanées pilules. Il faudrait que je récupère mes baskets de course. Je sais où elles sont rangées. Mais parviendrai-je seulement à les enfiler tant mes gestes sont difficiles ? Mes baskets et je n’aurais plus qu’à sortir et courir, loin d’ici, loin d’eux. Je pourrai faire cela, mon corps m’aiderait, mes sensations seraient ravivées. « Les tissus musculaires ont une mémoire » me répétait le kiné de la fédération. Je fais moins d’une minute quarante-cinq aux 800. Personne ne pourra me rattraper si je traverse le grand parc au bas de notre immeuble. Ensuite, je tournerai à l’angle de la quincaillerie, direction le terrain vague. Personne ne pourra me rattraper une fois cet espace atteint, non, personne ne le pourra, une fois que je serai lancé. Mais en serai-je encore capable ? Il faut que j’y arrive. Il faut que mon corps retrouve ces automatismes parce que je suis le plus rapide et c’est cela qu’ils me reprochent depuis Munich. Ça, et le fait que j’ai conservé ma casquette sur ma tête durant la cérémonie… Où est-elle cette casquette d’ailleurs ? Rangée, mais où ? Ils ont dû la prendre.

Les voix dans le couloir. Ils arrivent déjà. Le jour avait filtré. Je ne m’en étais pas rendu compte tellement je rêvais de cette fuite. J’ai trop somnolé. Je me réveille. Je suis concentré, il faut que je garde cette clairvoyance afin de réaliser ce que j’ai prévu. C’est aujourd’hui que je leur échappe et que je retrouve ma liberté, ma vie.

Ils entrent. Un homme s’approche de mon lit. Son visage ne m’est pas étranger. Il a dû venir me torturer auparavant ou bien il s’agit d’un coureur. Le Soviétique peut-être ? Comment se nommait-il cet athlète ? Il était blond. L’homme qui s’approche encore est brun. Il me semble pourtant le reconnaître un peu. Il me parle et m’appelle papa. Il pense que je vais m’adoucir avec ce stratagème ridicule. Mais mon fils à moi, n’a que 8 ans, ou 6 ou moins. C’est un tout petit enfant et on me l’a enlevé. L’homme s’approche jusqu’à me toucher l’avant-bras, se penche et embrasse ma joue. Je recule violemment la tête. Je ne veux pas qu’il me touche. Il s’assoit sur le bord de mon lit. Dans ses mains, il porte un carton. Il me dit qu’à l’intérieur, il y a un gâteau. Il imagine que je vais me ramollir davantage à ses mots, que je vais croire ce qu’il raconte ? Il continue de me parler. Il évoque son enfance, mes courses, ma médaille aux JO. Il devait être à Munich, lui aussi. Il a dû assister à la cérémonie. C’est pour cette raison qu’il est là. Il est fort et tendre cet homme. Son timbre de voix parvient à m’apaiser. Il me parle de sa mère. Ça me trouble. Je l’écoute. Sa voix me berce. Il me dit que c’est un jour particulier. Ma méfiance s’éveille à nouveau mais il me sourit et ce sourire, je le reconnais enfin…

Sa mère avait le même. Ma femme disparue.

Il ouvre la boîte et sur le gâteau d’anniversaire, il y a une inscription de sucre bleu. Pour la comprendre, mes yeux forcent tant que des larmes les inondent. Il s’en aperçoit et lit :

« Joyeux anniversaire papa, 80 ans ».

Il me demande si je suis encore tombé en touchant les marques sur mes avant-bras et l’hématome sur mon crâne. Le reste de mon corps est caché par les vêtements. Je lui souris quand il me dit qu’il m’aime et mes larmes brûlent mes joues desséchées en creusant encore plus les sillons de ma solitude.

Je le laisserai m’embrasser lorsqu’il repartira et demandera au personnel de prendre soin de moi.

dimanche 2 décembre 2018

Nouvelle N° 10 - Quand la terre mourra

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Cours. Respire. Ne te retourne pas. Avance, c’est tout. Respire. Concentre-toi sur le front serré des chênes, tu es y presque. Cours !

Dans mon dos j’entends leurs souffles, le claquement de leurs bottes, les branches qui craquent, le cliquetis de la sangle de leurs armes qui bat contre leurs torses au rythme de leur course.

Cours. Respire. Ne te retourne pas.

Je bifurque, slalome entre les arbres pour rendre leur tâche plus difficile, leur prouver que nous ne sommes pas une espèce qui rend les armes facilement. Un nouveau coup de feu éclate derrière moi. Une balle siffle à mes oreilles. Mon pouls bat plus fort dans mes tympans, l’air humide colle à mes vêtements, se mélange à ma sueur.
Cours bordel ! Arrête de penser ! Concentre-toi ! Respire !
J’ai un point de côté. Pire que ça, ça me dévore tout le côté gauche, mais si je m’arrête, je suis foutue ! Je préférerais la mort.

Mon objectif : la forêt. Sombre, dense et protectrice. On peut s’y perdre, enfin eux, parce que nous, on la connaît comme notre poche. Surtout maintenant. Ils n’ont plus de forêt eux, plus d’arbre, plus de mer, ils ont tout perdu. C’est pour ça qu’ils sont venus chez nous, pour nous voler.
Je dévale la plaine noircie par les récentes batailles, à ses pieds, les traces d’une ancienne route. La voie grêlée de trous, des feux tenaces qui couvent. Partout où se pose mon regard, je ne vois que l’enfer. La paix est morte sans doute. Noyée sous les rivières de feu. Des carcasses de véhicules calcinés s’amoncellent le long de la route. J’ose un œil en arrière. Je les ai pas mal distancés. Il faut que je fasse une pause ou mes poumons vont exploser. À l’horizon, le soleil se couche enfin. Ils vont devoir rentrer.
Je saute une ravine et me glisse sous une bagnole abandonnée. Je m’allonge jusqu’à m’incruster dans le sol. Mon cœur me fait mal à battre aussi fort. J’aimerais parfois qu’il s’arrête de faire autant de bruit. Ou alors c’est autour de moi qu’il y a trop de silence ? Depuis leur arrivée, les bruits se sont tus. C’est abominable tout ce silence. C’est effrayant. On n’entend plus que le bruit de nos angoisses. Je relève un peu la tête. De ma position, je ne vois que la route, les gravats, l’herbe cramée. Ont-ils perdu ma trace ? Ont-ils laissé tomber ? Non, ils ne laissent jamais tomber. Quand ils sont obligés de rentrer, la nuit, ils envoient leurs drones nous traquer à leur place. Des espèces de petits appareils qui ont la forme de gros galets et qui glissent dans le ciel sans un bruit. Vous ne les apercevez que quand vous êtes mort. La lueur décline, le froid va s’intensifier, ils n’aiment pas le froid. Après je pourrai sortir et foncer jusqu’à la forêt. Je dois juste attendre. Je ferme les yeux en posant la main sur mon ventre.

“Nous sommes un peuple qui croit que l’univers est constitué d’une myriade de civilisations qui, ensemble, peuvent générer l’espoir et conférer la sécurité à la vie elle-même”.
Est-ce qu’ils se sont foutus de notre gueule ? Ou est-ce nos experts qui se sont plantés ? Je penche plutôt pour la première hypothèse, même s’il est clair que nos experts sont clairement passés à côté de quelque chose. Ils ont bien dû se marrer dans leurs vaisseaux, en nous voyant agiter nos banderoles de bienvenue. Quand l’administration spatiale avait capté leur message, quelques semaines avant l’invasion, on avait eu le droit au grand tralala. D’une manière unanime ou presque parce qu’il y avait bien eu deux ou trois sceptiques, le monde s’était réjoui de leur arrivée. Enfin, nous avions la confirmation que la vie existait ailleurs. Notre excitation était à son paroxysme. Nous rêvions de ce qu’ils pouvaient nous apprendre, de la façon dont notre quotidien allait évoluer. Il y avait eu quelques manifestations opposées, bien sûr, par des types qui devaient bien rigoler maintenant, mais vite calmées par notre gouvernement, plus que désireux d’accueillir avec bienveillance ces visiteurs de l’espace. C’était tout nous ça. Faire confiance aveuglément. On a vite déchanté.
La première attaque est survenue deux jours après que les vaisseaux se soient arrêtés au-dessus des grandes villes pour nous balancer leur petit message rassurant. “La sécurité à la vie elle-même”. Quelle connerie ! Leur sécurité oui ! Leur vie ! La nôtre, ils n’en avaient rien à foutre. Ils ont d’abord paralysé nos générateurs, c’est là que le silence s’est installé. D’un seul coup sans prévenir, tout s’est éteint. C’est fou comme on était dépendants. Comme on a eu du mal à réagir. Puis, ils ont lancé leurs bombes. Sur les bâtiments gouvernementaux d’abord, avec nos dirigeants dedans bien entendu, sur nos ponts ensuite et nos routes, anéantissant nos espoirs de fuite. Nous étions désemparés, à l’abandon, alors à leur message a rapidement succédé le nôtre : évacuer les zones de danger, rejoindre le bâtiment le plus proche et s’y confiner. Là encore, c’était une belle connerie. On leur a facilité la tâche, ils n’ont pas eu à nous chercher. Et c’est là que le pire a commencé.

On était rassemblés dans la salle des fêtes, mes amis, mes parents, nos voisins, dans une semi-obscurité, attendant impatiemment les secours. Mais les secours avaient déjà rendu les armes. Dès que le gouvernement avait explosé en fait. Ils sont arrivés à vingt, en ligne et en cadence. Vingt, quand on y repense, c’est tellement peu… pourquoi n’avons-nous pas foncé dans le tas ? Pourquoi nous sommes-nous laissés faire ? Peut-être parce qu’ils nous ressemblaient tellement. Juste plus grands et plus fins que nous, guindés dans des combinaisons noires matelassées avec un casque intégral et surtout armés jusqu’aux dents. Peut-être simplement parce que nous avions peur ?
Ils nous ont triés en trois catégories. Les jeunes, dont je faisais partie au fond de la salle, les entre deux âges, mes parents, sur un côté et les plus vieux au milieu. Je n’avais personne dans cette catégorie, à part quelques voisins, mais que je ne fréquentais pas beaucoup. Est-ce que ça a été moins douloureux de les voir mourir ? Non. Ça a été atroce pour tout le monde. On a tous hurlé, les gosses comme les adultes quand le feu de la mitraille s’est abattu sur eux. On s’est recroquevillés sur le sol en position fœtale et on a chialé. Parce qu’on était persuadés qu’après ça allait être notre tour. Finalement, ça aurait été préférable.

Ils ont fait monter les survivants dans leurs véhicules, les adultes sont partis à gauche, nous à droite. J’ai vu ma mère disparaître dans un écran de poussière. Nous étions terrifiés, en vie encore, mais pour combien de temps ? Je me suis persuadée qu’ils ne voulaient pas nous tuer parce que sinon ils l’auraient fait dans la salle en même temps que les vieux. Mais qu’allaient-ils faire de nous ? Pourquoi nous garder en vie ?
On a roulé la journée entière, sur des routes défoncées au milieu d’un enfer déchaîné. On a découvert la boucherie. La chair, le sang de ceux qui tentaient encore de résister, maculant les fossés. Nous avons pleuré notre impuissance. Nous pleurons encore aujourd’hui.
C’est à la nuit tombée que nous avons pénétré dans une enceinte fortifiée. Je ne suis pas très douée en infrastructures, mais celle-ci n’était clairement pas une des nôtres. Quand l’avaient-ils construite ? C’était un bâtiment immense, sorte de hangar en tôle, entouré d’une muraille de plus de trois mètres de haut. Depuis combien de temps étaient-ils là réellement ?
Certaines rumeurs disent qu’ils sont là depuis longtemps, bien avant l’invasion. Que des espions étaient déjà parmi nous, en sommeil, attendant le moment propice pour se révéler au grand jour. Nous disséquant pour apprendre tout de nos habitudes et surtout de nos failles. Je n’ai pas vraiment d’opinion là-dessus, peu m’importe depuis quand ils sont là, tout ce que je sais, c’est qu’ils me foutent la trouille.
Il faisait chaud dans leur engin, une chaleur étouffante ensemencée par notre peur. Quand les portes se sont ouvertes, un vent glacial a envahi l’espace confiné nous faisant frissonner. Ils nous ont ordonné de descendre, dans notre langue, ce qui était étrange, mais confirmait du coup la théorie des complotistes. On s’est tous regardés, hésitants. À l’intérieur, nous avions encore la certitude d’être en vie, en descendre, c’était affronter l’inconnu. Et pas n’importe lequel. Un putain d’inconnu ! Ils ne nous ont pas laissés hésiter longtemps. Trois soldats sont montés et nous ont poussés sans ménagement vers la sortie. Certains se sont remis à chialer. Moi je me suis contentée de prendre la main de Kaya, ma meilleure amie, et nous ne sommes pas lâchées jusqu’au bout.
La cour intérieure était vaste, en terre battue, fouettée par les vents. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’ils n’aimaient pas le froid. Ils grelottaient malgré leurs combinaisons épaisses et nous engageaient à nous magner le train. Je me souviens d’avoir pensé qu’on n’avait qu’à résister jusqu’à l’hiver, que les températures étaient si glaciales qu’ils ne tiendraient pas, et puis j’ai réalisé qu’on serait sûrement tous morts avant. Ils avaient dû réfléchir à ça avant de venir.
Ils nous ont guidés jusqu’au bâtiment, éclairé par d’énormes projecteurs qui lui donnaient un aspect brillant et surdimensionné. Deux portes se sont ouvertes sur notre passage et nous sommes tous restés sans bouger, angoissés. À l’intérieur du hangar était stationné un vaisseau spatial. Gigantesque, circulaire et noir. Est-ce qu’ils voulaient nous emmener ? Ils nous ont poussés sur la minuscule passerelle et nous nous sommes retrouvés au milieu d’un hall luminescent, aménagé en laboratoire. Mon cœur s’est arrêté de battre. Apparemment, on n’était pas près de décoller. Nous avons remonté un corridor interminable et ils nous ont répartis dans des sortes de dortoirs.
Deux jeux de trois couchettes sur chaque mur, une table avec des bancs au milieu. Carcérale. Sur la table, des plateaux garnis. Ça faisait des semaines, depuis l’invasion, qu’on n’avait pas vu autant de bouffe et malgré l’énorme appréhension qui me trouait le bide, je peux vous dire que ma première envie fut de me jeter dessus ! Kaya m’a retenue. Elle tremblait de peur, ses yeux étaient rougis par le chagrin, mais ils luisaient aussi d’une détermination que je ne lui avais jamais vue. La guerre change les gens. Elle les transforme parfois. J’ai changé moi aussi, mais dans cette pièce, existait encore l’ancienne Isha, régie par ses instincts primaires. J’avais faim et soif. Nos deux autres colocataires étaient déjà attablées.
— Putain ! Ne bouffez pas ça ! leur a hurlé Kaya. Vous ne savez même pas ce que c’est !
Une des deux, qui semblait avoir douze ans, des yeux éteints et des joues creusées, lui a lancé un regard morne :
— On dirait de la viande fumée, c’est bon.
— Le fumé ça doit être pour couvrir le goût du poison !
— Pourquoi ils se seraient donné la peine de nous amener ici pour nous empoisonner ?
Elle n’avait pas tort. Ils ne nous voulaient peut-être pas du bien, mais sûrement pas nous tuer. Du moins pas ce soir. Mais Kaya était bornée.
— Je ne toucherai à rien de ce qui vient d’eux ! a-t-elle vociféré en envoyant valdinguer le plateau d’un revers de main rageur.
Les petites boulettes de viande fumée ont rebondi sous la première banquette. L’autre petite qui semblait un peu plus jeune, plus maigre aussi, et qui n’avait ouvert la bouche que pour y enfourner de grosses bouchées, s’est décidée à intervenir :
— Moi j’espère justement qu’il y a du poison, comme ça je mourrai cette nuit sans avoir à subir ce qu’ils vont nous faire demain.
On s’est toutes tournées vers elle, les yeux exorbités.
— Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? j’ai demandé.
Elle a haussé les épaules :
— Bah j’en sais rien, mais faut pas être très intelligent pour savoir qu’on est dans un labo et que dans des labos, on fait des expériences.
On a toutes baissé la tête et on s’est assises pour manger. Même Kaya qui a fini par ramasser ce qui restait de son plateau.

Nous ne savions pas quelle heure il était, nous n’avions aucune notion du temps dans cette chambre. Ils n’avaient pas pris la peine d’éteindre les lumières après que nous ayons fini notre repas et nous avions fini par nous allonger sur les banquettes, un bras sur les yeux pour nous protéger un peu de cette lumière artificielle. Nous avions passé une partie de notre temps silencieuses, nous ne savions pas quoi dire à part ressasser nos angoisses ou fabuler sur leurs expériences, ce qui aurait été pire. Je crois que la plus petite s’est mise à pleurer à un moment, mais par pudeur nous n’avons rien dit. Par peur de nous effondrer aussi. Et puis nous avons commencé à parler. C’est Kaya qui a eu l’idée des présentations. Pour qu’on ne meure pas dans l’indifférence. Elle s’est redressée sur sa couchette et a déclamé d’une voix solennelle et faussement enjouée :
— Je me nomme Kaya, j’ai seize ans et je pensais comme une conne qu’ils venaient en amis.
Ça nous a fait rigoler deux minutes, un peu jaune tout de même, d’un petit rire feutré, nerveux. Puis la plus petite s’est redressée à son tour. Elle ne touchait même pas le bas du lit du dessus.
— Je m’appelle Abey, j’ai neuf ans et moi aussi je croyais qu’ils étaient nos amis, même si j’avais déjà un peu peur.
Neuf ans bordel ! Et déjà l’espoir de mourir…
Ça m’a chamboulée, du coup je n’ai pas entendu le prénom de la troisième et c’est Kaya qui m’a tiré de mes pensées.
— La muette là-bas, c’est Isha ! Elle a seize ans comme moi et c’est ma super copine.
— Tu as de la chance d’avoir encore quelqu’un, a soupiré Abey. Moi tous ceux que je connaissais sont morts ou partis.
On s’en doutait un peu, vu comment elle était maigre, elle devait se débrouiller seule depuis le début de la guerre.
— Ils les envoient où nos parents ? j’ai demandé.
— Dans des colonies, a murmuré sans nom. J’ai entendu dire qu’ils les envoient sur leur planète pour nettoyer leurs déchets toxiques. Et ils les laissent crever dans leur pollution. Mon père faisait partie de la première rafle.
Personne n’a pas répondu, à quoi servaient les mots après ça ? Surtout que nos parents faisaient partie des rafles suivantes.
Un petit sifflement a ponctué notre silence. On a regardé à droite et à gauche et on a fini par se lever pour chercher d’où ça venait. C’était comme un souffle continu. Kaya a repéré une bouche d’aération. En tendant la main, on sentait un air froid nous tomber dessus.
— Ils envoient de l’air, a-t-elle commenté en reculant par précaution.
On a toutes fixé la bouche, s’attendant à ce que quelque chose en sorte, puis Abey s’est effondrée. D’un coup. Elle était debout et la seconde d’après elle était au sol. Je me suis précipitée pour tâter son pouls, le mien me broyait les veines.
— Elle est juste endormie, j’ai soupiré en me tournant vers les deux autres.
Puis Aquene est tombée aussi. C’est comme cela qu’elle s’appelait. J’ai entendu Kaya le crier quand elle s’est précipitée sur elle pour éviter qu’elle se fracasse le crâne sur la table. Je commençais à ne pas me sentir bien non plus. J’avais des vertiges et ma vision se troublait. J’ai vu Kaya se tourner vers moi en panique.
— C’est du gaz ! Ils nous asphyxient !
Et je me suis écroulée.

Paf, criiiish… paf, criiiish
Est-ce que c’est mon cœur ? Ou mon mal de crâne ?
J’ai un truc qui me vrille le cerveau. C’est épouvantable. Ça veut dire que je suis encore en vie ? J’ouvre un œil et me prends la lumière crue d’un néon en plein dedans. Je le referme aussitôt.
Paf, criiiish…
Putain c’est quoi ce truc ? Je me tourne un peu sur le côté, veux mettre mes mains en visière, mais elles sont entravées. Je capte une présence à mes côtés. Un truc glacé m’effleure l’épaule.
— T’es en vie ?
J’ouvre les yeux, il est là à deux centimètres, il me regarde de ses grands yeux presque translucides, la bouche couverte par un masque qui lui permet de respirer. Je tente de me relever, mais on m’a attachée au lit. Je veux hurler, mais il plaque sa main gantée sur ma bouche. De l’autre, il me fait signe de me taire et défait mes sangles.
— Je ne te ferai pas de mal, je ne m’occupe que du ménage, moi, me dit-il et il ajoute en chuchotant : et je fais partie de la résistance.
La résistance ? Je fronce les sourcils, il m’explique :
— Nous sommes quelques-uns en désaccord avec les directives de notre gouvernement.
J’enlève sa main de ma bouche, c’est fou ce qu’elle est froide, même à travers ses gants.
— Quelles directives ?
Il s’écarte de moi, en baissant la tête et je croise dans son dos, le regard définitivement vide d’Aquene. Un peu plus loin, plusieurs petits corps ballants sont entassés sur un chariot. Je reconnais celui d’Abey en haut de la pile. Les larmes me montent aux yeux et c’est moi cette fois qui me couvre la bouche pour étouffer ma peine.
— Certaines ne supportent pas, dit-il en secouant la tête.
— Supporter quoi ?
Je m’attends au pire, mais pas à ce qu’il m’avoue :
— L’insémination.
Mon cœur se fend en deux, la douleur explose dans ma poitrine tandis que je tâte bêtement mon ventre. Qu’est-ce qu’ils m’ont foutu là-dedans ? Il croit bon de m’expliquer. Sa planète, quasi morte à cause de la pollution, la disparition de leur faune, de toutes leurs ressources énergétiques, la mort de milliards de personnes et la stérilité des autres. Et enfin la survie.
— En désespoir de cause, notre gouvernement a décidé de chercher ailleurs des solutions. KOI 7701 s’est avérée être la seule planète quasi identique à la Terre.
— KOI quoi ?
— C’est le nom qu’on donne à ta planète. Grâce à vous, ils espèrent repeupler et décontaminer la Terre, pour pouvoir y revivre un jour.
Je ne sais pas quoi dire, je suis en état de choc. Tout ce que je sais demander, c’est où est Kaya.
— Contrairement à toi, ton amie s’est réveillée tout à l’heure quand ils étaient encore là. Ils l’ont envoyée en camps d’insémination.
Des camps ? Alors l’horreur peut être pire que ça ?
— Tu dois t’enfuir maintenant, ils vont bientôt revenir. Va prévenir ton peuple, organisez une résistance ! Nous ne pourrons pas rester éternellement ici, nos corps ne résisteront pas à votre atmosphère et à vos températures glaciales.
Comme je ne bouge pas, paralysée par mes émotions, il me prend la main et me traîne vers une canalisation bouchée par une grille qu’il fait sauter en deux secondes. J’ai mal au ventre, à l’entrejambe, j’arrive pas à réagir. Je le regarde bêtement avec l’envie de vomir.
— Ça t’amène derrière l’enceinte. Ne traîne pas ! Cours !
Je reste sans bouger à l’entrée de ce foutu trou, je flippe, si c’était un piège à l’autre bout ? Je ferme les yeux tandis qu’il me pousse dans le tube.

Paf, criiiish… paf, criiiish
Je rouvre les yeux. Je suis sous la bagnole. La nuit se répand sous la route. Et la forêt brûle.
Paf, criiiish… paf, criiiish. C’est le bruit des armes qui embrasent la forêt, les miens courent dans tous les sens pour échapper au brasier. Certains s’effondrent, les hommes, touchés en pleine tête par leurs balles. Ils fauchent les femmes au niveau des genoux, seuls nos ventres les intéressent après tout. Quelque chose m’attrape la cheville, un courant glacé me remonte le long de la jambe. Je suis tirée en arrière et mon hurlement est si intense qu’il couvre un moment le bruit de mon monde à l’agonie.

J’ai retrouvé Kaya au camp, attachée trois lits plus loin que le mien. Les terriens qui nous gardent veillent sur nous farouchement, mais nous laissent parler librement. On n’est pas à plaindre. On est bien nourries contrairement à ceux qui partent pour les colonies, ils nous apprennent leur langue, nous filent des bouquins qui parlent de la Terre. C’est vrai qu’elle était belle avant qu’ils ne détruisent tout. Je me demande ce qu’ils vont détruire ici. J’ai appris que celui qui m’avait aidée à fuir était mort. Peu après ma capture, ils l’ont tué sans hésitation. Ce n’était pas un piège tout compte fait.
L’hiver arrive, mais ils ont remis les générateurs à graisse en route, ça les a fait marrer, ils parlent de préhistoire, de trucs que je ne comprends pas trop, mais il règne dans les bâtiments une douce chaleur. Trop chaud pour nous, mais bon tant que ça ne nous tue pas ils s’en foutent.
J’en ai vu un qui a enlevé son respirateur la semaine dernière et il a tenu une heure sans. Il semblerait que leurs corps s’habituent finalement à notre atmosphère. Il semblerait que ce monde ne soit déjà plus le nôtre.