dimanche 14 octobre 2018

Nouvelle N°3 - Dans la bouche









Yann se met immédiatement au travail. Il est rapide et précis, n’aime pas perdre de temps ; d’autant que ce soir c’est la fête de la Musique, et il a des amis de lycée qui jouent dans un autre quartier, à l’autre bout de Paris, vers Pyrénées. Leur concert pop rock commence à 20 heures. Yann ne prend donc pas la peine de discuter. Ça tombe bien parce que j’ai trop faim. Et quand j’ai faim, je suis de très mauvaise humeur. En plus, il fait hyper chaud aujourd’hui, aussi bien à l’extérieur que dans les souterrains sombres de Paris. C’est le premier jour de l’été. Aux odeurs poussiéreuses se mêlent les effluves de transpiration de mon collègue. J’aide Yann à en finir le plus rapidement possible. Nous sommes des professionnels, cinq ans qu’on travaille ensemble. Nous formons un tandem efficace.

C’est bon, on dégage !

Ça, personne ne l’a dit ; il nous a suffi d’un regard accompagné d’un imperceptible hochement de tête pour nous comprendre.

On rebrousse chemin.
Au fait, tu viens ce soir ou pas ?

Yann a risqué une question. À mon expression renfrognée, il comprend que ce n’est pas le moment d’en parler. Alors il se tait. Et il fait bien. Je n’aurais pas supporté un énième topo sur la musique de ses potes dont il s’est proclamé manager. Yann tourne en boucle depuis des mois. Le concert de ce soir, il s’y prépare et il en rêve depuis un bout de temps. Il ne peut pas le rater. Il serait prêt à suivre son groupe à l’autre bout du monde en acceptant pour cela toutes les concessions : dormir dans la boue, se serrer plus que la ceinture… En attendant, il travaille pour cette société de téléphonie, accepte volontiers les heures supplémentaires, rêvant d’avoir un jour suffisamment d’argent de côté pour pouvoir se mettre à son compte dans la musique. Il voudrait être indépendant, passer sa vie à des concerts, des festivals, descendre des bières, se baigner dans la foule.

Mais pour l’instant, faut qu’on remonte. On arrive au pied de l’échelle quand Yann saisit mon bras ; une poigne de mec qui ne rigole pas.

Karim, dis-moi franchement si tu viens ou pas ?

Je sais bien que pour lui et ses potes, c’est le concert de l’année. D’ailleurs y a un autre groupe qui joue déjà, au-dessus, sur la place. Un groupe au son saturé avec un chanteur qui gueule à la volée. Jouer, c’est un grand mot. Ils font leur balance. Yann insiste, il ne lâche pas le morceau.
On est potes ou pas ?

Je ne peux pas lui dire, non collègue, mon vieux, on est juste des collègues, on s’entend bien niveau boulot, mais j’ai pas spécialement envie de te voir en dehors. J’aurais pas grand-chose à te dire, moi j’aime le silence… La bonne vieille guitare électrique est de retour. Avec le batteur increvable. Mais je ne suis plus un ado. Je ne vois pas ce que ma présence pourrait leur apporter de positif, faudrait faire semblant d’apprécier, remuer la jambe en rythme. Yann veut que je sois là, uniquement pour faire poteau, qu’il y ait un max de monde. Et il reste persuadé qu’on ne peut pas ne pas aimer sa musique.

Je lui réponds non de la tête. Yann serre les poings.
Pousse-toi, bâtard ! Faut que je sorte vite fait.
Ses larges épaules d’ancien videur de bar se frayent facilement un passage.

Yann monte rapidement les marches de l’échelle dans la pénombre. Ses semelles claquent. Je ne me sens absolument pas obligé d’aller à son concert. Je ne lui dois rien. Je voudrais prendre un air dégagé, celui de l’homme souriant à la vie, mais la sensation de faim tiraille mon estomac. Plus on monte, plus il fait noir, plus la musique est forte. Bizarre qu’il fasse si sombre. Je jette un coup d’œil à ma montre : 19h02.
C’est quoi ce bordel ! T’as rabaissé la plaque ?

Tout en haut de l’échelle, Yann frappe de ses poings contre le rectangle de béton clos. Il se tourne vers moi en postillonnant :

Putain ! C’est pas vrai ! On est coincés !

J’essaye à mon tour de soulever la plaque de toutes mes forces. La sueur dégouline dans mon cou. Je sens mes veines gonfler et l’effroi m’envahir.

T’as raison. Quelqu’un a dû rabaisser la plaque de l’extérieur et on est faits comme des rats !

Comment c’est possible ? Ne me dis pas que…
Si, j’ai merdé !
Quoi ? T’as pas mis la barre de sécurité ?
Bah non, j’ai complètement zappé !

Je me revois encore, debout, près de la bouche d’égout, me disant, tiens faut que je pense à mettre la barre, celle qui empêche la fermeture depuis l’extérieur, et puis j’ai pensé à tout à fait autre chose.

Mais qu’est-ce que t’as dans le crâne ? Tu veux me faire rater le concert, c’est ça, hein ? T’en as après moi aujourd’hui !

N’importe quoi !
T’as oublié que ce soir c’est la fête de la Musique…
Justement !

Et que n’importe quel pèlerin passant par là pourrait s’amuser à fermer la trappe ! Un simple coup de pied, et hop !

Yann consulte son téléphone portable.
Merde ! Pas de réseau.

J’essaye aussitôt avec le mien même si je sais d’avance que les portables ne captent pas dans les sous-sols. On est bloqués sous terre. Sans pouvoir téléphoner. Je crie à mon tour, je tambourine. En vain. De toute façon, la musique couvre nos voix. Yann lève ses mains vers ma gorge.

Tu vois, là, je crois que je serais capable de…

*

On aura beau crier, personne ne nous entendra avec ce maudit concert punk. C’est comme si on était muets. Mais Yann ne se décourage pas pour autant, il repasse au-dessus de moi et tape sur la plaque en hurlant à tue-tête : « On est là ! Houhou ! Y a quelqu’un ? » J’ai l’impression qu’il va se briser les os de la main et du coude. Le voilà qui bascule à l’envers, sur l’échelle, se retrouvant la tête en bas afin de pouvoir frapper avec ses pieds. Mais toutes ses positions acrobatiques ne servent à rien. Ça ressemble plutôt à l’énergie du désespoir.

Des frissons envahissent mon corps. Yann me lance un regard clair :
Qu’est-ce qu’on va faire ?

Il sait aussi bien que moi qu’il est impossible d’ouvrir la trappe par en dessous. Et nous n’avons en notre possession aucun outil permettant de percer le béton. Pas un seul explosif ou assimilé pour faire sauter le couvercle. Cette galerie souterraine dans laquelle nous sommes bloqués ne mène nulle part, aucune issue possible.

D’un seul coup, j’ai comme un flash. Quel con ! L’évidence est souvent ce que l’on voit en dernier. Je lui indique la petite trouée face à lui, dans le mur.

Si on ne nous entend pas, quelqu’un pourra peut-être au moins nous
voir ?

En effet, cette ouverture donne sur une petite grille rectangulaire juste au-dessus, jouxtant la plaque du regard de chaussée communément appelée "bouche d’égout".

Bonne idée ! s’exclame Yann en passant aussitôt à l’action.

Il passe son bras par le trou et agite sa main en criant de plus belle : « Vous nous voyez ? Aidez-nous ! On veut sortir ! » Dommage qu’on ne puisse pas y passer le corps. Yann continue longtemps, entièrement concentré dans sa tâche qui s’avère inutile.

Il me laisse sa place sans rechigner. À mon tour, je passe mon bras dans le trou et fais des signes de la main. On ne sait jamais ! Peut-être que quelqu’un apercevra ce mouvement humain sous la grille ? Plus le temps passe et moins j’y crois. Mais je ne vois pas d’autre solution que de me raccrocher à cette lueur d’espoir.

La musique bat toujours son plein. Le rythme saccadé et l’énergie qui s’en dégage ne font que renforcer notre sentiment d’impuissance. Je continue d’agiter ma main tandis que Yann grommelle. C’est un véritable obsessionnel. Il râle dans sa barbe : j’espère qu’on va pas y passer la nuit…

Reste plus qu’à attendre que quelqu’un s’inquiète de notre absence et prévienne notre société. Ça pourrait prendre un jour ou deux, peut-être même toute la semaine. Yann ne pourra pas compter sur ses potes ce soir, ils seront tous absorbés par leur concert. Et moi ?

Ah, moi, c’est compliqué.
Je suis un solitaire.

Je n’ai même pas eu le temps de déjeuner. J’ai le ventre creux, l’estomac qui gargouille ; la mauvaise humeur me ravage… Et nous voici, Yann et moi en gilet bleu marine dans le sous-sol de Paris, sous la place Constantin Pecqueur précisément.

Nous devions effectuer les deux derniers raccordements téléphoniques de la journée. Pour cela, on avait ouvert le regard de chaussée, puis nous sommes descendus dans l’étroit conduit vertical à l’aide de l’échelle métallique, après avoir pris soin de rabaisser le grillage de sécurité.

Une fois en bas, on a emprunté un autre tunnel, perpendiculaire, horizontal celui-là, et beaucoup plus large, qui s’arrête dix mètres plus loin. Un cul-de-sac de béton. À six mètres sous terre se trouve notre bureau, sans ascenseur ni secrétariat.

Qui est l’abruti qui a baissé la plaque ?! Bordel, ouvrez-nous ! On est enfermés là-dessous !

Yann se met à chialer. Ses larmes pleuviotent sur moi, coupable et sans voix.

Yann refuse obstinément de redescendre ; il veut rester tout en haut de l’échelle, au plus près de la surface, au cas où…

Vivement qu’on sorte de là ! C’est mal parti. Nous sommes invisibles.
Nous n’existons plus à la surface de la Terre. Nous sommes dans un autre monde.
Au milieu des eaux usées et de la saleté.

Je surveille mon collègue en coin : il est résistant physiquement, un vrai bloc de muscles. Mes yeux se sont habitués à la pénombre et je vois son visage se décomposer. Il bouillonne intérieurement. Rater son concert était inenvisageable, et pourtant.

Un moment d’inattention et j’ai oublié la barre. Il se passe des choses bizarres sous les trottoirs... Qui pourra le croire ?

*
La musique est une passion indicible.
Où va-t-il chercher tout ça. Yann délire.
Combien de nuits nous faudrait-il pour mourir dans cette caverne ?
Combien de jours pourra-t-on tenir sans eau ni nourriture ?

Mais je ne pense pas qu’on va crever ; on va juste finir par s’entretuer. S’accuser de tous les maux, chercher la petite bête… Yann me jette un regard blessé :

Si par miracle, je dis bien par miracle, on sortait à temps, je ne veux pas te voir à mon concert. C’est pas des paroles en l’air ! Pour moi, tu n’existes plus. Tiens, je vais commencer par t’effacer de mon portable…

Ses enfantillages me lassent. Alors qu’il y a urgence : trouver une solution pour nous sortir de là, pour que la vie reprenne son cours, que l’horizon s’ouvre et que des chemins se tracent.

J’ai chaud à la tête, froid dans le cou, ça dégouline sous mes aisselles, et j’ai des fourmillements dans les doigts à force de me raccrocher à cette échelle. C’est la première fois qu’on se retrouve enfermés, et fallait que ça tombe le soir de la fête de la Musique ! On n’a vraiment pas de bol. Le groupe se donne à fond sur la place tandis qu’on se ronge les sangs sous terre. Il doit être dans les 19h30.

Une quinte de toux me plie en deux ; je vois des étoiles noires.

Nous sommes piégés dans ce trou à rats.

Faut relativiser, Yann, y a pire comme situation. Imagine-toi séquestré et torturé dans une cellule, ou enterré vivant…

Arrête, tu m’angoisses ! En plus, c’est exactement ça : c’est comme si on
était enterrés vivants !

Voilà que j’ai envie de vomir. Pourtant je n’ai rien mangé de la journée. Je me racle la gorge avant de cracher de la bile. Yann en a plein ses chaussures.

Au lieu de s’emporter, il se met à rire aux éclats. Comme un dément aux yeux révulsés. Je le regarde, interloqué, entre deux jets acides. Et je me mets à rire moi aussi. Nos rires sonnent faux, mais ça fait du bien. Je m’aperçois que les lèvres de Yann ne bougent plus alors que son rire continue de fuser.

*

Je m’imaginais moisir dans ce trou quand j’ai entendu des voix humaines. Des gens se sont arrêtés au-dessus de nous. Les miracles existent ! Serait-ce bientôt la fin du cauchemar ? Yann agite sa main comme une furie. Je crie aussi, pour qu’ils nous entendent là-haut. On perçoit enfin la voix d’une femme :

Ne vous inquiétez pas, vous allez sortir !
Ils nous ont vus ! s’écrie Yann avec jubilation.

Deuxième montée d’adrénaline ; après l’enfermement, la délivrance. Une intervention inespérée. Je ne ressens plus aucune douleur, juste de l’excitation. Même si on ne sort pas tout de suite, on finira par être libres puisqu’on a réussi à attirer l’attention sur nous. D’autres êtres humains savent. Ils auraient pu passer leur chemin, mais ils se sont arrêtés. Nous existons de nouveau, nous ne sommes plus deux rats d’égout mortifiés. La voix éraillée du chanteur ne m’agace plus. Au contraire, elle ne fait qu’accentuer mon euphorie.


*


Groupe punk place Pecqueur. Les bières sont décapsulées. Un concert gratuit, ce n’est pas tous les jours. Les haut-parleurs crachent leur musique furieuse. Deux guitaristes sont entrés en scène, les gosses sont fascinés. Le chanteur se remet à brailler des « oh » et des « hé ho !». Comme des restes d’adolescence rebelle.

Le groupe fait une pause. Sabine s’éloigne en longeant le square. Elle s’arrête au bord du trottoir, se penche au-dessus d’une bouche d’égout ouverte. Un passage vertical qui descend assez bas avec une échelle métallique sur le côté. Un trou de plusieurs mètres de profondeur.

Pierre s’arrête à sa hauteur. Il s’inquiète de cette ouverture dans le sol.

C’est dangereux pour les enfants ! s’exclame-t-il en se penchant au-dessus du trou protégé par un fin grillage quadrillé. Qui a oublié de refermer ?

Rapide regard circulaire : personne en vue. Dans le conduit souterrain non plus. Juste un fond d’eau scintillant.

Les ouvriers auraient dû finir proprement leur travail !

Pierre fait pivoter la plaque en béton d’un geste décidé. Il a refermé la bouche d’égout sans hésiter une seule seconde.

En plus, il y a une école juste à côté !

Un petit sourire satisfait et ils repartent parmi les bruissements de feuilles, en direction de la place Dalida, mais pas d’autre concert à l’horizon.

Une salve d’applaudissements les fait sursauter. La pause est finie. Sabine et Pierre sont de retour sur la place Constantin Pecqueur, avec un peu plus de monde que tout à l’heure.

Sabine est fatiguée. Vidée par toutes ces nuits d’insomnie. Des nuits aussi blanches que son teint. Son regard rebondit sur la bouche d’égout pour se planter dans les yeux de Pierre qui aimerait que rien ne change, jamais.

Insupportable, cette musique ! Viens, on rentre.

Sabine n’en a pas envie. Pas envie de se retrouver seule avec lui dans leur bel appartement du 18e. Sabine essaye de danser, mais ça ne vient pas.

Lorsque Pierre l’embrasse furtivement sur la bouche, un point de douleur surgit dans la poitrine de la jeune femme.

Elle se résout à suivre Pierre quand un mouvement la fait stopper net.

Une main bouge sous l’étroite grille rectangulaire, près de la bouche d’égout que Pierre avait refermée.

Sabine la voit, elle bouge encore. Une main sous le trottoir. Sabine comprend aussitôt.

Attends ! Y a quelqu’un de coincé sous terre ! Puis, à l’attention de l’inconnu :

Ne vous inquiétez pas, nous allons vous sortir de là !

Sabine distingue des voix, ils semblent être plusieurs là-dessous, mais on n’entend pas bien avec la musique toujours aussi forte

Sabine en a froid dans le dos. Se retrouver enfermé dans ce conduit souterrain ? Quelle horreur ! Jamais elle n’aurait osé toucher elle-même à cette plaque !

Sur la place bondée, Sabine n’entend plus le groupe punk, juste les battements de son cœur plus forts que ceux de la batterie. Certaines plaques font penser aux sillons d’un disque vinyle. Des boucliers luisants et patinés par le temps qui passe. Ils regardent vers le ciel, tournés vers la lumière, tout en cachant un monde profond et obscur dans lequel il est facile de se faire oublier. La plaque de la place Constantin Pecqueur est vierge de tout motif ou écriture.

La musique l’extirpe de sa rêverie. Le concert bat toujours son plein.
Pierre s’est éloigné.
Sabine court et le rattrape, j’ai vu une main.
Impossible, dit Pierre.
Pourtant la main, je l’ai bien vue. C’est une main d’homme.
Pierre hausse les épaules avec mépris.
Je ne suis pas folle.
Et il se barre.

Sabine fait demi-tour, jusqu’au groupe punk, demande à certains membres du staff de venir l’aider. Des personnes sont coincées sous terre. Deux d’entre eux la regardent d’un air mou ; ils n’abandonneront pas leur bière. Sabine comprend alors que le groupe n’arrêtera de jouer pour rien au monde.

19h55. Elle appelle les pompiers. Au moment de parler, son portable s’éteint, faute de batterie. Elle pourrait encore revenir sur ses pas, mais elle a besoin de marcher, sans s’arrêter, dans la direction opposée. Loin de Pierre et de l’appart. Sabine ravale sa salive pour chasser cet arrière-goût amer dans la bouche.
*
Impossible d’ouvrir la trappe à mains nues. Il faut une clé spéciale.

Sous la grille, la main disparait un instant, puis c’est le bras entier qui ressort du trou, avec une clé au bout. Il faudrait maintenant soulever la grille pour récupérer l’outil. La main tient fermement la clé ; un faux mouvement et elle tombe dans le vide. Il suffirait de récupérer cette clé conçue spécialement pour l’introduire dans le petit carré au centre de la plaque d’égout, tourner pour ouvrir…

Mais personne ne voit cette main brandissant la clé.

*

Yann rate une marche et s’écroule par terre. Dans sa chute de plusieurs mètres, il laisse échapper la clé qu’il tenait pourtant fermement en main. Il tente de se relever, une douleur intense raidit son genou. L’épouvante monte, des pieds à la tête, en lui serrant la gorge. Il tremble. Son œil bat sous la paupière. Yann ne sent plus ses jambes ni ses mains, juste un peu de chaleur au niveau des yeux. Il rugit de douleur et de peine.

Sonné, Karim est recroquevillé au pied de l’escalier. Du sang fuit depuis le sommet de son front fendu. La clé ensanglantée qui lui est tombée dessus git à ses pieds.

*

21h58. Dehors, la vie continue. L’ambiance est à la fête. Les gens se promènent. La pénombre envahit progressivement le décor. Seul un enfant croira entendre des rugissements, ceux d’un puma. Terrifié, l’enfant passera vite fait son chemin.

*

Du sang autour de moi, partout. Une marée rouge qui encercle mon corps.
On est juste des collègues, mon vieux… Il ne faut pas avoir peur.

J’ai perdu contact avec mes parents depuis longtemps. Ils doivent toujours vivre au Maroc…

Ma mort parait soudain parfaitement égale.

Personne ne s’inquiétera.
Je vais partir en musique. Un bourreau indicible.

mardi 9 octobre 2018

L'interview de la semaine : Guy Masavi


Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



Aujourd’hui l’interview de Guy Masavi



1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Heu, les salons… Je n’ai pas eu l’occasion d’y foutre le bordel et il y a peu de chance que ce soit le cas un jour. À vrai dire mes héros sont les exutoires de mes inhibitions. Je ne change de peau que la plume à la main.
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Peut-être un peu la même que Douglas mais très honnêtement je préfère le quarante-quatre qui est ma taille de pantalon. Plus sérieusement, j’aurais aimé, comme lui, avoir pour ami Richard Dawkins l’auteur de la campagne de pub la plus Iconoclaste imaginable.
Il a fait afficher sur les bus londoniens :
« Dieu n’existe probablement pas. Maintenant, arrêtez de vous inquiéter, et profitez de la vie ».
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Jean-Baptiste Adamsberg sans hésiter. Je l’ai rencontré dans le Mercantour autour d’un feu de bois. Les loups hurlaient non loin et leurs chasseurs alcoolisés rêvaient d’un monde sans eux. Nous, ça nous a bien fait marrer et depuis on ne se quitte plus.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Celui de guérir les cons.
C’est peut-être une déformation professionnelle, mais cette maladie est la plus effroyable que je connaisse. Elle est héréditaire, mais peut se transmettre avec une fulgurance inouïe. Elle est ubiquitaire avec une prépondérance masculine et n’épargne que les enfants jusqu’à l’adolescence. C’est dire le fléau ! Aussi virulente je connais pas, seul de supers pouvoirs pourrait en venir à bout. Je ne sais pas lesquels. Pas sûr qu’un super héros musculeux soit efficace à moins de vouloir combattre le mal par le mal.
Le pire c'est qu’il y a sans doute des porteurs sains qui s’ignorent.
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Je ne l’ai plus depuis longtemps, ma mère. Les tiroirs de mon blog perso sont pleins et son compteur ne décolle pas. Pourtant je continue d’écrire, c’est dire…
6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
Le Goncour remis à l’écrivain Jean Carrière. J’avais seize ans. Il a écrit six romans. L’épervier de Maheux son second a été le lauréat puis plus rien pendant de longues années. La panne… Je languissais ses livres. C’est dans cette période que je me suis mis à écrire, mais la barre était un peu haute pour satisfaire mes ambitions littéraires cachées de l’époque !
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Voilà une question qui a de la gueule !
Je dirai oui, mais guère plus que l’encre noire d’un « Poulpe » révolté dans l’océan du libéralisme mondialisé.
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
Probablement, mais le miroir aux alouettes du profit reste le plus grand moteur de l’écriture par le biais des maisons d’édition. Perso, j’écris sous licence Art Libre la moins contraignante de toutes. Ça calme l’Ego !
Je signe déjà d’un pseudo. Pour faire une confidence exclusive dans cette interview et qui va exciter le Landerneau littéraire,mon vrai nom est Martin et , vous allez rire, mon prénom Christian. Avec un tel patronyme dans la multitude de mes homonymes, je suis déjà anonyme !
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Parce que le noir est la couleur de ma philosophie, que le rose on a donné et que le vert de gris menace encore.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
J’ai peur de me fondre dans la banalité. Le silence, le calme, la solitude et mon chien Lucky pour premier avis. Pour cela j’ai la chance d’avoir un fourgon aménagé où je peux ainsi m’isoler à ma guise en Margeride, haut plateau lozérien. C’est dire comme j’y suis pénard pour écrire en paix et relire mes brouillons à mon Lulu qui adore toujours. Ça se lit dans ses yeux… Si, si !
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
C’est encore un flic. Fabio Montale, le personnage de Jean Claude Izzo dans sa trilogie marseillaise. Un flic, oui, au début, mais pas fier de l’être et de moins en moins au fil des récits. C’est comme ça que je les aime les flics, mais ils sont si rares ainsi dans la vraie vie. J’en connais un rayon mon père en était un. Mais il était plus fier d’avoir été l’un des rares policiers résistants de la dernière guerre que le petit collabo aux pouvoirs qui suivirent jusqu’en mai 68, année de sa retraite.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Le paquet !
Entre les fôte d’orthographe qui font légions et les phrases mal foutues que je détecte à la dixième ou onzième relecture, je te dis pas ! Heureusement que je n’écris que des nouvelles ou presque, de vingt ou trente mille caractères maxi.
Si je devais avoir accès aux brouillons d’une œuvre ? Sait pas… Je dirai comme ça, La Semaine sainte de Louis Aragon. Parce que c’est un roman historique qui a sûrement demandé une sacrée recherche en amont.
Puis, huit cents pages, tout de même ! Je n’ose imaginer le même taux de déchets que moi. Et enfin je sais qu’Aragon a légué ses archives personnelles de son vivant à la bibliothèque nationale où les brouillons de cette œuvre doivent traîner.



dimanche 7 octobre 2018

Nouvelle N°2 - Plus fort que Superman




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Milwaukee. 1991
Le petit garçon traverse la rue. Il manque plusieurs fois de se faire renverser par quelques conducteurs qui l'injurient et le klaxonnent.

Hey sale gamin, qu’est-ce que tu fous ! Retourne chez ta mère !

Le garçon est sonné par ce mot qui s'évanouit alors que la voiture file. Il la regarde s'éloigner.
« Retourne chez ta mère », se répète-t-il. «Retourne chez ta mère». Les yeux de l'enfant restent dans le vague. « Ta mère ? » Ce mot, il ne l'a jamais entendu ni utilisé.
Il court entre les voitures et se dirige directement vers l'adresse que son père lui a indiquée. Il n'a pas besoin de la chercher. Il sait que c'est là, juste en face de lui.
Il monte les escaliers. Il y a des inscriptions et des dessins sur les murs de ciment. Une forte odeur de vieille urine le saisit. Sur le premier palier, un couple de junkies s’envoie sa énième dose dans les veines. Au fur et à mesure que le poison se fraye son chemin habituel dans les vaisseaux, les visages se détendent et un soupir de bien-être artificiel et insidieux résonne dans le petit immeuble. L’enfant les observe avec curiosité mais continue de grimper les marches. Ses petits doigts s’entortillent dans le tissu molletonné de son anorak. Arrivé à l’étage, il emprunte le couloir.
La porte. Elle est ouverte. En la poussant, cette odeur... Elle vient immédiatement envahir les narines de l'enfant. Il ne peut s'empêcher un mouvement de recul et masque son nez avec le creux de son coude.
« Beurk ! C'est vraiment immonde ! »
Il continue malgré tout à cheminer dans l'appartement. Tout est en désordre et il fait sombre. Le jeune garçon arrive à peine à le discerner dans le coin de la pièce. L’homme.
Il est nu, assis, les jambes repliées contre lui. Il se balance d'avant en arrière. Il fait chaud et de grosses gouttes de sueur dégoulinent le long de son visage. Il parle, mais le garçon ne comprend pas bien ce qu'il dit alors il se rapproche. L'homme chantonne.

C'est le moment, c'est le moment !

Puis le garçon tend l'oreille dans une autre direction. Des cris étouffés lui parviennent d'une autre pièce. Il longe le couloir orné d'un papier peint à fleurs orange et marron. « Beurk ! »
Les cris proviennent de cette chambre à droite.
Un homme, un peu plus jeune que l'autre, complètement dévêtu lui aussi. Il est ligoté. Une corde est savamment enserrée tout autour de lui comme pour en faire un saucisson.
Sa tête est maintenue en arrière. Une partie de la corde passe au niveau de son cou, pour être ensuite reliée à ses bras et ses jambes attachés dans le dos. Il est couché sur le côté quand l'autre homme surgit violemment dans la chambre, sa main prolongée d'un couteau.
Le petit garçon est toujours là et il observe. Personne n'a l'air de se rendre compte de sa présence. Pas même le prisonnier bâillonné devant lui. Il essaie de crier, de se contorsionner pour échapper à l'enfer. Le tortionnaire, les yeux emplis de cette étrange lueur, ne cesse de lui dire :

Je vais t'ouvrir, t'arracher le cœur et le dévorer ! Je vais t'ouvrir, t'arracher le cœur et le dévorer !
Il est tellement calme en disant ces paroles. Il répète « le dévorer, dévorer,... ! » L'autre est terrorisé. Son urine chaude glisse de son entrejambe et finit par mouiller le lit.
L'enfant regarde le bourreau, puis la victime et vice-versa. « Mais comment va-t-il faire pour lui arracher le cœur,... dans cette position ? »
Effectivement, et comme s'il l'avait entendu, l'homme au couteau se rapproche et coupe les liens. Les larmes de la victime se figent sur ses joues alors qu'il pense avoir un infime espoir de s'en sortir. Le monstre a-t-il changé d'avis ?
Dans un mouvement rapide et sûr, l'homme au couteau le retourne et se couche sur lui, mettant tout son poids, le temps d'attacher ses poignets aux barreaux du lit grinçant. La victime ne parvient pas à se dégager de l'étreinte fatale de son agresseur. Quand il l'a abordé dans ce bar, il pensait passer un bon moment, mais pas finir dans les griffes acérées d'un démon au masque pourtant si humain.
Il n'a plus de force, tellement il s'est tortillé pendant une heure comme un asticot accroché à un hameçon. Il est complètement à sa merci maintenant.
Le petit garçon observe toujours. Il penche sa tête sur le côté. Il a l'air de découvrir, d'apprendre quelque chose. Il semble qu’il... étudie.
Et puis il sort lui aussi un couteau de sa poche. Sa petite main d'enfant serre fort le manche de métal, et alors que le bourreau s'apprête à frapper, l'enfant frappe lui aussi au même moment. Il transperce le thorax de l'homme mangeur de cœurs. C'est comme si c'était du beurre, pense-t-il. Lui qui croyait trouver de la résistance à cause des côtes !
Le petit garçon est fatigué maintenant. À chaque fois c’est pareil. Il se frotte les yeux. Il se met à bâiller très fort, s'assoit au milieu de la pièce, les jambes en tailleur. Il baisse la tête et s'enfonce dans un sommeil sans rêves.

Xxx
Il était une fois,.... moi.
Moi le « parfait ». Celui qui donnera naissance à un jour nouveau. Une révolution. Depuis que je suis né, mon père me le répète tout le temps. Encore et encore. Alors c'est que ça doit être vrai.
Tous ces sentiments qu'il me donne. Tout ce que j'apprends grâce à lui. Je suis grand, j'ai sept ans, et j'ai l'impression d'avoir déjà vécu au moins cent vies. Pourquoi ?
Et ben je vais te dire un secret, mais ne le répète à personne, compris ?
Mon papa est magicien. Comment je le sais ? Parce qu'il me fait voyager dans le temps. Tu ne me crois pas ? Tu devrais pourtant.
Y a pas longtemps, j'étais en Angleterre. Il faisait nuit et froid. Les rues glissaient à cause de la glace par terre. Je me faisais bousculer par les gens qui ne regardaient pas où ils allaient.
Les femmes portaient de longues robes brillantes et les hommes, eux, des chapeaux noirs très hauts et des capes tellement grandes que j'aurais pu me cacher tout entier à l'intérieur. Ça sentait pas bon à cette époque-là. J'étais obligé de me boucher le nez tout le temps. Et des fois, les rues étaient si sombres que je marchais dans le crottin de cheval. C'était dégoûtant !
Il y avait aussi des femmes très sales sur elles et elles faisaient des choses avec des hommes vieux des fois. Aussi crasseux qu'elles. J'essayais de regarder, mais là, mon père me dirigeait très vite dans une autre rue.
Je me sentais un peu perdu, mais j'étais un peu curieux, alors j'essayais ne pas avoir peur.
Mon papa me répétait sans cesse que « je ne devais pas négliger cette chance qui était la mienne d'apprendre sur le terrain ». Je pouvais voir l'Histoire par mes propres yeux et en apprendre bien plus que tous les autres enfants.
Je me rappelle ce jour-là. Je suis passé devant une fenêtre éclairée. J'étais attiré par la lumière qui transperçait la vitre. Je savais pas pourquoi, mais je devais absolument regarder à travers. Je n'étais pas assez grand pour voir à l'intérieur, alors je suis monté sur un vieux cageot que j'ai trouvé contre le mur. Il était à moitié cassé. Du coup je devais faire attention de ne pas tomber.
La vitre était toute sale et je voyais rien. Je suis descendu de la caisse et j'ai décidé de faire le tour. Une porte en bois. Je l'ai poussée et tout de suite j'ai reçu du liquide en pleine figure. Je me suis essuyé les joues. Mes mains étaient pleines d'une substance rouge et visqueuse. Intrigué, je me suis rapproché de là où venaient les projections, et je me suis trouvé devant une scène hallucinante.
Un homme, enfin il portait des vêtements d'hommes, se tenait au-dessus d'une femme qui ne bougeait plus. Je croyais que c'était comme le couple que j'avais surpris juste avant, dans l'autre rue. Mais non. Je me suis déplacé un peu car l'homme m'empêchait de voir.
J'ai déjà vu ça dans d'autres époques que mon père m'a montré. Mais pas de la même manière. Ici, l’homme sortait tout ce qu'il y avait dans le ventre de la femme. Pour quoi faire, je ne suis pas sûr de l'avoir compris encore, mais ce que je sais, c'est que j'avais vraiment envie de voir ce qu'il faisait. Mes yeux ne pouvaient pas se détacher de ce liquide rouge foncé, presque noir qui s'étalait sur le sol. Ça brillait comme le miroir de la méchante reine de Blanche Neige.
Et pourquoi est-ce qu’il enlevait tout ce qu'il y avait dans le corps de cette dame?
J'ai regardé mon ventre et posé mes mains dessus. Est-ce que j'ai tout ça moi aussi à l'intérieur de moi ? Mon papa ne m'en a jamais parlé.
J'ai tendu le cou et me suis approché encore un peu de l'homme. Il ne me voyait pas. J'étais si près que je commençais à entendre ses pensées. Elles étaient tellement claires et vives. Il était entièrement à ce qu'il faisait et rien ne pouvait le distraire. J'avais beau respirer juste à côté de lui, il ne me captait ou ne me sentait même pas. Comment c'était possible un truc pareil ? Parce que mon papa est magicien, je te l'ai déjà dit !
L'homme était méthodique et son geste sûr. Il découpait, il arrachait. Des bruits de succion résonnaient dans la pièce. Ses mains étaient aussi rouges qu'une pomme d'amour à la fête foraine. J'aimerais bien en goûter une un jour.
J'écoutais encore dans la tête de l'homme. C'était très silencieux dans son crâne. Il n'avait pas peur, ça nan ! Pourtant quelqu'un aurait pu le surprendre. Il ne ressentait aucune pitié, aucun sentiment gentil. En même temps, s'il en avait, il ne ferait pas ça, pas vrai ?
J'ai fermé les yeux pour mieux écouter. J'ai même arrêté de respirer et... j'ai entendu un rire lointain, puis de plus en plus près. Le rire se déployait, fort et puissant. Je n'avais jamais entendu un rire pareil. Ça c'est sûr !
Et ce que j’ai perçu dans ses pensées à ce moment-là, c'est... de la joie.
La femme était couchée sur un lit rouge de ce liquide qui s'écoulait de son ventre ouvert en grand. Sa bouche poussait comme un cri mais ne disait rien. Ses yeux me regardaient mais ne voyaient rien non plus tellement ils étaient vides.
L'homme a pris les boyaux de la femme dans ses mains. Je pouvais ressentir qu'ils étaient encore chauds. Ça faisait des bruits bizarres et ça glissait entre ses doigts. Il les a posés au-dessus de l'épaule gauche de la dame morte. Oui elle était morte je crois. Pourquoi faisait-il ça ? Je continuais de l'écouter. C'est comme si ce qu'il était en train de faire, là tout de suite, se trouvait dans une bulle distincte de ses autres pensées. Quelque chose à part.
J'ai baissé les yeux et dans ma main, il y avait un couteau. La lame était aussi longue que celle utilisée par cet homme qui ne me voyait toujours pas.
Comment ça se fait qu'il ne me voyait toujours pas ? Pourtant j'étais juste à côté ! Et ce couteau dans ma main, qu’est-ce que je devais en faire ? Mon papa, comme magicien, il est trop fort ! L'homme continuait de déchirer, de sectionner, d'éclabousser toute la pièce. Mes yeux passaient de la lame qui brillait, à cette femme morte, puis à l'homme avec ses gants plein de rouge.
Je m'interrogeais sur tout ça mais je n'avais pas peur. J’ai resserré mes doigts sur le manche du
couteau. De plus en plus fort. Mes articulations devenaient toutes blanches. Et d'un coup, J'ai su ce que je devais faire.
L'homme me tournait toujours le dos. Mais quelque chose, un bruit, l'a fait pivoter vers moi. Il ne comprenait rien du tout quand j'ai planté la lame bien profond dans son cou. Elle était tellement longue qu'elle est ressortie de l'autre côté. C'était un peu dur. Je n'ai que sept ans, mais l'homme n'a pas résisté.
Le liquide rouge est sorti tout de suite d'une grosse veine. Ça giclait drôlement fort ! J'en avais partout sur moi. Et j'ai recommencé. L'homme ne s'attendait pas à ça. Il ne savait même pas que j'étais là. Mon père est magicien, je te l'ai déjà dit !
Et c'est là que ça s'est produit. Je les sentais. Ses pensées bizarres séparées des autres, sont entrées dans mon esprit et ont claqué comme une bulle de savon pour s'installer dans le mien.
Et là j'ai tout compris. J'ai tout ressenti. Je me rendais compte qu'il se croyait comme le plus fort de tous les hommes de la terre. Il pensait que rien ni personne ne pouvait l'arrêter. Plus fort que tous les super héros.
Voilà, j'avais fini.
Et j'étais fatigué maintenant. Le couteau dans ma main avait disparu. Je me suis assis contre le mur tout fissuré de la petite chambre pleine de rouge. De gros insectes tout noirs grouillaient sur le sol. J’ai essayé d’en attraper un mais il a réussi à se faufiler.
Le brouillard est arrivé dans ma tête comme toutes les fois. Mes paupières sont devenues lourdes. Je me suis frotté les yeux à cause du sable, et j'ai bâillé. Je crois que je me suis endormi.

xxx

Qu'est-ce qu’on fait Papa aujourd'hui ?
Rien. Tu dois te reposer. Chaque voyage te fatigue. Tu dois reprendre des forces !
Mais je ne suis pas fatigué ! J'ai bien écouté et j'ai été très sage, alors s'te plaît, viens jouer avec moi cette fois !
Écoute, j'ai beaucoup de travail. Je te promets que je jouerai avec toi dès que j'aurai
terminé !
Je me rapproche de mon père. J'aimerais pouvoir le toucher mais je n'y arrive pas. Il y a toujours quelque chose qui m'en empêche. J'aimerais pouvoir le serrer dans mes bras. La seule personne qui compte pour moi, me tient toujours à distance. Je le regarde s’éloigner sans pouvoir rien faire.
À chaque fois, qu'il m'emmène en voyage, j'espère qu'il sera fier de moi et qu'il me le montrera. Mais il ne montre rien. Jamais. Il n'est pas méchant mais son indifférence me fait des choses bizarres et laisse comme un trou en moi.
Il quitte la pièce et me laisse seul.

À force, ces nouvelles pensées m'envahissent. Elles ne se contentent plus de rester dans cette bulle que j'ai sentie chez cet homme. Non, dans ma tête, elles se déploient et prennent toute la place qui reste. Ca tourne très vite. C'est tellement puissant.
Les autres fois n'étaient pas aussi intenses. On a commencé « doucement » comme disait mon Papa à l'époque. Il m'expliquait que ce que j'allais voir était très important pour ma « construction psychologique ». Je savais pas trop ce que ça voulait dire.
Alors il me conduisait déjà dans d'autres époques, dans d'autres royaumes, comme celui de cet ogre horrible qui tuait ses femmes.
Je ne devais pas me concentrer sur elles, mais sur lui. Chaque fois que je tentais d'écouter les pensées de ces femmes, la gorge ouverte par leur mari, mon père m'obligeait à revenir sur celles de cet énorme monsieur avec sa grande barbe. Avec les reflets de la lune, on aurait dit qu'elle était bleue.
Et ce que je trouvais dans son esprit était comme une brume si épaisse qu'elle ne laissait pas passer les rayons du soleil, si seulement il y en avait à l'intérieur de cet homme, mais je n'en étais pas très sûr. Une impression de toute-puissance entrait en moi et se répandait lentement dans chaque recoin de ma personnalité. Cette brume tapissait l'intérieur de ma tête, de mon ventre, de ma poitrine, de mes bras, de mes jambes, comme un papier peint.
Chaque fois que mon papa me ramenait, j'espérais qu'il me raconterait une belle histoire pour m'endormir, mais il me laissait toujours dans le noir, et je revoyais toutes ces personnes qui faisaient couler ce liquide rouge sur des femmes ou des enfants, enfin sur plein de gens. J'entendais leurs rires. Des rires comme le diable pourrait le faire. Même si j'essayais de percevoir la lumière, seul le noir me parvenait.

Écoute-moi fils ! J'ai de grands, de fabuleux projets pour toi ! Mais tu dois me laisser faire ! Tu dois me faire confiance !
Je te fais confiance Papa, mais des fois, j'aimerais qu'ils s'arrêtent de parler dans ma tête ! Ils font trop de bruit et je suis obligé de me boucher les oreilles !

Nous y voilà. Une nouvelle étape de franchie. Encore un petit effort.

xxx

Mike marche dans le long corridor, l'esprit toujours occupé par son fils. Car il est bien son fils. Le petit n'avait pas encore conscience de son potentiel. Il devait le lui faire comprendre mais pas trop vite non plus. Cette phase-là est la plus méticuleuse. La plus cruciale.
Son dossier sous le bras, il actionne la poignée de sa main libre, et entre dans la salle de réunion. Elle est vide, à l’exception d’un homme en costume strict, et au regard incisif. Il est assis tout au bout de l’énorme table ovale. Il invite Mike à prendre place sur la chaise à côté de lui.
Celui-ci doit lui montrer des résultats probants aujourd'hui. Et il en a.

Monsieur.
Entrez Mike ! Je vous attendais. Asseyez-vous. Alors qu’est-ce que ça donne ?

L’homme en costume mime une apparente décontraction mais il n’en est rien. Mike le connaît bien et il se demande bien à quel moment il va montrer son vrai visage.

Le projet avance bien et je serai bientôt prêt.
Je l'espère ! Nos investisseurs commencent à perdre patience, et demandent quand nous pourrons leur livrer. Êtes-vous sûr de parvenir à le contrôler ?
Sans problème. Laissez-moi encore un peu de temps et il sera parfait. À l'âge qu'il a, il reste encore facile à diriger, mais je dois vérifier tous les paramètres encore une fois. Il ne se rend compte de rien sauf lorsqu’il est en présence des sujets. Il ne comprend pas pourquoi ils ne le voient pas. Le reste du temps, tout lui paraît normal.
Ne venez pas me polluer avec vos détails qui ne m’intéressent pas. Du temps, nous n'en avons presque plus, alors bougez-vous le cul ! (Voilà le vrai visage !)

Mike se lève comme une furie et se met à tourner en rond dans la pièce. Il n’avait jamais été question de le vendre à qui que ce soit ! Mais il n'avait plus le choix.

Bon Dieu, vous croyez que j'ai une baguette magique ? Je passe tout mon temps sur ce projet. J'ai conscience de son importance, croyez-moi, et je suis le premier à vouloir que ça
fonctionne ! Seulement, l’aspect psychologique est plus compliqué à gérer !
J’en ai rien à foutre ! Faites ce qu'il faut et finissez rapidement ! Je vous laisse une
semaine !

Mike attrape son dossier sur la table, observe son supérieur d'un air mauvais.

Sinon quoi ?

Mike ouvre la porte et la claque si fort derrière lui que la fine cloison se met à trembler. Il retourne à son bureau. C'est l’œuvre de sa vie. De sa courte vie. Vingt-deux ans à peine. Tout a commencé comme un jeu, mais maintenant c’est du sérieux. Il ne peut pas et ne veut pas se louper.
Il se remet devant son ordinateur et mord dans son burger froid. En grimaçant, il l’arrose d’une gorgée de coca tiède.
Sur l'écran, un logo. Un lieu et une date : Massachusetts Institute of Technology (MIT). Boston. 15 décembre 2018.
Mike appuie sur la touche « enter » et tape son code d'accès. Puis, il inscrit dans une fenêtre « Projet Norman. Confidentiel ».
Le petit garçon apparaît sur l'écran. Ses grands yeux s'éclairent, mais une lueur nouvelle apparaît. Une lueur plus trouble, plus sombre. La perversité. Et avec elle, la naissance de la toute première Intelligence Artificielle Psychopathe.
Mike lui sourit.

Bonjour Norman!
Bonjour Papa !

Et puis j'ai compris. J'allais devenir l'être le plus puissant de l'univers. Plus fort que Superman.



Fin..., à moins que...