vendredi 17 février 2017

Nouvelle anonyme N°24 - Les boulets




Il avait fallu du temps à Edna pour réaliser qu’elle haïssait ses proches. Cela s’était fait par étapes, par révélations successives. De plus en plus rapprochées, car chaque bouffée de haine banalisait la précédente, et rendait plus facile la prise de conscience qui suivait.

Elle avait d’abord haï sa belle-fille, Séline Avec-un-S. C’était presque trop simple : une belle-mère est censée le faire. C’est folklorique. La haine de la belle-fille est un garant de l’amour du fils. Passé l’accueil cordial et les politesses d’usage, elle avait donc lâché la bride à son aversion. Cette fille était sotte, vulgaire, superficielle, obsédée par l’argent et la gloriole. Elle portait de la vraie fourrure, si mal taillée qu’elle en avait l’air fausse ; en guise de maquillage, un emplâtre qui aurait pu couvrir les comptes de campagne d’un élu des Hauts-de-Seine. Elle était tout ce qui consternait Edna, une caricature de l’avenir. Une version humaine des zones périurbaines interchangeables, qui gangrenaient le paysage de leurs néons clinquants. De surcroît, en mangeant, elle produisait régulièrement d’ignobles grincements, comme si elle aiguisait ses dents sur la fourchette ! Ce bruit vrillait le tympan d’Edna comme aucun autre. Au bord du malaise, il lui semblait qu’elle sentait saigner ses gencives, et s’incarner ses ongles !
Comment son fils Johan avait-il pu tomber si bas ? Durant quatre ans, elle voulut croire que cette grue ne le méritait pas. Elle espéra qu’il ouvrirait les yeux et la quitterait. Quand le couple dînait chez eux, un dimanche sur deux, elle meublait le temps passé seule dans la cuisine à imaginer des circonstances qui mettraient en lumière la bassesse morale de la donzelle. Lorsqu’il fut question de fiançailles, puis de mariage, lorsqu’elle vit les mâchoires du piège se refermer sur le fiston, elle se prit à souhaiter le décès (avec un d) de Séline Avec-un-S, puis à fantasmer son assassinat. Lorsque la victime putative mâchonnait sa fourchette, l’image prenait de la couleur.

Or, il advint qu’un de ces dimanches fut un dimanche électoral. Tous guettaient donc les résultats, à l’exception du cadet, Pierrick, monté se cloîtrer dans sa chambre, parce que la politique ça pue. Et à sa décharge, admettait Edna à contrecœur, la politique ne sentait pas bien bon : tout laissait prévoir que l’extrême-droite serait au second tour. Edna était à la cuisine, mettant la dernière touche au plateau de fromages, lorsque tomba le verdict. Elle fut alertée par des éclats de voix : son fils et sa belle-fille semblaient en désaccord sur l’analyse. Que Séline Avec-un-S, qui cultivait son look d’Aryenne à grand renfort de décolorations, puisse être une garce de la Marine, n’était pas surprenant ! Il y avait là un espoir que les deux époux se trouvent séparés par la vie, au moins en cas de guerre civile. Mais Edna dut déchanter, sitôt regagné le séjour : il s’avéra que son horrible bru, au contraire, reprochait à Johan de devenir un gros facho. Non seulement il se réjouissait des résultats, se vantant d’y avoir contribué, ce qui était déjà dur à entendre, mais il y avait pire ! Séline Avec-un-S vidait son sac, ravie de voir qu’elle avait, pour une fois, su capter l’attention de sa fuyante belle-mère. Elle disait le racisme brutal et assumé de Johan, ses amitiés douteuses et ses lectures puantes, ses envies de ratonnade. Elle racontait comment, devenu DRH de sa boîte, il filtrait les candidats au nom de la préférence nationale. Il laissait dire, un sourire provocant aux lèvres. Edna et le fromage, tremblants, firent demi-tour. Quelques larmes de rage arrosèrent le maroilles. Elle haïssait son propre fils.

Cette haine-là était bien plus lourde à porter. Edna ressentit le besoin de partager son fardeau. Elle avait mis, ce fameux soir, le silence de son conjoint sur le compte de la sidération : Christian, bien que considérablement ramolli par l’alcool et la graisse, avait un passé de militant. Elle l’avait connu syndicaliste, défilant sous l’étendard de Lutte Ouvrière. Si égocentrique qu’il soit objectivement devenu, il ne pouvait se satisfaire d’avoir couvé un nazillon. C’était du moins ce qu’elle espérait, avant d’oser aborder le sujet avec lui... Christian éructa son indifférence, ricana son renoncement. Leur fils avait bien raison, ce monde était pourri. Lui, au moins, partait pour réussir sa vie ! Pas comme Christian lui-même, qui s’était bien fait couillonner. Johan, à vingt-cinq ans à peine, conduisait une plus grosse bagnole, et tirait une plus belle gonzesse. Nul n’avait de leçon à lui donner. À la fin de sa tirade, la plus longue qu’il ait adressée à sa femme depuis bien des années, Christian se retourna vers son ami l’écran, et agrippa le décapsuleur avec ce qui lui restait de poigne. Et Edna haït son mari.

Un mari, en soi, est moins dur à haïr qu’un fils. Surtout quand on ne l’aime plus depuis belle lurette ; quand, peut-être, on ne l’a jamais aimé. Edna pouvait, enfin, s’avouer qu’elle avait épousé Christian par dépit, après que son premier amour, un guitariste de talent pourvu d’un sourire lumineux, très généreux au lit, l’ait abandonnée sans un mot d’explication. Christian semblait solide ; il n’était pas trop laid. Il l’avait poursuivie de ses assiduités durant plusieurs années, et cette constance, agaçante la veille encore, prenait de la valeur dans le contexte. Aussi Edna s’était-elle laissée consoler par Christian.

Ne travaillant qu’à mi-temps depuis la naissance de ses fils, elle dépendait de lui financièrement, ce qu’il ne cessait de lui rappeler : le peu qu’elle gagnait passait dans la maison de retraite de son père, que Christian refusait de prendre à la maison, malgré l’insistance du vieil homme. Sur ce point, elle ne lui avait pas donné tort, car le vieux Gaspard n’était pas simple à vivre. Caractériel et volontiers violent, il passait ses nerfs à coup de canne sur le mobilier de la résidence, ce qui augmentait l’addition. Il insultait le personnel, et se voyait régulièrement menacer d’expulsion. Edna devait alors brandir le prospectus d’une autre institution, moins cossue, pour le ramener à la raison.

Lorsqu’Edna haït son époux, il lui sembla naturel de s’appuyer sur son père pour lui nuire : elle convaincrait Gaspard de se rendre odieux, au point d’être fichu dehors. Edna prétendrait qu’aucune maison de retraite ne voulait de lui (elle saurait dissuader celles qui se proposeraient), et ne l’installerait chez elle à la barbe de Christian.

Elle jubilait en entrant dans la chambre du vieil homme, mais, à nouveau, la déception fut rude : lui qui n’avait cessé, à chaque visite d’Edna, de lui reprocher son ingratitude, se lamentant des heures entières sur le peu d’esprit de famille des jeunes générations, qui lui valait de s’éteindre à petit feu dans une bauge, se déballonna immédiatement lorsque sa fille lui révéla son plan. Après quelques atermoiements, il finit par cracher entre ses fausses dents qu’il était mieux où il était, que la conversation de son imbécile de gendre et de ses petits-fils tarés ne lui manquait pas, et qu’il n’avait pas envie de subir la cuisine d’Edna, présumée aussi dégueulasse que celle de feu sa femme. Lorsqu’elle tenta de le faire taire, le suppliant de ne pas salir la mémoire de sa mère, il eut une moue presque tendre ; il concéda qu’il était mal placé pour lui reprocher son mauvais goût, ayant lui-même épousé une idiote. Elle apprit à cette occasion que son amour de jeunesse, le guitariste, n’avait pas quitté la ville de son plein gré, mais menacé de mort par Gaspard, qui lui avait brisé trois doigts à coups de talon pour marquer le coup. L’autre n’était pas moins con, mais il avait un vrai métier, conclut le vieillard, fataliste.

Sous cette nouvelle lumière, Edna repassa en accéléré le film de ses souvenirs d’enfance. Elle revit sa mère accablée, éreintée sans cesse par d’innombrables piques, rudesses et mesquineries. Elle se souvint du son des sanglots et des coups, mal étouffés par la porte de sa chambre. Edna haït son père, souhaita sa mort, et ce fut comme un soulagement.
Désirant tant de morts, il devenait inévitable qu’elle songe à passer à l’acte. D’autant qu’elle était, depuis toujours, une lectrice passionnée, et que le polar avait pris une place croissante dans ses choix, éclipsant les autres genres. À la télévision aussi, lorsque Christian sombrait enfin, et qu’elle avait accès à la télécommande, elle recherchait les séries policières : au suspens prévu par l’intrigue s’ajoutait pour elle l’incertitude de voir la fin de l’épisode, car certains bruitages (notamment les coups de feu) risquaient de réveiller l’époux, qui zapperait aussitôt sur Bein Sport. Son imagination féconde, nourrie de la sorte, lui fournissait chaque jour un nouveau stratagème pour se débarrasser des quatre nuisibles. Quatre boulets qui l’entravaient, souillant son univers, son paysage intérieur !
Mais elle se sentait le devoir de refréner ces envies de meurtre, au moins tant que Pierrick serait à la maison. Bien que majeur depuis peu, l’adolescent était loin d’être autonome. Il avait encore besoin d’elle, et peut-être même des quatre autres, encore qu’ils ne l’aient guère aidé ! Johan rabaissait constamment son petit frère, qu’il n’appelait que Pirlouit, et traitait volontiers de nain. Christian, au lieu de le défendre, prenait le parti du plus fort : son fils aîné, bon élève et beau gosse, dont il voulait croire en dépit du bon sens qu’il lui ressemblait. Il prenait soin, en revanche, de ne pas croiser le regard du terne Pierrick, pour ne pas risquer de s’y reconnaître.

Il semblait donc à Edna qu’elle devait tenir bon pour lui. Certes, il n’était pas plus aimable que les quatre autres ! Bien au contraire, sa contribution quotidienne à la vie de famille n’était qu’onomatopées injurieuses, papiers gras et portes claquantes. Mais il était adolescent, et son acné constituait à elle seule un alibi. Il était infect, mais sans le faire exprès. Tout était de la faute des hormones. Edna s’accrocha quelques jours à cette idée.
Le dimanche, en compagnie de Johan et de sa femme, alors qu’on attaquait les frites (Edna détestait les frites, mais elles étaient la condition pour que Pierrick accepte de manger à leur table), tandis qu’elle fomentait, souriante, un traquenard imparable dans lequel trois de ses cibles tombaient d’un coup et crevaient lentement, le fameux grincement dents-fourchette résonna plus fort que jamais. Au point que tous réagirent : Christian grimaça, et Johan se tourna vers sa femme d’un air de reproche. Celle-ci s’indigna : mais c'est pas moi ! C’est ton frère, qui fait ça tout le temps ! Le regard d’Edna bifurqua vers Pierrick, à temps pour y saisir l’étincelle de méchanceté pure qui lui était personnellement destinée. Nan, c’est Séline, elle bouffe comme une truie. Mais là, elle le faisait pas, alors j’ai pris le relais. J’aime trop la tronche que fait Maman à chaque fois. Ainsi parla Pierrick, avant de regagner sa chambre sous les huées du joli jeune couple, emportant dans chaque poche de sa polaire crasseuse une poignée de frites. Et Edna se sentit enfin les coudées franches.

Pas plus tard que le lendemain, elle résolut de faire un massacre. Il fallait garder la tête froide : il était impossible de réunir les cinq dans la même pièce, et donc indispensable de ne pas se faire pincer tout de suite. Et dans l’absolu, bien que sa propre vie n’ait pas grande valeur à ses yeux, il pouvait être amusant de la préserver. Parmi la quantité de scénarios qu’elle avait conçus, il était temps d’élire le meilleur. Elle se releva en pleine nuit pour jeter ses idées sur le papier. Elle noircit un nombre de feuillets considérable, biffa, déchiqueta, réécrit. Elle se prêta à ce jeu plusieurs nuits durant. Quand elle eut arrêté son plan de campagne, qui prévoyait dans le plus grand détail chacun des meurtres, elle se dirigea vers la chambre conjugale pour régler le sort de Christian. Hélas, au pied du mur, une nouvelle déconvenue l’attendait : Edna, pour le dire en un mot, était incapable de tuer un homme ! Cette évidence la frappa de plein fouet, lui donna le tournis : elle n’était bonne qu’à commettre des meurtres de papier.

Elle médita longtemps cette déconvenue. Sa vengeance inassouvie la hantait, le vaste piège qu’était sa vie mordait son âme à belles dents. Continuer comme avant ? Impossible. La chaîne des cinq boulets cisaillait ses chevilles, ses poignets et son cou. Elle devint agressive, ce qui ne fit qu’empirer les choses. Elle était dans l’impasse. L’écriture lui parut la seule issue possible.

Une nuit, elle exhuma ses notes. En les relisant, elle y vit la matrice d’un honnête recueil de nouvelles noires. Elle ajouta un bref portrait de chaque victime – juste de quoi permettre au lecteur d’apprécier sa démarche – et travailla cette matière brute jusqu’à obtenir cinq récits, sobres et minutieux. Cinq morts imparables, adaptées, soignées. Rien de très original, mais un verbe élégant, et une cruauté qui forçait le respect.

Lorsqu’elle fut satisfaite, elle alla déposer le manuscrit chez plusieurs éditeurs sous le pseudonyme de N.M. Hézis. Les plus grands déclinèrent – les nouvelles, ça ne se vend pas. Une lettre se voulait pourtant encourageante : si monsieur ou madame Hézis écrivait un roman du même cru, il ou elle serait lu (e) attentivement. Edna sourit ; elle ne comptait rien écrire d’autre, mais c’était gentil tout de même. Elle contacta alors de plus petites maisons, et fut reçue par un monsieur charmant, ancien instituteur, qui s’était juré de vouer sa retraite à la traque de nouveaux talents. Il était très impressionné. Elle insista sur l’anonymat nécessaire tant qu’elle vivrait : il accepta. Elle signa ; il publia.

À la sortie du livre, Edna vint l’admirer, mais n’en voulut qu’un exemplaire. Elle palpa la couverture, la flaira. Elle caressa l’idée de laisser trôner l’ouvrage dans son salon, mais non : chaque chose en son temps. Elle feuilleta, serra le livre contre son cœur, puis le glissa au hasard dans une boîte aux lettres.

Quelques semaines passèrent : l’éditeur l’appela, enthousiaste. L’accueil du livre était encourageant ! La presse locale avait prévu un papier. Tout espoir était permis.



Et le matin suivant, la brume se lève sur un monde sans Edna. Christian se gratte les testicules et allume le téléviseur : il est toujours vivant, du moins autant qu’hier. À la maison de retraite, Gaspard engueule une aide-soignante, il est en pleine forme. Séline-avec-un-S, exsangue, bouche bée et langue tordue, vernit ses ongles de pieds en mauve dans une position scabreuse. Elle dit qu’elle va mouriiiiiir parce qu’elle a loupé le pouce et que le flacon de dissolvant est presque vide, mais on peut supposer qu’elle survivra. Johan ronfle toujours, malgré ces cris de perruche ; il s’est couché à l’aube, un œil poché. À ce détail près, on peut dire qu’il va bien. Pierrick a lancé sur Youporn une recherche insolite, à partir des mots-clef anus + rongeur + LSD, un copain lui ayant raconté un truc de dingue sur les frasques d’un type célèbre. Il a un peu de mal à bander, mais sa santé n’est pas en cause.

Tandis qu’Edna est morte. Bien qu’elle ne soit pas là pour les appeler vingt fois, bien qu’ils ne puissent plus faire semblant de ne pas l’entendre, ils finissent par avoir la dalle, tout de même ! Christian braille une fois, deux fois, sans autre écho qu’un lapidaire Vos gueules, je dors ! émanant de l’ami des bêtes. Il passe alors le bout de son nez dans la cuisine, puis le reste du nez, puis toute sa face rougeaude et son cou flasque. Il avise un post-it fluorescent, qui détonne sur la toile cirée à motif « calèches ». Edna l’écrivaine s’est offert un haïku pour épitaphe, car sa mort n’a rien d’un roman. Elle la veut dense, poétique, fulgurante.


Du haut du pont
Un bond
Dans la rivière.


Pour être honnête, elle n’a pas vraiment bondi. Trop le vertige. En haut du vieux pont à demi effondré, elle a d’abord gobé huit comprimés, puis elle s’est allongée au bord du vide sur la pierre encore chaude, cherchant du regard la Voie lactée. Elle a guetté l’engourdissement, qui est venu très vite ; elle s’est laissée gagner presque entièrement, jusqu’aux paupières. Ce n’est que quand le noir s’est fait, se sentant partir, qu’elle a rassemblé ses dernières forces pour basculer.

Le résultat est le même : ils l’ont bien trouvée sous le pont.

Cette mort a créé un drôle de vide. Le haïku d’adieu laissait place à toutes les interprétations. Aucun des proches d’Edna n’ayant la moindre envie de se sentir responsable, après un temps d’ahurissement, tous ont commencé à se tirer dans les pattes, se reprochant la perte de celle qu’ils aimaient tant, en fin de compte. Ils se sont jeté à la face, dans le désordre, tout ce qu’Edna ne leur avait jamais dit. Ce fut sanglant.

Ils se déchiraient à belles dents depuis des mois, quand le monsieur timide est venu frapper à la porte, gêné comme tout. C’est que le livre avait fait son chemin ! C’est qu’il avait été lu, qu’il avait plu, qu’il marchait bien ! Plusieurs blogs en avaient salué la mécanique précise et bien huilée, et un chroniqueur de renom avait vanté une aigre plume trempée de bile, qui donnait du relief au vide. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose, mais faisait apparemment vendre. Les lecteurs intrigués auraient aimé savoir qui en était l’auteur, plusieurs libraires le réclamaient ; on contactait son éditeur pour proposer, ici ou là, une signature. Au point qu’il aurait insisté pour la faire sortir de l’anonymat, si elle n’avait pas été morte !

Le monsieur timide était bien embêté, le moment venu de régler les droits d’auteur. La dame n’étant plus là, c’est à ses ayants droit qu’il lui fallait donner les sous. On ne parlait que d’une petite somme, bien sûr, mais une somme tout de même. Que lui, l’intègre instituteur en retraite, n’aurait pas pu empocher sans rien dire, oh non ! Il se serait plutôt étouffé avec ses palmes académiques.

À la vérité, tout intègre qu’il fût, il y avait bien pensé ; c’est même pourquoi il ne s’était pas présenté tout de suite. Le dilemme était conséquent : c’était l’occasion où jamais d’habiller de vertu une petite escroquerie, car le contenu du livre étant ce qu’il était, le cacher à cette famille endeuillée serait faire acte de charité, en somme...

D’un autre côté, l’éditeur se disait qu’en apprenant le suicide follement romantique de l’auteure, le monde du polar pourrait bien s’enflammer comme un baril de poudre, propulsant Les boulets au firmament des meilleures ventes, hardiment chevauché par le monsieur timide. C’était tentant ; il fut tenté. Il vêtit donc son cynisme tout neuf des habits de l’honnêteté, et frappa à la porte.

Et cette famille qui ne lisait pas se mit à lire. Et chacun se reconnut, et prit en pleine figure le coup qui lui était destiné. Leur morte chérie les assassina un à un, mot à mot. Troublant, d’être les cibles d’une morte ! De réaliser, à si peu d’intervalles, à quel point elle vous était nécessaire, à quel point vous la dégoûtiez !

Le livre connut un peu de la réussite qu’escomptait le monsieur, qui devint moins timide. Un beau succès d’estime, plusieurs prix, des ventes hors du commun pour une si petite maison – pas de quoi rendre riche, mais de quoi rendre fier. Ou au contraire se consumer de honte, selon qu’on était l’éditeur, ou l’un des personnages. Nombre de critiques déplorèrent qu’Edna soit la femme d’un seul livre, mais le vieux monsieur n’avait pas de regret : elle n’aurait rien pu écrire d’autre. C’était l’œuvre d’une vie, un one shot, comme on dit. One shot pour cinq victimes, c’est un beau score ! Elle avait bien visé.


Pourtant, ils sont vivants. Les cinq boulets qui entraînèrent au fond de l’eau le corps d’Edna sont bien vivants. Mais ils morflent.
Ils sont partis pour souffrir très longtemps. Ce sera une famille hantée, maintenant.


Ainsi rumine Edna, en versant l’huile dans la friteuse. Elle aime ce scénario : il a de la classe. Pas évident à mettre en œuvre, mais qui sait ? Elle aimait écrire, au lycée.

Mais travailler la nuit semble bien difficile – elle est si fatiguée… Il faut y réfléchir encore. D’une manière ou d’une autre, ils vont payer.

mardi 14 février 2017

Michel Douard sous le feu des questions


LES QUESTIONS DU BOSS

1- N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

Une souffrance mêlée de plaisir. Je suis un fainéant masochiste.

2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Ophélie, mon épouse, parce que j’ai envie de l’épater. Et puis mon masochisme, aussi.

3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?

Tant que c’est imprimé sur du papier recyclé, ça me va. En ce qui concerne l’auto-édition sur le web, je ne connais pas et je n’ai donc aucun avis sur la question. J’aimais bien l’idée d’auto-production dans la musique, rock notamment, mais est-ce comparable ?

4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?

Côté lecteur, j’aime les livres en papier, mais si le numérique peut donner envie de lire à certains, ou permettre à d’autres de lire avec plus de confort, je suis d’accord. Côté auteur et éditeur, faudrait pouvoir continuer à gagner trois ronds…


5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative. Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

Les réseaux sociaux, c’est formidable pour garder contact avec les gens formidables que l’on a rencontrés. Faire de la promo dessus, c’est un métier. Je me contente de me la péter un peu sans illusion quant à l’impact.

6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

Je suis un auteur âgé, mais tout neuf dans ce milieu. J’ai plus besoin de conseil que je ne peux en donner… Je me contente d’écrire ce que j’ai envie de lire sans penser à la masse des publications, trop heureux d’avoir (pour l’instant) trouvé un éditeur.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

J’ai la chance d’avoir un éditeur (Pierre Fourniaud, la Manufacture de Livres) estimé de tous et capable de prendre des risques en publiant hors des sentiers battus. Cependant, j’entretiens avec lui des relations cordiales, mais à distance, et assez épisodiques en dehors des périodes de corrections etc. Cela tient au fait que je ne travaille pas à Paris et que je suis assez casanier.


8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

Ma bibliothèque est variée (aussi blanche que noire), mais les hommes y sont majoritaires, c’est vrai. C’est comme ça. Cela dit, je lisais Agatha Christie à l’adolescence et j’ai lu trois femmes au mois d’août : Aurore Py, Virginie Despentes et Pascale Fonteneau. Et je me suis régalé.


9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
Parce que tu me l’as proposé, que je me sentais honoré, et que je me voyais mal t’avouer que j’avais la trouille de le faire.


Les questions de Mme Louloute.

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?

Il me reste au moins deux heures par jour. J’ai participé à trois salons en trois ans, ce n’est pas chronophage. Côté vie de famille, si les miens ne sont pas dans les parages, ça m’angoisse et je ne peux pas travailler.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

Oui. Car on décharge nos idées noires sur nos pauvres héros, on se crée une vie parallèle. On a une soupape.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?

On va voir son libraire pour faire le tri (David chez Cultura à Chambray-les-Tours - 37)

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.

A la Saint Glin-glin, range-le bien.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

Non.

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

Mets du piment plutôt.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

Idem. Le réel, ça va bien un moment.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

Comme je l’ai dit, je n’ai participé qu’à trois salons… J’y allais en reculant, ne m’estimant pas légitime dans ce genre de rassemblement et inquiet d’avoir à tourner autour d’un cercle très fermé. Je me faisais des idées. Auteurs, éditeurs, blogueurs et journalistes : je n’ai rencontré que des gens ouverts, drôles et accueillants. Je n’ai pas d’anecdote, mais des souvenirs de bonnes parties de rigolade. Il y a cependant un malentendu récurrent à mon sujet : les gens pensent que j’ai vendu pas mal pour que mes deux romans soient réédités chez Pocket… je ne fais rien pour rétablir la vérité.



Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us. 

vendredi 10 février 2017

Nouvelle anonyme N°23 : Mort aux cons !


Franz appuya sur le bouton. Les portes de la cabine se refermèrent. Il agrippa les deux poignées réglementaires et le voyant au-dessus des chiffres bascula du rouge au vert. L’accélération le surprit, comme toujours. Vingt-six secondes plus tard, il était au deux cent quarante-troisième étage.
Il parcourut les longs couloirs lumineux d’un pas vif. Le puissant logiciel de reconnaissance faciale, couplé à un A2C – Analyseur d’ADN sans Contact – ouvrait les doubles battants devant lui dans un subtil chuintement pneumatique. Quand il arriva devant le bon bureau, la secrétaire holographique se matérialisa. Grâce, ou à cause du DIOC – le Détecteur et Interpréteur d’Ondes Cérébrales – elle était comme Franz le souhaitait : brune, pas très grande, yeux noisette, petite poitrine.
– Bonjour Monsieur G. Vous êtes attendu.
D’un petit geste de sa main virtuelle, elle invita Franz à entrer. Il pénétra dans une pièce spacieuse dont le mur du fond, entièrement vitré, offrait une vue époustouflante sur Bruxelles. Au loin, Franz repéra la tour Jean Monnet au sommet de laquelle convergeaient les énormes faisceaux laser bleus émis depuis les autres capitales européennes. Monsieur C. était assis derrière son bureau, un bloc massif de bakélite aux reflets moirés.
– Ah ! Bonjour Franz ! Comment allez-vous ?
– Bien merci.
– Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?
– Rien. Merci.
Franz s’assit. Les microcapteurs du dossier confirmèrent quasi instantanément à Monsieur C. que son interlocuteur était bien un être biologique (vérification devenue obligatoire depuis qu’un androïde avait réussi à pénétrer dans le building).
– Combien ?
– Comme d’habitude.
– Pour ?
– Le vingt-cinq.
– De ce mois ?
Monsieur C. esquissa un petit sourire.
– Je sais que vous êtes efficace Franz mais quand même… Non, le mois prochain.
Franz attrapa l’enveloppe qui sortit d’une fente découpée dans l’accoudoir droit de son fauteuil. L’ouvrit. Quatre clichés. Tandis qu’il les détaillait, Monsieur C. se chargea des commentaires :
– Un industriel qui a évoqué la possibilité de revenir aux cultures OGM… Un élu de la Haute Chambre auteur d’un essai sur les vertus méconnues du cumul des mandats… Une sprinteuse qui continue de soutenir qu’elle ne s’est pas dopée aux championnats du monde sous bulle à pression constante…
Franz découvrit le dernier portrait. Un homme dégarni qu’il reconnut aussitôt comme étant le ministre allemand de la Santé.
– Mon préféré, commenta Monsieur C. Lors d’un dîner mondain, il a rappelé sans rire à tous les convives que l’épidémie du SIDA, cette maladie du siècle dernier, avait été une bénédiction en faisant prendre conscience aux homosexuels qu’ils étaient sur le mauvais chemin. Il s’est même exclamé qu’une souche mutante de ce virus résistante au vaccin serait la bienvenue aujourd’hui pour leur faire une petite piqûre de rappel.
Franz retourna le cliché. Lut l’adresse. Munich. C’était la cible la plus proche. Il commencerait par celle-là. Il se leva.
– Pour le règlement, un quart maintenant, un huitième à chaque élimination, le dernier quart quand nous nous reverrons. Je vais d’ailleurs vous payer ce que je vous dois pour votre dernier travail. S’il vous plaît…
Monsieur C. présenta à Franz une petite boite noire percée d’un trou. Franz y inséra son index. Tout d’abord le froid intense, anesthésiant, pour ne pas sentir l’aiguille qui vint prélever le demi-millimètre cube de sang nécessaire au déclenchement du virement bancaire. Au loin, et comme le building tournait sur lui-même, faisant une rotation complète en deux heures, Franz pouvait maintenant voir les méandres artificiels de la Senne qui coulait, telle de l’or liquide à la lumière du soleil couchant.
– C’est bon ! annonça Monsieur C. Vous pouvez retirer votre doigt.
Franz ne se fit pas prier. Demi-tour, direction sortie. Dans son dos, Monsieur C. :
– Bonjour à votre femme !

*

Les guerres n’existaient plus : les plages syriennes et libyennes faisaient la joie des vacanciers ; la bande de Gaza accueillait chaque été le plus grand festival de rock du monde organisé par une firme israélienne ; la Birmanie, le Darfour et l’Afghanistan étaient visités par des millions de touristes ; la Corée fêterait cette année le quatre-vingtième anniversaire de sa réunification… Pas le moindre conflit sur la planète Terre pourtant on fabriquait encore des armes de plus en plus sophistiquées.
Franz avait toujours préféré son vieux fusil à verrou dont il fabriquait les munitions lui-même, dans la cuisine de son petit appartement. Il faisait fondre l’alliage de cuivre et de zinc, le coulait dans les moules. Projectile en plomb chemisé de cupronickel. Grains de poudre de fabrication maison. Un travail d’orfèvre qui lui prenait un temps fou mais, et Monsieur C. le savait bien, il était célibataire : du temps, il en avait.
Franz vint placer le nez du ministre au centre du réticule de son viseur optique. Il bloqua sa respiration et pressa la queue de détente. La tête ministérielle explosa comme une tomate blette qu’on jette contre un mur. « Un con de moins ». Sans se presser, il démonta son fusil, le rangea dans son étui. Disparut sans bruit, telle une pierre qui coule au fond d’un lac.

*

Quand et où cette organisation était née, personne ne le savait. Toutes les rumeurs couraient : en Suisse sous l’impulsion des francs-maçons, aux USA à l’initiative de Bill Gates, en France peu après le troisième mandat de Louis Sarkozy… Cela n’avait aucune importance. Franz en faisait partie car son père en faisait partie. Voilà tout. Il lui avait appris le métier, lui avait enseigné toutes les ficelles pour éliminer les cons. Car voilà de quoi retournait cette nébuleuse mondiale dont Monsieur C. n’était qu’un rouage et Franz un des centaines de milliers d’employés : une vaste entreprise à supprimer les cons.
Franz venait, à raison d’une dizaine de fois par an, chercher une liste de cons à éliminer. Et il les éliminait. Comment avaient-ils été choisis ? Chaque con à rayer de la surface de la Terre avait été validé par une des centaines de commissions dans le monde. Aux quatre coins de la planète, des groupes secrets de sept experts se réunissaient toutes les semaines pour établir trois listes de vingt noms. Chaque liste était coupée en cinq et attribuée à l’un des tueurs de l’organisation.
À l’aube du vingt-deuxième siècle, ce consortium devenu rapidement mondial, avait fait des merveilles au prix d’une nouvelle forme d’eugénisme discutable. Les premiers effets ne tardèrent pas. En France, dix ans après les premiers meurtres, BFM télé dut rendre l’antenne, faute d’audimat. TF1 lui emboîta le pas puis, suite à l’assassinat de son animateur vedette Cyril H., ce fut le tour de Direct 8. Le nombre d’ouvrages publiés à l’occasion de la rentrée littéraire fut divisé par vingt. Les stades de foot ne se vidèrent pas aussi vite que certains l’avaient annoncé mais l’ambiance fut de nouveau respirable, les femmes furent plus nombreuses à assister aux matchs, le football redevint ce qu’il aurait dû toujours être : un sport (dont les principaux acteurs, les joueurs, ne furent plus jamais interviewés après la rencontre). Facebook tenta de survivre en proposant des appareils électroménagers à acheter mais la chute des statuts débiles qui l’alimentaient à flux constant depuis quelques années se tarit et le géant d’Internet disparut aussi vite qu’il était apparu. Évidemment, le terrorisme fut éradiqué de la surface du globe en moins d’une décennie. Le nationalisme qui s’en nourrissait ne résista pas mieux.
Bien sûr, cette purge ne se fit pas sans casse. Tout le monde perdit un proche, un parent, une connaissance. Franz vit partir Michel, le gros con du café au bout de la rue qui affirmait que « le lobby juif contrôle la finance internationale. » Il pleura – pas longtemps – sa tante pour qui « les attentats du 11 septembre 2001 n’ont été qu’une énorme mise en scène et n’ont jamais eu lieu. »
La population mondiale diminua de moitié après cinquante ans, de trois quarts un petit siècle après le premier meurtre. La forêt amazonienne retrouva sa superficie du dix-huitième siècle, la couche d’ozone se referma, les glaciers se reformèrent. Le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère chuta de façon drastique pour revenir à la normale (le GIEC fut dissous). Les exploitations pétrolières mirent la clé sous la porte les unes derrière les autres cédant la place aux champs d’éoliennes et de panneaux solaires. Le dernier gros con à rouler en ville dans un énorme 4x4 consommant vingt-quatre litres au cent kilomètres, un Californien nommé Harvey Grant, fut éliminé le 12 janvier 2056.
La Police, rapidement débordée par la multiplication de ces assassinats, n’abandonna pas pour autant. Elle concentra ses effectifs sur les cons les plus célèbres et/ou enquêta avec sérieux sur toutes les disparitions dont le mobile n’était pas limpide. Mais personne n’était dupe et certains tabloïds (de ceux qui avaient réussi à survivre en étoffant leur ligne éditoriale avec des articles sur la physique quantique ou l’analyse sartrienne du non-être) titraient même à chaque nouvelle disparition : « UN CON EN MOINS A LA SURFACE DE LA TERRE. »
C’était un monde différent. Sans cesse sur la sellette car, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, il semblait impossible d’éliminer tous les cons, il en naissait chaque jour. Deux métiers avaient le vent en poupe : l’un légal, fossoyeur, l’autre un peu moins, tueur à gages. Et Franz avait choisi le second car son père lui avait transmis son savoir-faire.

*

Il avait atterri ce matin de Tokyo où il avait bataillé pour localiser puis éliminer le quatrième et dernier nom de sa liste. Il appuya sur le bouton deux cent quarante-trois. Vingt-six secondes. Portes automatiques. Secrétaire holographique. Monsieur C.
– Ah ! Franz ! Comment allez-vous ?
– Bien.
– Je ne vous attendais pas si tôt. Vous avez fait un excellent travail. Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?
– Rien. Merci.
Franz se laissa tomber dans le fauteuil. L’enveloppe sortit de l’accoudoir droit. Trois photos seulement.
– Producteur qui a succombé aux sirènes de l’audimat et proposé de remettre au goût du jour un vieux concept d’émission de télé-réalité ; universitaire ayant participé activement à l’élaboration du nouveau programme des classes de collèges et pour finir, Jacques Marantz… Le discours qu’il a tenu la semaine dernière sur la gestion des déchets nucléaires laissés par les générations précédentes est plutôt mal passé.
Franz se figea. Il observa attentivement la dernière photographie. L’homme qui se tenait droit devant le Parlement, costume gris, cravate rouille, large sourire, avait reçu trois fois le prix Nobel du Maintien de la Paix et deux fois celui de Littérature. Ingénieur de formation, il avait dans sa jeunesse, participé au programme spatial Moon 2070, qui avait vu l’implantation de la première centrale à fusion atomique sur la lune pour alimenter la Terre en électricité.
– Je…
– Je sais ! Il a parlé un peu vite et est revenu sur ses déclarations. Nous allons perdre un grand homme, c’est sûr ! C’est une décision à la con, que voulez-vous !
Franz releva la tête et fixa Monsieur C.
– Vous faites partie de la commission ? lança-t-il.
– Euh… Oui…, confirma Monsieur C.
– À ce titre, les décisions qu’elle prend sont aussi les vôtres ?
– Oui… Évidemment.
Monsieur C. percuta soudain. La panique déforma son visage quand il vit Franz dégainer son petit Walter PK en polymère qui ne le quittait jamais – car invisible aux détecteurs quels qu’ils fussent. Les trois projectiles en polyoxométhylène irradiés se fichèrent dans sa poitrine avant que Monsieur C. n’eût pu prononcer le moindre mot pour sa défense. Le sang qui coula sur la moquette déclencha le système d’entretien automatique. Une petite trappe s’ouvrit dans un coin de la pièce et libéra le robot aspirateur. Franz vint se placer au-dessus du cadavre de Monsieur C.
Il avait agi selon ses prérogatives : les cons sur la liste devaient être éliminés. Ainsi que tous les cons sur sa route. Son père le lui avait appris. « Un bon con est un con mort » telle était la devise de sa caste. Franz tiqua. La situation lui apparut clairement : les caméras avaient tout capté et l’ordinateur central avait déjà envoyé les images au poste de Police, non sans avoir transformé la bande-son pour que la conversation ne trahît pas les desseins de l’organisation. L’ADN de Franz était partout. La fuite impossible. Il avait réagi par réflexe. Trop vite.
– Mais quel con je fais ! s’exclama-t-il.
Sa phrase résonna dans le grand bureau. Au loin, il devina l’Atomium 2, maille hexagonale de néphéline agrandie cinq cents milliards de fois. Le petit drone surarmé surgit devant la baie vitrée et lança sa première sommation.
Franz posa le canon sur sa tempe.
Tous les cons sur sa route… Sans exception.

mardi 7 février 2017

Sandra Martineau sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS


1- N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

N’éprouver que du plaisir rendrait l’exercice beaucoup plus simple pour moi, mais l’écriture implique certaines souffrances pour ma part. Le doute qui m’envahit lorsque je rédige mes histoires est synonyme d’une certaine difficulté qui m’oblige à me remettre en question en permanence.


2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
Dans un premier temps, le trop-plein d’idées. Mon cerveau frôlait parfois l’overdose en matière de stockage. Dans un deuxième temps, le besoin de partager. J’adore communiquer avec les gens.


3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show-biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?
Chacun d’entre nous a une histoire à raconter et l’écriture a le pouvoir de donner la parole à tous ce qui le souhaite. Ça ne me dérange pas plus que ça à partir du moment où tout le monde y trouve son compte, le lecteur y compris.

4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebooks, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?
Au vu de la place que tiennent les technologies numériques dans notre vie, c’est une évolution à laquelle le livre ne pouvait pas échapper. Chacun doit y trouver sa place, mais il est certain que le papier ne sera pas remplacé si vite que ça ...

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative. Te sers-tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
J’en ai profité un maximum au début de ma carrière, mais au fil du temps, je tends à m’éloigner un peu. Je communique toujours, mais de façon moins régulière, car ce type de communication est aussi très chronophage, et le temps est ce qui me manque le plus à l’heure actuelle. J’essaie donc d’équilibrer mon utilisation des réseaux pour me consacrer plus à l’équilibre et à ma vie dans le réel.


6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
Ne jamais en faire des tonnes pour être visible, du moins c’est comme ça que je le vois. Essayer de s’entourer de personnes déjà dans le milieu, savoir écouter les conseils de ceux qui ont pratiqué. Ne jamais se décourager, la route est longue et il faut toujours y croire. Ça reste bateau comme conseils, mais c’est le plus efficace.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
Une psychanalyse ? Ce n’est pas déjà le cas ? Je suis un petit auteur angoissé et j’ai besoin de quelqu’un qui puisse m’apporter des réponses sur mes interrogations, quelqu’un qui ne m’abandonne pas dans un coin lorsque l’aventure commence, quelqu’un avec qui je puisse communiquer mes idées et mes impressions, en bref mon ressenti.

8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est-il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?
La famille polar s’agrandit de nouvelles auteures tous les ans, pour le plaisir des lecteurs, car les femmes apportent une touche particulière à cet univers. L’écriture féminine se reconnaît par son grand sens du style, des mots, sa lame insidieuse et tranchante. Les femmes ne font pas dans la dentelle. Ma bibliothèque est comme la tienne, elle est équipée de jolis noms féminins (Maud Mayeras, Barbara Abel, Claire Favan…) de la littérature du polar.



9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
Le concept de lecture anonyme m’a particulièrement plu et aussi parce que je suis une femme de défi…



LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?
Tout est organisé pour permettre à l’écriture de s’épanouir le plus régulièrement possible. Vaut mieux sinon je deviens vite imbuvable…


2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
Qui influence qui ? L’auteur ou le personnage ? Est-ce mes coups de blues qui font broyer du noir à mes héros ou inversement ? En fait, je n’ai pas de réponse, car je pense que les deux sont indissociables.


3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?
A la bibliothèque ? Je trouve cette rentrée de plus en plus monstrueuse. Je ne m’y intéresse même plus. Trop de livres tue l’envie.

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.
Comme Grégoire m’a plutôt l’air sympa, je vais sortir Tout est sous contrôle de Sophie Henrionnet.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?
Écrire, ça va de soi, même si parfois ça fait tout autant mal à la tête…

6- La littérature est le sel de la vie. Passe-moi le poivre.
Et toutes les épices de la vie, parce qu’elle est mouvementée et je ne m’ennuie jamais.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?
Écrire aide à comprendre, aide faire comprendre. Écrire, c’est faire passer un message.


8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?
Toute mon aventure littéraire est bourrée d’anecdotes, mais tout cela reste dans mon jardin secret.


Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.


vendredi 3 février 2017

Nouvelle anonyme N°22 - Eux



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MOI —

« La vie est une chienne ».
Combien de fois dans ma vie j’ai entendu cette phrase ? Toujours dite par des mecs qui ont le cul posé dans leur canapé acheté en soldes, emmitouflés dans leurs fringues de marques et qui te regardent comme si tu étais une tâche sur leurs chaussures cirées du matin. Qu’est-ce qu’ils en savent que la vie est une chienne, eux ? Chaque jour, ils se lèvent pour aller bosser et gagner leur croûte qu’ils dépenseront dans le dernier smartphone à la mode parce qu’il faut faire croire qu’on a plus de tunes que le voisin. Ils rentrent le soir, boivent une bière devant le match de foot pendant que leur femme torchent le cul de leur gosse qui les empêchera de dormir la nuit. Parce que ouais, un môme, ça braille. C’est comme ça, même si ce n’était pas écrit sur la notice. Et ils te disent que « la vie est une chienne. »
Ça me fait marrer. Je vis dans la rue depuis si longtemps que j’en ai lâché le compte. Si ça se trouve, je suis né dans un caniveau et je ne m’en rappelle même pas.
J’ai la gueule d’un vieux, des rides noires de crasse qui me courent sur la gueule comme un réseau routier sur une carte IGN.
Pourtant, j’ai pas vingt piges.
Moi aussi je devrais avoir le cul assis sur un simili cuir devant un écran acheté à crédit, une bière chaude et sans bulle dans les mains. Mais c’est sur du bitume que je suis assis. Parfois sur un banc, quand les mères de famille m’oublient un peu et arrêtent de hurler que je fais peur à leurs gosses. Si elles se voyaient quand elles gueulent, le visage rouge et les yeux exorbités, les veines du cou prêtes à exploser, c’est d’elles qu’elles auraient peur. En tout cas, moi, elles me fichent une trouille de tous les diables.
« La vie est une chienne ».
Tous ces bien-pensants qui parlent de toi quand ça les arrange, mais qui t’oublient dès qu’ils ont mis les pieds dans leurs confortables pantoufles, me font vomir. Je les regarde marcher devant moi, la tête haute, le pli du pantalon impeccable. Je les regarde, mais je ne les vois plus.
Je marche en regardant le sol pour ne pas croiser leurs regards, je me pose à l’écart pour ne pas les déranger et j’essaie d’être sourd à ce qu’ils disent quand ils passent devant moi.
Je suis un déchet, il paraît. Un parasite qui ne sert à rien dans cette société, si ce n’est à leur ponctionner encore du fric sur les impôts qu’ils paient en râlant.
Que je sois un môme tout juste sorti de l’adolescence ne leur fait ni chaud ni froid.
La seule chose qu’ils voient, c’est un pauvre type qui dort dehors parce qu’il n’a pas été capable de se tenir droit dans un entretien d’embauche. Trop fainéant pour trouver du boulot.
Ça aussi, ça me fait marrer.
Quand il y en a qui s’arrête pour me parler, c’est toujours sur ton condescendant. Comme si j’étais du bétail qui va tout droit à l’abattoir et qui ne le sait pas encore. On me dorlote, on me donne une affection feinte. Mais une fois qu’ils ont le dos tourné, c’est la même chose : ils t’oublient aussi sec, l’esprit tranquille d’avoir fait un geste envers un laisser pour compte.
Et toujours cette phrase : « la vie est une chienne ».
Je vais leur montrer ce que c’est qu’une vie de chienne.


ELLE —

Le Campus est noir de monde en cette journée d’examen et elle, au milieu de tout ça, elle sourit. C’est une belle journée ensoleillée et chaude. Elle en a profité pour étrenner sa nouvelle robe, celle qui lui découvre ses longues jambes fuselées et qui a l’air d’affoler les garçons sur son passage.
« La vie est belle ».
Elle se répète chaque jour qu’elle a une chance formidable. La nature l’a gâtée, tant sur son physique que ses capacités intellectuelles. Elle est d’ailleurs la première de sa promo. Future médecin.
Demain, c’est les vacances. Elle partira certainement avec son amie Alex dans la résidence secondaire de son père, en bord de Méditerranée. Là-bas, elle pourra se reposer de cette année universitaire qui lui a mis les nerfs à rude épreuve, se baigner dans la piscine privée avant d’aller exhiber ses jolies formes sur la place. Peut-être qu’elle rencontrera un garçon.
Cette année, elle n’a pas eu une seconde pour flirter. Trop occupée à étudier, elle n’a pas passé un week-end ailleurs que le nez dans ses livres.
Mais ce n’est pas grave. Ça valait le coup.
«  La vie est belle ».
Elle marche vite dans le parc du campus. Sans vraiment savoir où elle va. Les épreuves sont finies, elle est seule au milieu de la foule à attendre ses amis qui ne tarderont pas à sortir eux aussi.
Elle décide de s’asseoir sur un banc et allume une cigarette. Un groupe de jeunes qu’elle ne connait pas s’installe à côté d’elle et ils engagent la conversation. Il y en a même un qui lui fait un clin d’oeil. Elle rougit. Et elle sourit aussi.
Dix minutes plus tard, ils ont convenu de se retrouver le soir même dans un bar. Ce sera plus sympa qu’un banc au milieu de la fac.
Dès qu’il a le dos tourné, elle sort son smartphone et envoie un message à son amie.
« La vie est belle ».
Elle active la fonction miroir de son téléphone et s’observe. Tout juste vingt ans, elle a encore la peau lisse et sans défaut d’une adolescente. Elle serait pleinement satisfaite de ce qu’elle voit si des petites cernes n’avaient pas décidé de gâcher le tableau.
Il va falloir qu’elle dorme un peu plus, pense-t-elle. Et qu’elle demande à ses parents de changer la literie. Son matelas commence à être fatigué et elle a envie d’un lit plus grand. Où elle pourra se mettre dans tous les sens sans avoir les jambes dans le vide. Elle a suffisamment de place dans sa chambre pour l’installer et avoir encore de quoi se retourner.
Et puis de toute façon, elle ne va pas tarder à déménager. Elle aura enfin son intimité, son chez-elle.
Au loin, elle voit son amie arriver.
« La vie est belle ».
ELLE ET LUI—

Il marche droit devant lui, sans regarder personne. Il sait ce qu'il a à faire et réprime un sourire. Il ne faudrait pas que les gens croient qu'il est fou. Parce qu'il sait très bien que lorsqu'il sourit, ça lui donne une tête de psychopathe. Et il ne veut pas qu'on le voit. Qu'on le repère. Ni qu'on se souvienne de lui. Sa gueule de vieux et ses rides noires sont bien assez visibles comme cela, il ne veut pas en rajouter.
Il n'est qu'un fantôme et tient à le rester. La leçon sera encore plus grande.
Il avance à grands pas, se mêle à la foule des étudiants, mains dans les poches.
Il ne la voit pas venir face à lui et la percute de plein fouet.
La pochette qu'elle tient au creux des bras s'envole et laisse échapper les papiers qu'elle contient.
Il regarde la scène sans vraiment la voir, absent. "On dirait de gros flocons de neige", pense-t-il.
"C'est le bon moment".
Sa main sort de sa poche. Son regard accroche celui de la fille qu'il vient de bousculer.
Des yeux couleurs lavande. Il n'a jamais vu ça. Et malgré lui, il sourit. L'étudiante aussi.
"Finalement, la vie est belle".
C'est elle qui prend la première balle. Juste au milieu de ses deux yeux exceptionnels.
Elle bascule avec toujours ce sourire gêné aux lèvres.Sa jolie robe dévoile encore un peu plus ses longues jambes fuselées.
Lui qui n’avait jamais vu la cuisse d’une femme en dehors du papier glacé de magazines trouvés dans les poubelles, le voilà servi.
Elle tombe au ralenti, comme les feuilles de papier un peu plus tôt. Elle a tout juste le temps de penser qu'elle ne partira pas en vacances et que son rencard l'attendra ce soir. Mais qu'elle ne viendra pas.
"La vie est une chienne".
Il ferme les yeux, veut garder ce regard lavande dans un coin de sa tête et tire dans la foule. Il n'entend pas les cris, il y est habitué. Il tire et c'est tout. Sans rien voir d'autres que ces deux yeux magnifiques.
Il a compté les balles. Elle a pris la première. Il la rejoindra dans 19…18…17…

"La vie a été belle".