mercredi 16 janvier 2019

L'interview de la semaine : Nick Gardel



Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.




Aujourd’hui l’interview de Nick Gardel !




1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Pour ma part, ma psychopathologie est plus en amont. Mes personnages sont une grande part de moi. J’aime le son de l’os qui craque, j’aime l’orteil sur la table basse, j’aime la porte de placard.
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
42 est plus qu’une réponse, c’est un mode de vie. Dans « La vie, l’amour, les vaches » (qui déjà est un titre ultime), un personnage utilise la phrase la plus aboutie de la création pour clore une dispute.
« Je te hais, je te hais, je te hais tellement. Si la haine était un peuple, je serais la Chine ! »
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Sans aucune hésitation Arsène Lupin. Juste pour qu’il me confirme qu’il déteste ce bouffon sautillant à fausse barbe que fut Georges Descrières.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
A chaque fois que j’imagine un super pouvoir, je pense surtout aux défauts qui l’accompagnent. Trouver les points d’intérêt scénaristiques. Comme cette blague du type dans le désert qui veut être blanc, avoir de l’eau et voir des culs et se retrouve en cuvette de chiotte. C’est le principe même des nouvelles du recueil « AZAZEL » d’Isaac Asimov. J’adore. Je me souviens d’un exercice de physique qui nous demandait de calculer la distance d’arrêt que mettrait Superman, pied au sol, pour stopper un camion lancé à pleine vitesse. C’était 27 kms si je me souviens bien.
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Réponse facile. Je n’ai déjà aucun lecteur. L’acte d’écrire est totalement déconnecté du lecteur. C’est un acte solitaire sans être masturbatoire. Je raconte un truc du mieux que je peux. Je joue avec les mots pour me faire marrer ou pour me dire que je suis un être humain pas trop dégueu. Si des lecteurs adhèrent c’est un bonus, mais absolument pas un initiateur.
6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
Une phrase qui me trottait en tête. Plutôt le début d’un dialogue (si tu ouvres encore ta gueule, je fous mon poing dedans). Le défi de me dire que j’en étais capable.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Forcément. Je ne suis qu’une plaie d’égo, un handicapé social trop radin pour déléguer à un psy le pouvoir de faire de l’argent avec mes déviances. C’est une question qui rejoint la corrélation auteur/personnage, tous mes personnages sont moi, aucun ne l’est vraiment.
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
Difficile question. Sans signature j’écrirais toujours, mais j’adore être lu et qu’on sache que c’est moi qui ai accouché de cette merveille littéraire d’une portée universelle.
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Il n’y a de véritable humour que l’humour noir. Les blagues pour enfants sages n’en sont pas. Le noir est le plus grand terrain de jeu qui soit.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Tout le temps. Le fichier en cours reste ouvert sur l’ordinateur et je le complète ou le corrige en passant, ou en m’y mettant sérieusement.
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Certains de mes personnages sont mes potes. Mais dans la littérature qui a pignon sur rue, j’irai bien boire une bière avec Isidore Bautrelet de l’Aiguille Creuse ou encore R. Daneel des romans d’Asimov et pourquoi pas Yerruldegger si on pouvait éviter le thé salé au beurre et le Bodog de marmotte.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Véritablement aucune idée. En général j’écris assez juste en premier jet. Mais le premier jet est déjà l’aboutissement d’un malaxage des mots, d’une recherche dans la phrase. Ça influe forcément sur le taux de déchet. Il m’arrive de supprimer des pans entiers ou, au contraire, de rajouter des chapitres pour préciser des motivations.



dimanche 13 janvier 2019

Nouvelle N°14 - Elle a peur, peut-être

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Sur la plage, je ne l’ai pas vue. Mais dans les bois, si, je la vois. Je la regarde partir vers le parking. Le soleil incendie des lignes rouges et jaunes à travers les pins. Par endroit, l’air semble cramer. L’ombre des troncs s’allonge jusqu’à enfermer ceux qui marchent sur les sentiers de sable.
Je suis en sueur à l’ombre de la forêt.
Pourquoi n’a-t-elle pas attendu le coucher du soleil pour partir ? C’est pourtant super beau le soleil qui tombe dans l’Atlantique. D’habitude, les filles adorent ça, les couleurs chaudes, l’ambiance romantique, la lumière éblouissante, tout ce cinémascope hollywoodien qui se déploie gratuitement dans le ciel tous les soirs avant de se faire foutre dehors par la nuit. Tu t’assois sur le sable et tu mates le truc sans réfléchir. Tu laisses ta tête partir où elle veut. Tu plonges avec le soleil en te demandant si tout ça est bien réel.
Elle s’est rhabillée, elle a replié et rangé sa serviette dans son sac et elle a dû partir sans même se retourner vers la mer laquée d’ambre et de solitude. Elle est brune. Elle porte une robe qui s’enfile d’un coup. Légère la robe. Et un chapeau aussi, avec un rebord si large qu’il cache parfois son visage. Elle a grimpé la dune et s’est enfoncée parmi les pins. Elle préfère rentrer avant la nuit peut-être.
Elle a peur peut-être.
Elle n’a pas vu l’homme derrière elle. Il a gardé ses lunettes de soleil. Il n’est habillé que d’un bermuda bleu. Ses cheveux blonds sont coiffés en arrière. Ils sont mouillés par l’océan et la transpiration.
Il la suit.
Il est encore loin d’elle.
Elle marche en regardant le sol. Sûrement parce qu’elle n’a pas de chaussures et qu’elle ne veut pas se faire mal aux pieds.
Je la vois à travers les pins rougis par le soleil. Des fois, ce n’est plus qu’une silhouette noire et blanche entre les arbres. Comme si elle se dissipait de temps en temps. Dans le bois, la pénombre ruisselle lentement, mais de plus en plus, entre les branches, par nappes de plus en plus sombres et de moins en moins aériennes.
Lui est plus près. Beaucoup plus près. De plus en plus près. Sur le même chemin qu’elle. Il avance plus vite qu’elle. Il va forcément la rattraper, la dépasser.
Elle marche et elle ne l’a pas remarqué. Elle marche et il se rapproche. Elle marche et je la regarde.
Plus personne ne rentre vers le parking. Il est tard, déjà tard et les gens sont depuis longtemps retourné vers leur location, leur tente ou leur maison secondaire. Les gens n’aiment pas quand la nuit se penche sur la forêt. Les gens ont peur du noir.
Il n’y a que nous entre les pins.
L’homme arrive à la hauteur de la femme seule. Je vois tout. Juste avant de la dépasser, il tend sa main et lui prend le bras. Elle se retourne comme on tressaille. Elle se retourne comme on tombe d’une chaise. Le geste n’est pas violent. Il est presque doux. Elle est surprise.
Elle a peur, peut-être.
L’homme lui dit un truc. Il tient toujours son bras. Il ne le lâche pas. Elle ne bouge plus mais il la retient quand même. Son chapeau, blanc et grand le chapeau, est tombé par terre au moment où elle s’est retournée. Des cheveux bruns encore humides de la plage font des lignes noires et fines sur sa joue. La sueur colle sa robe légère à son dos. Je vois tout : ses yeux sont comme des gouffres noirs.
L’homme parle encore. Elle ne répond rien.
La forêt arrête de respirer. L’air brûlé s’écrase contre les troncs longs et durs comme des pylônes de mirador. La lumière rouge du soleil s’aplatit, exténuée et vaincue sous le noir du ciel.
L’homme tend son autre main et attrape l’autre bras de la femme seule. Il la tient des deux côtés et il lui parle toujours. Et elle, comme asphyxiée, reste muette et immobile.
J’entends tout.
Tu me matais sur la plage tout à l’heure hein ?
—…
Pourquoi tu pars dans les bois comme ça ? Tu me cherches ?
— …
C’était pour que je vienne ? Pour que je te rattrape ? Pour qu’on soit plus tranquille ?
...
T’as peur ?
—…
Elle est effrayée.
Elle pue la frousse.
Elle sent bon.
L’homme relâche sa main droite et la fait glisser lentement sur le tissu léger. Vers le haut. Sur l’épaule de la femme seule. Puis, plus bas, vers le sein sous la robe. La main dessus, qui reste et qui caresse. La robe si légère qu’il sent le téton qui pointe. Il le prend entre ses deux doigts. Il serre un peu. Et puis beaucoup. Il aime ça. Sa bite commence à durcir. Il n’a pas de slip. Son début d’érection se voit à travers le bermuda.
T’aimes hein ? T’aimes ma main sur toi, je le sais.
—…
La main de l’homme sur le sein gauche. Puis sur le sein droit. Le sourire sur les lèvres desséchées de l’homme. L’autre bras qui ne lâche pas la femme seule. Et la sueur sur son front. Comme sur son front à elle. La sueur sur mon front aussi, la sueur dans mon dos, la sueur qui mouille mon tee-shirt, la sueur partout.
L’homme ne dit plus rien. Il regarde sa main toucher le corps de la femme seule. Il se penche vers la gorge. Il pose ses lèvres sur la peau bronzée. Sa langue touche l’épiderme chaud et salé.
Il croit entendre un soupir.
Maintenant il bande. Il bande vraiment.
La main de l’homme lâche le sein droit pour descendre doucement sur le ventre de la femme seule. À plat sa main sur le tissu, comme des ondes sous sa paume, les battements de sa peur à elle sous ses doigts, le pouls de tout ce qui se passe à l’intérieur.
La femme seule comme gelée dehors et bouillante dedans. Tenue par le bras qui étrangle son biceps. Le sang qui n’ose plus circuler. Seule la peur va et vient dans ses veines. Son souffle bute sur la panique.
Il n’y a que nous dans cette forêt capturée par le soir.
La main de l’homme, tremblante la main, douce la main, implacable la main, jusqu’à l’aine et puis entre les cuisses de la femme seule. La main de l’homme, puissante pour écarter les jambes de la femme seule au-dessus des aiguilles de pin jonchant le sentier de sable.
—…T’es une belle salope toi… T’es une putain de belle salope…

—…
Sa bite si dure qui frotte contre le bermuda. Sa bite en pleine combustion si près de la chatte de la femme seule. Il la touche avec sa main. Sans même penser à relever la robe. Sans même sentir le nylon du maillot. La toucher comme ça lui suffit. Écouter les vibrations de son haleine lui suffit. La tenir, même, lui suffit.
Et quand je jouis, je ferme les yeux.
Et quand je jouis, mes couilles éclatent de douleur.
« Putain de taré ! »
Son genou si violemment contre ma queue.
« Putain de malade ! »
Plié en deux, à tomber sur le sable chaud.
Plié en deux, à avoir mal, putain, si mal.
Mes yeux ouverts.
Son pied.
« Putain de pervers, tiens connard ! »
Mon crâne comme une vitre qui se brise.
Un parpaing lancé du sixième étage sur ma tempe.
La salope.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui me crache dessus.
« Va te faire couper la bite, espèce de maniaque ! »
Des élancements brûlants dans mon ventre.
Mon cerveau descellé du reste.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui court, loin.
Son chapeau est resté là.
Il fait nuit dans la forêt.
Dans ma tête aussi.
Je vais la rattraper cette pute.



mercredi 9 janvier 2019

L'interview de la semaine : Céline Denjean


Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Non, je n’endosse pas de rôle durant l’écriture ! Et fort heureusement pour nous tous, car ce sont mes personnages psychopathes qui occupent le plus mon focus dans mon travail de rédaction. Mes criminels ne prennent vie que dans mon imaginaire (tant mieux pour ma santé mentale !) et je ne me sens pas « proche » d’eux durant l’écriture. Je dirais plutôt que j’ai un accès à leurs univers et déviances puisque je les crée et leur donne vie sur le papier. Il s’agit davantage d’un décentrage de ma part que d’une connivence entre eux et moi !
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Peut-être me serait-il possible de donner ma réponse si LA question était enfin clairement posée ? En l’absence de question précise, je m’en tiendrai à 42, qui – somme toute ! – vaut bien tout autre nombre…
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Oui, bien-sûr ! Plusieurs mêmes… J’aurais bien accompagné Arsène Lupin lors d’un de ses spectaculaires cambriolages, ou partagé un digestif avec Hercule Poirot dans un des wagons de l’Orient Express, ou encore joué à des devinettes toute une soirée avec Sherlock Holmes !
C’est assez extraordinaire de constater que ces personnages (et d’autres) ont tellement bien été incarnés dans des adaptations cinématographiques et télévisuelles qu’ils nous semblent presque familiers et avoir existé !
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Un des super pouvoirs dont j’ai rêvé toute mon enfance était celui de pouvoir voler sans ailes, à l’instar de Peter Pan ou de Superman. Ce serait merveilleux tout simplement, de connaître la sensation du déplacement aérien, sans carcan, sans carlingue, sans moteur… voler tout simplement !
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Mdr ! Je suppose que oui car écrire m’est indispensable… Imaginons que je sois seule sur une île déserte, ceci expliquerait cela ! Il me semble bien que j’aurais besoin de tracer quelque chose de ma minuscule existence. Il me semble aussi qu’écrire, c’est s’évader, ouvrir une fenêtre sur un univers que nous choisissons… Et honnêtement, si je devais être seule sur une île déserte, j’en aurais bien besoin !

6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
Je ne sais pas exactement. Je peux juste dire que je trouvais l’existence de mes héros fictionnels bien plus palpitante que celle de mon statut d’enfant. Je me souviens que je vivais leurs aventures, que je partageais leurs quêtes, que je frissonnais avec eux… Je trouvais extraordinaire de me plonger dans les livres… et de quitter ma réalité le temps d’un voyage imaginaire... Je suppose que l’envie d’écrire vient de cette magie-là. De cette force d’évasion que permet le livre.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Ma couleur préférée après le noir est le violet. Donc, oui, je crois que le rouge des blessures s’associe merveilleusement bien au bleu de l’encre !
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
Je ne sais pas s’il y aurait autant de livres, je n’ai aucune idée de ce qui fait moteur chez les autres auteurs et je suppose qu’il y a des réponses très différentes chez les uns et les autres.
Pour ce qui me concerne, j’ai des manuscrits sous le coude qui ne verront peut-être jamais la lumière du regard des lecteurs ! Et je crois que ça me plairait assez qu’ils soient lus même si je ne pouvais pas en revendiquer publiquement la maternité !
Je pense que l’on écrit un roman dans l’espoir qu’il soit lu un jour et que si le livre est un enfant dont on accouche, on lui souhaite aussi de vivre sa propre vie… non ? Que l’on soit « reconnu » ou non comme en étant l’auteur…
Je trouverais plutôt amusant qu’un de mes livres soit commercialisé anonymement, dès lors que j’aurais accès aux impressions des lecteurs et que je serais rémunérée à la hauteur des fruits qu’il porte. Ce n’est pas tant la publicité de mon nom qui crée pour moi la « vraie » reconnaissance que l’accueil que peuvent faire les lecteurs à un de mes bouquins.
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Justement parce que le monde n’est pas rose… et que c’est le noir de notre monde qui m’interroge et me bouscule le plus…
Cela étant, je trouve normal que certains lecteurs puissent alterner des lectures noires et des lectures plus légères (feel good, romans blancs, burlesque…). Moi-même en tant que lectrice, j’ai besoin parfois de m’évader dans un univers drôle ou divertissant…
Mais lorsqu’on écrit – même si j’ai pu sortir du genre noir dans certaines de mes productions non éditées – on pioche dans nos centres d’intérêt, nos interrogations, nos préoccupations… Au travers des livres, l’auteur que je suis porte un certain regard sur l’Humain, ses dérives, ses déviances, ses angoisses, ses dangers, ses anomalies… parce que ce sont là mes intérêts principaux.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Du calme et de la solitude. De la disponibilité psychique. Du « mauvais » temps avec un feu de cheminée (j’adore la pluie ou la neige, le genre de météos qui donnent envie d’être confinés chez soi !). Et un environnement où l’on se sent bien.
11. Si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Pour parler d’amitié, il faut certains ingrédients : complicité, connivence, loyauté, partage… Beaucoup de personnages principaux, héros de romans noirs, sont marqués, fracassés par la vie ou bien brillantissimes et, de ce fait, inaccessibles… Au final, beaucoup sont très seuls et peu enclins à se faire des amis !
Je pense donc que si je devais être amie avec un personnage de roman, ce serait plutôt un personnage de livre pour enfant ou young adult – la question de l’amitié tenant souvent une place sous-jacente, voire dominante… J’aimerais bien, par exemple, être amie avec Harry Potter !
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Mon taux de déchet diminue de livre en livre, c’est heureux ! On apprend à éviter certains pièges au fil de l’écriture, avec l’expérience. Aujourd’hui, j’évalue à un sixième grand maximum la quantité écrite qui sera finalement jetée à la poubelle !
Si je devais avoir accès aux travaux préparatoires d’un livre, j’adorerais qu’il s’agisse d’une œuvre classique car je me suis souvent demandé comment les auteurs géraient leurs manuscrits avant l’invention de l’ordinateur, des copié/collé, des delete en un clic de souris… Je pourrais choisir « Les liaisons dangereuses » de Laclos ou « Contes et nouvelles » de Maupassant (c’est un sacré exercice que celui de la nouvelle !!!) ou encore « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie, pour être dans le roman noir.

dimanche 6 janvier 2019

Nouvelle N°13 - Trois âmes pour seule arme

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Nouvelle N° 13 - Trois âmes pour seule arme



Marie avait d’abord eu cette intuition qu’il y avait une espèce de conjonction, d’alignement des choses (des planètes ?) permettant que cela arrive. Le passé revenait par bribes, par sensations qui lui tiraillaient le ventre, la réveillaient la nuit et la plongeaient dans un abîme de doutes et d’angoisse. Désormais, elle ne croyait plus en la fatalité. Depuis cette tête retrouvée sans corps sur la grève comme un trophée sanguinolent offert par un chat à son maître. Non, la fatalité ne pouvait plus être invoquée pour expliquer tous ces drames et elle était terrorisée à l’idée d’être mêlée de très près à ce qu’elle appelait désormais des meurtres en série.
***
D’un geste sec et précis, Michel décapsula sa troisième Lager sur le rebord du bureau. Le spectacle de la mousse brunâtre et du liquide ambré s’entremêlant dans le verre rompit un instant son ennui. En soupirant, il reporta son regard vers le ciel qui restait obstinément vide. Voilà plus d’une heure que ce maudit hélico aurait dû atterrir et lui était toujours coincé là, à brasser de l’air.
Ils envoyaient une femme cette fois, drôle d’idée. Il se demandait si on lui avait parlé des problèmes. Il ricana. « Problèmes », c’est le moins qu’on puisse dire. Il chassa une mouche qui s’intéressait d’un peu trop près à sa bière et en profita pour avaler une longue gorgée bien fraîche. Il avait tellement à faire ; la neige avait enfin fondu et le printemps explosait littéralement. Sur l’île tout était plus fort qu’ailleurs, il n’y avait pas de demi-mesure. L’hiver durait huit mois, les autres saisons se partageaient les miettes dans une violente précipitation. Sans signe avant-coureur, les orages venaient percuter le ciel tendre d’un printemps à peine éclos ; le temps d’une pluie torrentielle et les fleurs aux couleurs vives recouvraient l’île d’un patchwork bourdonnant d’insectes et pullulant de ces satanés maringouins qui vous pourrissaient la vie. Puis, au bout de cette folie venait l’été. Quelques divines semaines d’accalmie. L’île baignait alors dans une lumière surnaturelle et devenait le plus bel endroit du monde, le paradis sur terre. On se disait que, finalement, ça valait le coup de rester. Mais nous n’en étions pas là.
Depuis le redoux, Michel n’avait inspecté qu’un dixième du territoire dont il avait la responsabilité et il enrageait d’être coincé dans ce bureau. Il avait hâte de retrouver la profondeur de la forêt, le parfum sucré des jeunes pousses de pin qui embaumait l’air jusqu’à l’enivrement, les sous-bois regorgeant de baies. Il ressentait une vitalité absolue dans cet isolement total, dans cet environnement sylvestre vierge de toute présence humaine. Dans un geste d’impatience, ses deux poings s’abattirent sur la table. Il serait bien allé faire une tournée d’inspection tantôt… encore un projet auquel il allait devoir renoncer.
***
L’île lui sembla plus grande que sur les relevés topographiques qu’elle étudiait depuis quelques mois. Elle repéra immédiatement l’Œil de Caïn, un vaste trou d’eau émeraude dont la transparence laissait apparaître, comme une pupille au milieu de l'iris, de sombres masses rocheuses profondément enfouies sous la surface. Au nord, des falaises de calcaire surplombaient l’océan, partout ailleurs, une forêt d’épineux, d’érables et de bouleaux couvrait l’île d’un camaïeu de verts. L’hélicoptère décrivit une courbe à 180 degrés, et la côte sud apparut, majestueuse, ourlée de dunes et découpée de baies. Son esprit superposa instantanément, comme un calque, le plan qu’elle connaissait par cœur : là l’hôtel de luxe, là le golf 18 trous, ici la piscine extérieure chauffée et les chalets haut de gamme équipés de jacuzzis. Elle sentit l’adrénaline se répandre dans son corps. Ce projet c’était la cerise sur le gâteau, un cadeau du ciel qu’elle n’espérait plus. Des millions de dollars comme s’il en pleuvait. Transformer la matière brute, la modeler à ses idées pour en faire surgir la perfection, être l’esprit qui imagine, conçoit, réalise, le pied total. Encore quelques minutes avant d’atterrir et de fouler sa terre promise. Ce trou perdu, elle allait en faire de l’or.
***
Depuis le début de la matinée, Lili tournait en rond se sentant perdue, seule dans sa maison, comme si elle lui était devenue étrangère. C’est pourtant ici, dans la demeure du gardien de phare de l’Anse aux Baleines qu’elle était née. Elle ressentait un trouble toujours plus profond ; quel souci de ne plus savoir où trouver les objets familiers ! Dieu, ils disparaissaient tout le temps, à croire qu’une autre personne vivait avec elle et lui jouait des tours. La seule chose qui restait en place était son piano. Elle passa sa main sur l’instrument installé face à l’océan derrière la baie vitrée. Son regard clair se perdit dans le ciel limpide où, au loin, un hélicoptère se dirigeait vers l’île, sûrement la visiteuse qu’elle attendait, se dit-elle. Puis elle scruta l’océan à la recherche de la première baleine qui viendrait longer la côte pour se nourrir dans les eaux riches en krill. Même après toutes ces années, c’était un bonheur sans pareil de repérer un souffle à la surface de l’eau, de voir apparaître un dos noir et parfois le spectacle d’une queue émergeant de l’océan. Il y avait eu l’accident bien sûr, les deux géologues avaient tragiquement disparu en mer, leur kayak renversé par une baleine à bosse qu’ils avaient approchée de trop près. Elle les avait mis en garde pourtant : il fallait garder ses distances. Ces bêtes sous leurs abords pacifiques n’en étaient pas moins colossales. On était vite fasciné par le spectacle et c’est alors que l’erreur fatale survenait. Fascinantes, elles l’étaient pour sûr. Elles l’avaient toujours ensorcelée. Son cœur se serra à cette pensée ; jamais elle ne pourrait vivre ailleurs, elle aimait son île passionnément. Elle ressentit de tout son être cette ivresse familière qui la rassurait et poussa un petit cri de soulagement. Elle avait hâte de les voir arriver même si, aujourd’hui, la mer restait vide. La tension ressentie quelques minutes plus tôt était retombée. Elle s’assit sur le siège de velours pourpre, souleva le couvercle du piano. Ses doigts trouvèrent le chemin du clavier, son pied nu s’approcha de la pédale et les premières notes de l’Andantino de Khatchaturian dispersèrent le silence de la pièce.
***
Hello, ça va bien ? cria Michel dans le vrombissement des rotors
Jude Spencer tendit une main ferme et un sourire aux dents parfaitement blanches. Ses yeux bleus plongèrent dans ceux du garde-forestier et s’y attardèrent quelques secondes.
Oui, merci de m’accueillir.
Michel se saisit de la valise tendue par le pilote puis ils coururent ensemble en direction de la cabane qui servait de bureau tandis que l’hélico redécollait déjà.
Vous avez fait bon voyage ?
Parfait, le temps est superbe par ici. Il pleut des cordes à Toronto.
À cette époque, il faut se méfier, ça ne dure jamais bien longtemps. Je vous propose un verre ?
Non ça ira. Pouvez-vous m’appeler un taxi pour me conduire à mon logement ?
Michel sourit en secouant la tête :
pas de taxi chez nous. Bienvenue au bout du monde ! J’ai mon auto par ici, si vous avez quelques minutes, le temps que je ferme le bureau…
Ce sera parfait, avec plaisir.
Michel l’observa à la dérobée. C’était une belle femme brune, la quarantaine, peut-être plus- allez savoir avec les citadines -, une silhouette mince parfaitement moulée dans un tailleur pantalon gris et un chemisier blanc largement échancré. Il se racla la gorge comme pour évacuer les images qui lui montaient à la tête. Voilà ce que c’était de vivre en ermite depuis trop longtemps.
On peut y aller, dit-il en lui montrant le chemin vers la sortie. Alors comme ça, ils ont relancé le projet ?
On dirait bien ! Ça ne fera pas de mal un peu d’animation dans le coin…
Michel fronça les sourcils mais ne répondit rien, se contentant de jeter un œil inquisiteur sur le décolleté de sa passagère. Elle n’avait pas l’air de vouloir revenir sur le passé. Peut-être n’était-elle pas au courant. Elle n’était pas la première à avoir débarqué sur l’île, plein de beaux projets dans la sacoche. Aucun ne s’était concrétisé… et pour cause… il y avait eu tous ces accidents. Pas un de ces fringants entrepreneurs n’était reparti vivant et la vie sur l’île avait suivi son cours, immuable.
Ils continuèrent à discuter de choses et d’autres, Michel la renseignant sur l’activité insulaire et les principales commodités, elles n’étaient pas nombreuses, juste un dépanneur et un bar au centre du seul village de l’île. Pour le reste, il fallait se débrouiller. Pas de médecin, pas d’école, pas de bureau de poste, à quoi bon pour une petite centaine d’habitants ?
Mais de quoi vivez-vous ici ?
De la pêche, du bois, un peu d’agriculture, un peu de commerce, il y a une communauté d’artistes aussi et quelques-uns d’entre nous travaillons pour l’administration : je suis moi-même employé de la SEPAQ et un peu l’homme à tout faire de l’île. Beaucoup sont partis, les jeunes surtout. La plupart ne reviennent pas une fois leurs études terminées.
Le projet donnera du travail à tous ! L’île va se réveiller !
De la job très saisonnière…
Pas tant que ça. Qui travaille en hiver ici actuellement ? Pas grand monde, je suppose.
Ah oui l’hiver, c’est calme, enfin façon de parler, c’est sûr qu’il ne fait pas bon sortir !
Et où fait-il bon sortir dans le coin ?
Bien, il y a l’embarras du choix, dit-il en balayant le paysage de son bras libre.
Je veux parler de divertissements, boire un coup, danser, s’amuser quoi !
Oh pour ça, le bar de Jean a toujours fait l’affaire, répondit-il en hochant la tête.
Le bar de Jean, répéta-t-elle, je vois…
Mais déjà ils arrivaient devant la maison de Lili. Ils descendirent simultanément, le temps qu’il s’empare de sa valise, elle frappait déjà à la porte. Il l’observa sans retenue, son regard s’attardant sur ses fesses, comme malgré lui. Décidément elle lui faisait de l’effet, c’était presque magnétique cette attirance, tous ses signaux étaient aux rouges, ses hormones mâles en surchauffe. Elle se retourna et surprit son regard. Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres.
Michel, si ça vous dit de prendre un verre chez Jean ce soir, repassez vers 18 heures !
La journée prenait finalement une tournure plutôt sympathique et il lui restait même du temps pour aller faire un tour du côté de la colonie.
***
Le regard de l’enfant n’avait pas cette âme qu’elle recherchait dans sa peinture. Marie soupira en jugeant d’un œil sévère le résultat de deux jours de travail. Non décidément, rien n’allait. Elle n’arrivait plus à peindre depuis que le passé refaisait surface ou était-ce depuis qu’elle avait quitté l’île ? Elle avait toujours mieux peint là-bas, comme si la lumière unique de l’île pénétrait ses toiles pour les magnifier. Mais cette fois, ses doutes étaient trop forts, elle n’avait pas pu rester. Et à qui en parler ? Tout ceci était tellement irrationnel. N’était-elle pas moitié indienne ? Ses racines ne la portaient-elle pas à fantasmer une réalité ou à chercher des explications surnaturelles ? Elle était obnubilée par les souvenirs qui remontaient de plus en plus précisément et tournaient en boucle, toujours plus effarants. Elle avait beau se raisonner, à chaque fois, elle en arrivait aux mêmes conclusions.
***
Michel ne se rendait qu’une fois par an aux falaises abritant les fous de Bassan, une colonie de plusieurs milliers d’individus unique au monde. L’odeur de goémon y était irrespirable, le vrombissement des mouches follement excitées lui soulevait le cœur. Les fous n’étaient jamais aussi bien nommés que quand ils labouraient le ciel en tous sens de leurs vols nets, puissants, incisifs, puis piquaient vers la mer dans des plongées tranchantes qui poignardaient la surface de l’eau de centaines de blessures. Une sauvagerie sidérante pour ces oiseaux à la beauté doucereuse. Mais cette beauté ne l’émouvait plus. Il y avait cette image lancinante, cette vision cauchemardesque du cadavre qui remontait tout droit de son enfance. Ces années d’insouciance où ils disparaissaient pendant des heures avec Marie, trompant la vigilance de Lili, libres mais oh combien à la merci de cette nature sauvage. Il avait caché les yeux de son amie pour masquer la vue terrifiante de ce corps en lambeaux, là au milieu des oiseaux, dépouillé de son humanité par des centaines de becs avides. Mais il savait que derrière ses doigts enfantins, elle avait gardé ses yeux grands ouverts. Comme lui, elle avait vu les trous sombres des yeux, la gorge transpercée de toutes parts, le carmin des plaies béantes. Tous deux, ils avaient vu le sang souiller le plumage blanc. Ils n’en avaient jamais reparlé entre eux. Le silence de la sidération. Mais en ce jour de printemps, l’activité de la colonie était normale : les mâles paradaient, les femelles couvaient, les premiers oisillons gris et ébouriffés exigeaient d’être nourris sans discontinuer. Les cris gutturaux des oiseaux étaient assourdissants. Michel se contenta d’un regard circulaire puis fit demi-tour, laissant derrière lui cette vie frénétique et avide.
***
-Je me sens perdue ma chérie. Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Tout ceci m’échappe. Je ne retrouve plus rien dans ma propre maison. Et il y a cette femme que je ne connais pas. Elle est chez moi. Elle est venue avec Michel. Elle me fait peur. Elle n’est pas comme nous. Et les baleines, elles ne viennent pas cette année, que se passe-t-il ?
Marie resta sans voix au bout du fil. Interloquée. Mais qu’arrivait-t-il à Lili, sa vieille Lili ? Elle avait cette voix fluette de petite fille apeurée, cette voix plaintive qui ne lui appartenait pas, qui ne lui ressemblait pas. Elle aurait voulu la rassurer mais elle sentait bien que les mots- les maux, devaient sortir. Elle la laissa poursuivre. Lili hoqueta, des sanglots dans la voix :
—  Je ne suis plus bonne à rien Marie. Mes semis ont crevé dans leurs bacs, je perds tout, soupira-t-elle. Reviens, tu me manques tellement. La maison est grande. Ta chambre est prête, la rose avec les petites fleurs liberty sur les murs, tu te souviens ? Il faudra changer le papier un jour, il est un peu défraîchi. Je demanderai à Michel, c’est un gentil garçon Michel, j’aurais tellement aimé vous marier tous les deux, vous auriez vécu ici, avec moi, comme avant et je n’aurais plus jamais eu peur.
Je vais venir Lili. Ne t’inquiète pas. Je téléphonerai à Michel ce soir. Il viendra me chercher. Dans quelques jours je serai près de toi. Tout ira bien. Les baleines sont en route. Nous irons les voir ensemble à la Pointe-Noire. Bientôt.
Marie raccrocha, le cœur meurtri. Lili n’allait pas bien, elle avait besoin d’être tranquillisée, de l’avoir auprès d’elle. Même si elle s’était promis de ne jamais revenir, son retour sur l’île semblait désormais inéluctable. Elle appréhendait déjà les conséquences. Elle le sentait, l’engrenage venait de s’enclencher, une nouvelle fois.
***
Ils étaient installés côte à côte sur la banquette du bar, à écouter distraitement cette musique country un peu démodée qui passait à la radio. C’était leur deuxième rendez-vous et ce soir il avait bien l’intention de passer aux choses sérieuses. Après une troisième bière, Jude avait pris les devants en l’embrassant et Michel laissait désormais ses doigts s’aventurer de plus en plus loin sur sa peau soyeuse. Tout son corps était électrisé et il s’en voulait de n’avoir pas l’esprit totalement disponible et serein. Le matin, il était allé chercher Marie au traversier. Marie… Son cœur se serra. Marie revenait après avoir littéralement fui l’été dernier. Elle était partie quelques jours après la mort des trois architectes qui travaillaient sur le projet repris par Jude. Bouleversée, elle s’était sentie coupable de leur avoir indiqué le plus joli coin où garer leur camping-car, comme si elle y pouvait quelque chose ! Une falaise qui s’effondre, ils se trouvaient là au mauvais moment c’est tout. Lui-même n’avait-il pas annulé un rendez-vous alors qu’ils auraient dû être ensemble, loin de la falaise à ce moment précis ? Le destin pouvait se montrer cruel parfois.
Michel se ressaisit. Il fallait que les choses soient claires dans son esprit : Marie était revenue pour Lili, pas pour lui. Il n’allait pas gâcher sa soirée, d’autant que Jude venait de constater qu’il manquait la clef de la porte d’entrée sur le trousseau que lui avait remis Lili avant de sortir. Il était trop tard pour appeler la vieille dame. Michel s’était empressé de lui proposer le gîte. Il projetait de l’emmener dans sa cabane, au bord de la rivière qui prenait sa source dans le lac de Caïn. C’était son refuge d’homme des bois, aménagé avec tout le confort nécessaire. Il plairait à Jude.
On y va ? murmura-t-il à son oreille.
Allons-y et voyons où la nuit nous mène, répondit-elle gaiement en lui prenant la main.
C’est Marie qui a découvert la tête de Jude le lendemain, au bord de la rivière où elle cueillait ses agates, près de la cabane de Michel. C’était tout ce que l’ours avait laissé d’elle.
***
Il y avait eu sept morts violentes sur l’île. Elle avait fait la liste. Toutes liées au projet. Toutes liées à eux trois : elle, Lili, Michel. Depuis le premier entrepreneur tué par les oiseaux dans la colonie alors qu’ils étaient encore enfants et jusqu’à Jude dernièrement. Tous les trois avaient joué un rôle, même infime, dans les sept disparitions. Tous les trois connaissaient les victimes, leur avaient parlé, les avaient plus ou moins menées à la mort par des concours de circonstances qui s’étaient enchainées. Implacablement. Dans ce petit coin du monde, la nature se rebellait, elle en avait désormais la certitude. Pas de superstition, pas de surnaturel. Juste la nature, le Grand Esprit qui se servait d’eux, comme de prêtres sur l’autel sacrificiel, comme d’une arme pour éliminer ceux qui souhaitaient la soumettre. Tous trois soudés irrémédiablement par quelque chose de plus fort qu’eux et qui les dépasse... Chacun jouant, à son insu, un rôle indispensable dans chaque tragédie. Tous les trois, liés par ce rapport intime et puissant entre eux et cette île. Elle savait qu’elle devrait fuir, mais tout désormais l’en empêchait.
***
2 ans plus tard.
Marie est allongée depuis quatre mois. Le temps a passé si lentement. Les oies bernaches sont reparties vers le sud et déjà des bouffées d’hiver tambourinent aux portes des maisons. Quelques jours encore et elle découvrira les deux petits qui pour le moment se tiennent bien au chaud à l’abri de son ventre. Une fille et un garçon. Des enfants de l’île.
Elle entend Lili chantonner dans la cuisine. Chère Lili. La maladie fait des ravages. Son esprit s’égare chaque jour davantage dans la contemplation de la mer et du ciel. Marie et Michel assistent impuissants à ce naufrage. Leur seul réconfort est d’être présents à ses côtés. Pouvait-il en être autrement ? C’est à leur tour de veiller sur elle comme Lili a toujours été là pour veiller sur eux.
Elle se fait du souci pour Michel aussi. La Sepaq n’a plus les budgets suffisants pour l’employer. Trop expérimenté, trop cher. Michel cherche des solutions et passe plusieurs jours par semaine sur le continent. Elle le sent si préoccupé. Une famille à charge et plus de travail. Marie trouve qu’il a un peu trop le goût de boire ces derniers temps.
Depuis la mort de Jude, l’île semble plongée dans un long sommeil, bercée seulement par le rythme des saisons. Il arrive à Marie de repenser aux événements et alors, l’angoisse l’étreint.
Mais tout est calme. Rien ne se passe.
Jusqu’à aujourd’hui.
Marie entend la porte s’ouvrir. Michel entre dans la chambre avec dans son manteau, un peu de l’air glacial du dehors. Il s’approche d’elle, il a l’air heureux, confiant. Il embrasse doucement ses lèvres puis dépose un baiser sur son ventre rond.
Tu ne devineras jamais ! Le projet redémarre sur l’île et cette fois, c’est à moi qu’ils ont confié les rênes !
Marie se pétrifie puis sa main se pose sur son ventre. Leurs enfants chéris, leurs héritiers. Elle sait qu’une fois encore rien ne pourra arrêter l’engrenage.

mercredi 19 décembre 2018

L'interview de la semaine : Balthazar Tropp


Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



Aujourd’hui l’interview de Balthazar Tropp





1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l'écriture, histoire d'être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Dans mon salon ? (rire ) J’écris des histoires relativement chiantes sur des types névrosés, et cette activité me plonge dans des abimes d’angoisse que je transporte de ma chambre à la cuisine, en passant par les petits coins, le dressing et la douche. Alors votre salon !..
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Est-ce qu’on est en train de parler de la réponse absolue ? Celle qui règlerait toutes les autres ? La clé de la paix, de la sérénité et de la joie ? Merci de garder vos menaces pour d’autres, je ne mange pas de ce pain-là.
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Disons une soirée que j’ai découverte via un personnage (Ringolevio, Emmeth Grogan). Une chaude nuit en Août 67, à San Francisco ,USA. Une petite sauterie en appartement organisée par les Diggers de San Francisco (Les vrai Diggers quoi, les premiers). Quelques personnes, un peu de LSD. Débarquent : Ginsberg, Burrough, Cassady, Kesey, le jeune tom Wolf, le Yellow Submarine ( un camion ) des Pranksters, mais aussi les états majors des Hell’s Angels et des Black Panthers. Bientôt la soirée déborde dans la rue. Mille personnes. Deux milles. Trois milles. La police débarque. Arrête le patron des Hell’s. Une foule immense converge vers le comico, portant un cercueil chargé de billets pour payer la caution. Les flics paniquent et libèrent le larron. Bref une sacré soirée.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Flash. Je serais Flah. C’est pas très original, mais je pourrais faire des sacrés tours de magie, gagner une ou deux médailles olympiques, braquer suffisament de camions de la Brink’s pour me mettre à l’abri, et utiliser les propriétés de la relativité restreinte pour vivre mille ans et écrire une série de 137 romans.
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n'avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Non, je rêvasserai plutôt. Je suis pas très #plaisirdecrire, et je vois pas pourquoi je me ferais chier comme je le fais si personne n’était là pour voir le résultat.
6. Quel a été l'élément déclencheur de ton désir d'écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
C’est Martin Eden, de Jack London qui a été le déclencheur. Ce désir a ensuite largement été alimenté par John Fante, Bukowski et plus localement par Philippe Djian. Je fantasme largement la galère de l’écrivain, travailler sans être lu, n’avoir pas de reconnaissance, pas de flouze. Du coup en ce moment je suis aux anges !
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l'encre bleue de l'écriture ?
Oui grave. Je dirais même : l’on orne la nacre nos fantasmes du liséré pourpre de nos saignements… Et biiiiim !
8. Penses tu qu'autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym'us, il fallait publier des livres sous couvert d'anonymat, en écrirais-tu ?
En réalité, je pense que si les maisons d’édition se décidaient à anonymiser tous les manuscrits qu’elles recevaient (y compris les auteurs déjà publiés), cela ferait un bien fou à la littérature. Ca va peut-être pas plaire à mes collègues professionnels de ce concours, et peut-être que je changerais d’avis si jamais j’étais moi aussi publié, mais je pense que l’énergie et la folie qu’il faut mettre pour faire un bon roman se nourrit beaucoup de l’angoisse que le bouquin ne soit pas publié. Après c’est un point de vue très personnel. Je veux me fâcher avec personne…
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Je suis plus gris que noir, mais on m’a proposé de participer à ce concours, et ça a été à ma grande surprise un grand moment de joie. Il y a un côté je trouve super relaxant à imaginer le pire, en vrai ça en devient presque drôle.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Le matin, trois heures, avec open café-clope, des boules Quies et des gens autour qui font leur truc sans te solliciter. La cerise sur le gateau c’est d’avoir un être, que tu aimes, et qui te demande de lire ce que tu as fait. Allez, un petit lectorat, qui te suit, qui t’envoie des messages pour te dire que c’est cool et qu’ils en veulent encore. On peut rêver…
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Je pense que le personnage qui m’a le plus touché, c’est Arthuro Bandini, l’alter ego de John Fante dans quasi tous ses romans. Je lis Un chien stupide, et je chiale, littéralement, j’ai envie de le prendre dans mes bras.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
J’ai un fort taux de déchet, j’écris à deux à l’heure, et je sais pas si je dois mettre ça sur le compte d’un manque de confiance en moi ou d’une exigence nazistique. Si j’avais accès à des brouillons, ce serait ceux de la série des Rougons-Macquart. Je trouve que ce qu’a fait Zola sur ce coup, c’est surement le travail littéraire le plus ambitieux qui m’ait été donné de lire, et je serais curieux de savoir comment il s’est organisé pour ne pas s’y perdre.


dimanche 16 décembre 2018

Nouvelle N°12 - Nos chers voisins

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Je les ai croisés pour la première fois dans le hall d’entrée, près des boîtes aux lettres, alors que je m’apprêtais à sortir mon chien. Il était environ vingt-deux heures.
— Bonsoir ! Nous sommes vos nouveaux voisins du dessus. Nous venons d’arriver. Voici ma femme. Et ma fille, Pami.
Je leur ai aussitôt souhaité la bienvenue, c’est une chose qui se fait.

Je ne les rencontrais pas souvent. Parfois, le matin, quand je sortais de chez moi pour emmener ma fille à l’école, je voyais la femme surgir en trombe de la cage d’escalier, traînant dans son sillage la fillette ensommeillée. La mère courait devant sans lui tenir la porte, mais elle ne s’en préoccupait pas, elle avançait au rythme d’un pas cadencé que la fillette peinait à suivre. Ça me faisait mal pour l’enfant qu’on venait à peine d’extirper de son lit et qui suivait bon an mal an.
Passe encore qu’on soit obligé de courir une fois pour pallier un défaut de réveil. Mais pratiquement tous les jours, ça me dépasse. Il suffirait de s’organiser un peu.
Ces fois-là, la femme me saluait à peine, un « bonjour » forcé, soufflé comme un coup de vent, à peine audible. Et, pour compléter le tableau, un regard dur, rivé au sol. Elle faisait la tête. En permanence.
Leur attitude me consternait. Se montrer poli et souriant est la moindre des choses. Je pense pour ma part être une personne joviale, j’estime que je n’ai pas à faire peser mes états d’âme sur ceux qui m’entourent. D’ailleurs, la gamine aussi était avare de sourire. Que voulez-vous, les chiens ne font pas des chats.

Au début, nos voisins étaient des gens plutôt discrets.
Jusqu’à cette nuit-là.

Alors que je tenais mon chien en laisse — c’était l’heure de la dernière balade —, j’ai trouvé l’homme dans le couloir, très excité. Il m’a montré un mot accroché à la porte vitrée que j’ai survolé rapidement. Il a commenté : « C’est nous, c’est pour l’anniversaire de ma fille, on s’excuse, on risque de faire un peu de bruit, on voulait prévenir. Mais c’est l’anniversaire de ma fille, vous comprenez. » J’ai souri de bonne grâce et j’ai transmis mes bons vœux. Puis je l’ai observé qui faisait la circulation derrière la grille de la cité et qui accueillait ses invités. Ils s’annonçaient nombreux ; autant de personnes dans un si petit appartement, cela me laissait perplexe. Alors, au moment où je suis rentrée avec mon chien, comme l’homme était encore là, je l’ai prévenu :
— Essayez de ne pas faire trop de bruit quand même.
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas, Madame. 
Résultat, à l’aube, la fête battait encore son plein. Une musique assourdissante, des éclats de voix avinées, des talons qui claquaient sur le parquet. Mon mari et moi avons vibré au rythme de leurs vociférations jusqu’à sept heures du matin. En début d’après-midi, la musique a repris de plus belle. Mon époux était énervé, il voulait monter. Normal. J’ai tenté de l’apaiser : je n’aime pas les conflits, et on ne sait jamais sur qui on tombe : ces gens étaient peut-être des détraqués. Mais mes protestations n’ont pas pu entamer sa détermination : il s’y est rendu. C’est la femme qui lui a ouvert. Elle a obtempéré illico. J’étais rassurée.

Le surlendemain soir, nous regardions un film à la télévision lorsque la musique s’est à nouveau mise à trompeter. Des hommes parlaient si fort que j’avais l’impression qu’ils étaient au milieu de mon salon. Je regardais mon époux qui soupirait ostensiblement. Il perdait patience.
Je n’aime pas quand mon mari s’énerve, j’ai peur de ce qu’il pourrait advenir, je m’imagine toujours le pire, une bagarre, une dispute qui se termine mal, ce n’est pas si rare. Du coup, cette fois, j’ai pris les devants et je suis montée. La femme m’a ouvert. Il y avait du monde chez eux. Elle a refermé la porte juste derrière elle afin que ses invités ne me voient pas. Je lui ai demandé s’il était possible de faire moins de bruit, arguant que ma fille devait se rendre à l’école le lendemain. « Comme la vôtre, je suppose », ai-je ajouté afin de stimuler sa conscience maternelle. Elle a hoché la tête, m’a jeté un « d’accord » de principe avant de disparaître. Deux heures plus tard, je me trouvais à nouveau sur leur pallier, excédée par le bruit qui n’en finissait pas et fébrile d’avoir dû calmer mon époux qui menaçait de prendre le relais avec une virulence qui m’effrayait. Un des invités m’a ouvert, un grand homme carré, en costume, empestant l’eau de toilette.
— Écoutez, ai-je fait en tentant de réprimer mes tremblements, ça fait trois heures, le bruit, les voix, les talons sur le parquet, le volume est trop haut, il faut baisser.
Il a tangué en me dévisageant d’un regard torve.
— Ouais, on s’en va de toute façon.
Mon cœur s’est remis à battre normalement, mon mari resterait au bercail, j’aurais eu raison des malotrus. Mais au petit matin, des voix ont éclaté. Le voisin beuglait des paroles incompréhensibles tandis que sa femme hurlait « Au secours, lâche mon téléphone, lâche-moi, au secours ».
J’ai pivoté vers mon mari dont les yeux étaient rivés au plafond. La minute suivante, notre fille, effrayée, est venue se réfugier dans notre lit.
— Il ne manquait plus que ça, ai-je lâché, les voilà qui se disputent. Décidément…
Les vociférations allaient croissant, l’homme continuait à aboyer, et la femme, à hurler comme une hystérique.
— Il va lui faire mal ? s’est alarmée notre fille.
— Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, essaie de dormir, ai-je murmuré.
J’ai quand même interrogé mon mari, histoire d’être en ordre avec ma conscience :
— Tu crois qu’il faut faire quelque chose ?
Il a secoué la tête, j’ai soupiré d’aise : que l’un de nous s’en mêle alors qu’on ne connaissait rien à l’affaire ne me paraissait pas très prudent : on n’est jamais à l’abri de se méprendre, ou, pire, de récupérer une balle perdue. Chacun chez soi, chacun ses problèmes.
— Et la petite fille ? a insisté notre fille.
— Si la petite fille pleure, je monte, ai-je promis pour avoir la paix.
Le jour s’est levé sur nos cernes et nos mines blafardes. En début d’après-midi, rebelote, voix, musique. Ils dépassaient les bornes.
— Et puis merde, j’y vais, ai-je crié à mon mari depuis le couloir.
Le locataire m’a ouvert.
— Vous vous rendez compte ? La fête qui s’est terminée à pas d’heure, la musique à fond, le volume sonore des discussions, et, cette nuit, la dispute avec votre femme…
— On s’est pris la tête, m’a-t-il répondu, penaud.
Je me suis radoucie, il n’était pas dans mon intérêt de le braquer. Et puis, il avait l’air sincère. Les hommes qui souffrent m’ont toujours inspiré de la sympathie.
— Ça nous arrive à tous, évidemment, mais la prochaine fois, essayer de baisser d’un ton, ou sortez faire ça dehors… Vous savez, vos cris ont vraiment fait peur à ma fille. Je n’imagine même pas la trouille de la vôtre.
Les mains dans les poches, il a haussé les épaules pour toute réponse.
— Bref, ai-je conclu, de deux choses l’une, ou bien ça se calme tout de suite, ou bien je préviens le bailleur.
— Ah bah non, il ne faut pas.
— Je suis entièrement d’accord, je n’ai pas envie non plus d’en venir là. Nous avons toujours vécu en HLM et nous n’avons jamais eu de problème jusqu’à présent.
J’étais fière : j’étais parvenue à dire ce que j’avais à dire, avec diplomatie, mais sans mâcher mes mots. Une main de fer dans un gant de velours.
Mes menaces ont porté leurs fruits, les nuisances sonores ont cessé dès la nuit suivante. J’ai cru que l’homme avait compris, j’ai pensé que son civisme dépassait celui de son épouse.
J’ai rapidement déchanté : les cris, la musique, le bruit, les rires, les disputes ont repris. Elles étaient d’ailleurs d’une violence inouïe, la dernière supplantant systématiquement en hargne la précédente. Je plaignais la pauvre enfant qui était témoin de ce déferlement de haine. Je l’imaginais inquiète au fond de son lit, en train de se ronger les ongles, en attendant que le calme succède à la tempête.

Chez moi, l’ambiance devenait électrique et je passais des heures à tempérer mon mari par crainte du débordement, ce qui finissait par nous rendre agressifs l’un envers l’autre. J’entendais mon époux soupirer d’exaspération et cela me rendait nerveuse. Je faisais mon possible pour atténuer le préjudice, quitte à forcer un peu le trait. « Mais non, ce n’est pas si fort après tout, il faut être un peu tolérant, ils ne sont pas responsables de la mauvaise isolation des appartements. », répétais-je en me montrant le plus convaincante possible.
On n’imagine pas à quel point le bruit peut vous prendre en otage. Je n’en dormais plus, j’étais sur le qui-vive en permanence, les oreilles dressées dès que je distinguais le moindre craquement. J’en voulais à mon mari de ne pas prendre sur lui et, lassée de faire tous les efforts toute seule, je le bombardais de reproches : « Tu réagis comme un vieux grincheux », « Tu focalises », « Trouve-toi une occupation », « Achète-toi un casque ».
La vie devenait compliquée. J’étais sans cesse écartelée entre les voisins avec qui je ne voulais aucun problème et l’énergie folle que je dépensais pour canaliser mon époux tandis que lui ne prenait pas la peine de dissimuler son agacement. Il n’avait que ses nerfs à gérer, j’étais en garde de tout le reste.

Les semaines passaient et augmentaient notre malaise. Nous n’existions plus qu’au rythme des voisins, les nerfs en pelote en permanence. Je me rassérénais quand je les entendais partir, je guettais leur retour avec fébrilité. Je n’étais complètement sereine que le matin, après huit heures, quand je savais que l’homme dormait et que la femme n’était pas là. C’était une sorte de répit. Parfois, je m’autorisais une petite vengeance : lorsque la nuit avait été abîmée par leur rixe, je faisais courir sur le chauffage en fonte le dos d’une cuillère en bois, ricanant à l’idée que cela réveillerait le voisin qui dormait tranquillement alors que j’étais sur le point d’exploser. Même ma fille subissait le préjudice : je l’enjoignais sans arrêt à retenir ses rires et à se taire, prétextant que nous nous devions d’être irréprochables pour conserver notre crédibilité.

Ce soir-là, ma fille et moi étions devant la télévision. C’était la finale de The Voice. Un peu plus tôt, mon mari exaspéré s’était retiré dans notre chambre. Au-dessus, le bruit était assourdissant. Plusieurs fois d’affilée, j’ai augmenté le son du téléviseur dans l’espoir de couvrir le raffut des voisins et de détourner l’attention de mon époux dont je me doutais qu’il devait être en train de fulminer tout seul dans notre lit. Tout en appuyant sur la télécommande et en m’esclaffant ostensiblement sur la tenue de telle ou telle chanteuse en herbe, je sentais monter en moi une irrépressible rage. Rien à faire, je n’arrivais pas à suivre le programme. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, claqué la porte de chez moi, monté les marches quatre à quatre. Mon cœur battait à tout rompre. J’ai sonné. La femme a ouvert, en décochant un œil méfiant vers son époux. J’ai compris qu’elle espérait qu’il ne viendrait pas s’interposer. Rond comme une queue de pelle, j’ai entendu celui-ci vociférer :
— C’est encore la voisine, c’est tous les jours, on peut rien faire ici, elle vient toujours nous faire chier.
L’accueil m’a raidie : comment osaient-ils se montrer si impolis alors que je faisais mon possible pour leur éviter des déboires désagréables ? La voisine a fermé la porte derrière elle. Nous nous sommes retrouvées seules dans le couloir. Elle a prononcé à voix basse :
— C’est pour le bruit, c’est ça ?
Non, c’est pour vous arracher le cœur, ai-je failli répliquer à cette imbécile aux yeux bovins.
— Oui, c’est vraiment impossible, je ne sais pas si vous vous rendez compte du calvaire que nous vivons. Je vous préviens, c’est la dernière fois que je monte. La prochaine fois, c’est signalement à l’office d’HLM. Il est vingt-trois heures, ça fait plus de deux heures que ça dure, on n’en peut plus.
— Deux heures ? Ah, je ne savais pas, je viens de rentrer…
Son mari continuait à aboyer derrière la porte comme un chien derrière sa grille.
— On n’a qu’à les faire chier encore plus, grondait, hilare, un de ses potes.
J’ai fait la grimace. La femme a reculé avant de me claquer la porte au nez. J’ai pensé qu’elle allait s’expliquer avec son mari et qu’elle reviendrait dès qu’ils auraient échangé sur la bonne attitude à adopter.
J’ai attendu en vain, la porte est restée désespérément close. J’étais outrée. Non seulement personne ne s’était excusé, mais en plus j’avais dû essuyer les insultes de cette bande de soiffards alors que ma famille était littéralement en train d’imploser à cause de leur manque de savoir-vivre. C’était trop.
Dès le lendemain, j’en avisais la gardienne qui me promit d’intervenir.
— Vous avez bien fait de m’en parler avant d’envoyer un courrier, il vaut mieux que ces choses-là se règlent d’un commun accord.
Je me suis retenue de répondre qu’il n’y avait aucun commun accord à trouver, qu’il fallait seulement qu’ils se taisent ou qu’ils fassent capitonner leur appartement, que je n’avais rien à me reprocher. Je suis repartie chez moi, légère d’avoir enfin sauté le pas et persuadée que les choses se tasseraient.
Deux heures après, j’ai trouvé un sac-poubelle sur mon palier, rempli de détritus nauséabonds.
Bon.

Un peu plus tard, ma fille et moi étions en train de sortir le chien. Elle avait voulu jouer sur les tourniquets qui donnaient sur notre immeuble. Elle sautillait sur les graviers quand une bouteille a atterri par terre, à ses pieds. À quelques centimètres près, le verre se serait fracassé sur le crâne de mon enfant. Éberluée, j’ai observé le tesson éclaté sur le sol, avant de lever les yeux vers les fenêtres. Au premier étage, un rideau venait de bouger. Un goût âcre a envahi mon palais. Coïncidence, ai-je songé en m’efforçant de contenir l’angoisse qui commençait à se déployer au creux de mon ventre, ou problèmes de courants d’air. J’ai saisi le bras de ma fille, encore interdite de ce à quoi elle venait d’échapper.
— Viens, on rentre.
Elle m’a suivie en silence.
Mon mari m’a conseillé de déposer une main courante. Je lui ai répondu que je n’en voyais pas l’intérêt, étant donné que je ne savais pas d’où avait été tiré le projectile. On ne se rendait pas au commissariat avec de vagues suppositions, les policiers allaient me rire au nez. Après tout, un rideau qui bouge n’est pas une tentative d’assassinat.
Le lendemain matin, alors que ma fille, cartable au dos, attendait dans le hall que je ferme la porte de l’appartement à clé, la voisine est apparue, fidèle à elle-même, pressée, tête baissée, regard vide tourné vers ses chaussures, répondant à mon « bonjour » d’une voix éteinte, presque brisée, sa fille courant derrière. Elles sont passées à hauteur de la loge de la gardienne que cette dernière était en train de balayer.
— Bonjour, vous allez bien ? a prononcé, enjouée, ma voisine.
Les bras m’en sont tombés. Elle savait donc se montrer aimable. Et avec la gardienne en plus.
— Très bien, je vous remercie, a répliqué l’autre.
Puis, s’adressant à la fillette :
— Tu vas à l’école, ma puce ?
La gosse a dodeliné de la tête. Une inquiétude viscérale, sourde, m’a submergée. La gardienne m’a saluée. Je n’ai pas aimé son sourire.
Le soir même, je me suis retrouvée nez à nez avec le voisin. Il faisait nuit. Il se tenait sous un réverbère, avec sa fille. Je me suis émue en moi-même du fait que l’enfant n’était pas encore couchée à cette heure tardive. J’ai voulu le contourner. Raté.
— Bonsoir ! C’est votre chien ? Comme il est mignon… Regarde, Pami, tu veux caresser le chien ?
J’ai pensé qu’une demande d’autorisation aurait été bienvenue, mais, résignée, j’ai tenu mon chien pour que la fillette puisse le toucher. Après tout, l’enfant n’était pas responsable de la mauvaise éducation de ses géniteurs. Le père, à son tour, s’est penché. Il sentait l’alcool à plein nez. Mon chien semblait nerveux, il cherchait à se dégager de son emprise et secouait vigoureusement ses petites pattes dans le vide. Mal à l’aise, j’ai écourté l’échange, prétextant un mal de gorge carabiné, et j’ai traîné mon chien à plusieurs mètres de là, tout en épiant le voisin. Lui, immobile sous son réverbère, me saluait de la main dès qu’il rencontrait mon regard et chuchotait des paroles à sa fille qui, sans lever les yeux, opinait du chef. Il était évident que mon désarroi les amusait. Je me suis sentie prise au piège.

Plus tard, leurs braillements nous ont réveillés. Plusieurs hommes vociféraient, la femme s’égosillait, les portes claquaient, des objets éclataient. De temps à autre, la fillette gémissait.
— Il faudrait peut-être faire quelque chose, maugréa mon époux, las.
— Ah non, je ne monte pas ! me suis-je insurgée.
— Je vais y aller.
— Sûrement pas, ai-je protesté, ce sont des fous, on ne sait pas ce qui se passe, leurs histoires ne nous regardent pas.
J’espérais qu’ils s’entretuent.
— On devrait appeler la police…, a lâché mon époux.
Le sourire glaçant de la gardienne a tamponné ma mémoire.
— Pour que ça nous retombe dessus, alors là, de la crotte ! On ne s’en mêle pas !
Soudain, le fracas d’une chute. Puis le calme.
— Cette fois, ça suffit ! a hurlé mon mari en s’éjectant du lit.
Je me suis redressée, aux abois :
— Tu vas où ?
— Causer avec eux.
J’ai pensé à la bouteille balancée sur la tête de notre fille, à ce rideau replacé à la va-vite, aux immondices déposées sur notre paillasson, au regard glauque de l’homme dans la nuit sous le réverbère, au rictus de la gardienne, à cette gamine qui ne dormait jamais. J’ai bondi hors de notre chambre et me suis postée devant la porte pour empêcher mon mari de passer.
— Tu ne te rends pas compte, ils vont te faire du mal, ils ne sont pas comme nous, ils sont… bizarres !
— Arrête ton char, a-t-il fait en levant les yeux au ciel. Ça peut plus durer. Je te garantis qu’ils vont finir par entendre raison.
— Et qu’est-ce que tu comptes faire au juste ?
— Leur rappeler qu’il y a des règles. Leur bordel me tape sur le système.
Je me suis agrippée au chambranle de toutes mes forces.
— Tu n’iras pas, je refuse.
— C’est ce qu’on verra.
Il a attrapé mon bras.
— Mais enfin, a-t-il crié pendant que je me débattais, tu es devenue complètement sinoque ma parole !
Je refusais qu’il aille se frotter à ces gens au risque de faire déraper une situation que j’avais encore sous contrôle. Qui sait si ces empaffés n’allaient pas trouver d’autres moyens pour nous pourrir l’existence ? Si ça se trouve, ils attenteraient à la vie de mon époux, ils étaient plusieurs là-haut. Une contrariété et hop, un coup de canif. Ils étaient capables de tout.

Mon chien s’est mis à aboyer en lacérant nos mollets de ses griffes minuscules et notre fille, alertée par notre charivari, est arrivée dans le couloir, les yeux remplis de larmes.
— Tu vois, ai-je hurlé, tu fais peur à ta fille et à ton chien !
Mon mari m’a poussée en grognant. Il était bien plus fort que moi. J’étais furieuse, il ne se rendait pas compte des risques qu’ils nous faisaient courir. À cause de ses actes inconsidérés, notre fille pleurait maintenant à chaudes larmes et notre chien était au bord de l’apoplexie. S’il montait, l’équilibre fragile serait rompu, les efforts de ces derniers mois pour tenter de négocier notre bien-être seraient vains, la violence aurait gagné, tout s’écroulerait. Je ne pouvais me résoudre à assister à ce gâchis, mon époux n’était pas en état d’évaluer les paramètres, les nerfs confisquaient sa jugeote, je devais l’empêcher coûte que coûte de monter voir les voisins.
À court d’arguments, j’ai saisi le pot en terre cuite qui tenait lieu de fourre-tout sur la desserte du couloir. Le pot fabriqué au centre aéré par notre fille lors d’un atelier poterie.
Au moment où la main de mon mari a atteint la poignée de la porte, j’ai lancé le pot. Mon homme s’est écroulé de tout son long, des morceaux de terre cuite éparpillés tout autour de lui. J’avais gagné du temps.
Ma fille s’est mise à crier et s’est jetée sur son père.
— Papa dort, ne t’inquiète pas mon ange, il se réveillera demain matin…
Et là, quelqu’un a sonné. Trois drings secs, éclaboussant le silence étrange qui venait de se déposer dans notre intérieur. J’ai regardé par le judas. C’était le voisin.
— Oui ?
— Je suis désolé, a-t-il prononcé gentiment, le bruit, c’est un peu fort…
Pour une fois, ai-je immédiatement songé avec amertume. La gêne du voisin était palpable.
— Excusez-nous, ai-je répondu, soudain mal à l’aise à l’idée d’avoir nourri de mauvaises pensées à l’égard de cet homme qui, somme toute, ne cherchait que le sommeil. Ça ne se reproduira plus.
— Merci, bonne soirée…
— Bonne soirée à vous aussi !
J’ai décoché un regard vers mon mari têtu qui gisait sur le sol au milieu des débris et je suis partie récupérer la balayette, histoire de nettoyer un peu avant d’appeler une ambulance. Je n’avais pas envie que ma fille s’entaille la plante des pieds. Ou que les secouristes se blessent. On n’est quand même pas des sauvages…