mardi 28 février 2017

Jacques Saussey sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS



1— N’y a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?
Écrire un roman est un processus long — un an environ en moyenne, en ce qui me concerne — pendant lequel des dizaines d’émotions différentes, et souvent complètement contradictoires, vous traversent l’esprit. On est loin du fleuve tranquille, de la balade le nez au vent. Si le plaisir de se mesurer à un projet excitant est incontestablement le moteur principal qui pousse un auteur à s’enfermer des centaines d’heures durant devant un écran en évitant toute interférence avec l’extérieur, on sait dès que l’on commence à coucher les premiers mots, que l’on va en baver pour traquer les moindres incohérences dans l’intrigue, dans le comportement des personnages, dans la logique de la succession des événements. En tout cas, si on ne s’en doute pas au moment où l’on attaque son premier roman, on en est parfaitement conscient quand on parvient enfin à bout de cet incroyable Everest qu’on imaginait inaccessible jusque-là.

2— Qu’est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
Au tout début, je pense qu’il y avait une part de curiosité envers moi-même. En serai-je capable ou pas ? Est-ce que ça tiendra la route ? Est-ce que je pourrai espérer donner envie de lire mes histoires ?
Passé le premier roman, un nouveau cap apparaît. C’est fait, on en a écrit un. On en est capable. Ce ne sera sûrement pas le best-seller de l’année — il vaut mieux tout de suite éviter de se leurrer dans ce domaine, même s’il y a parfois d’heureux élus — mais cette question se pose plus. Vient alors la seconde, tout aussi angoissante. Serai-je capable d’inventer une autre histoire, une qui ne ressemble pas du tout à la première ? Et là, pour moi, commence le vrai travail de l’écrivain. Celui de créer un nouvel univers que celui qu’on a déjà construit. De se réinventer.
Et une fois ce nouvel obstacle franchi, l’écriture n’effraie plus. Elle devient une compagne quotidienne, une amie intime qu’on aime retrouver comme on l’a laissée la veille, toujours prête à vous accueillir et à discuter avec vous, prête à écouter vos pensées, à vous aider à les organiser, à les rendre plus lumineuses. Comme un piano attend les doigts, comme une toile blanche appelle le pinceau.
On ne peut tout simplement plus s’en passer…

3— Comme on le constate aujourd’hui, tout le monde écrit ou veut s’y mettre. Sportifs, stars du show-biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d’auto-édition pullulent sur le net. Ça t’inspire quoi ?
Le « métier » d’auteur fait rêver beaucoup de monde. Certains s’imaginent qu’ils vont gagner facilement beaucoup d’argent, de la renommée, voire un statut à part qui va leur permettre d’accéder à un monde fermé au public, mais la plupart des gens qui écrivent le font simplement pour eux, parce qu’ils en ont besoin. Et que ce soit pour transmettre une mémoire familiale, pour occuper une solitude ou pour se lancer un défi, chaque projet a besoin de peu de choses. Du papier, un stylo, ou un petit ordinateur. Et du temps. Beaucoup de temps. Sans oublier la volonté. Je rencontre beaucoup de personnes en dédicace qui me disent avoir envie de le faire. Peu d’entre eux ont vraiment franchi le pas. Et encore moins se sont accrochés, ont cherché à vaincre les inévitables échecs du débutant, et c’est bien dommage. Mais leur nombre est tout de même plutôt encourageant. Ce n’est pas demain que l’écriture mettra la clé sous la porte.
Quant à l’auto-édition, même si je n’ai pas d’expérience personnelle dans ce domaine, je pense qu’elle est bien plus intéressante pour un auteur débutant qu’un mauvais contrat éditorial qui lui fait payer une participation à la fabrication de ses livres.

4— Le numérique, le support d’internet, les liseuses, les ebooks, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition. Que penses-tu de ce changement ?
Je n’ai pas d’avis vraiment tranché sur la question. L’important est que les droits liés à la création de l’œuvre soient respectés, dans le numérique ou le papier. Personnellement, je n’achète pas de livres numériques, mais je reconnais que partir en vacances avec une liseuse et un chargeur permet de voyager plus léger et de profiter de son plaisir de lecteur sans se faire une luxation de l’épaule. Alors si ça plaît à certains, pourquoi s’en priver ? Il faut vivre avec son temps. Le mien est juste resté au papier. Cela dit, la liseuse me permet de faire lire mes manuscrits sans les imprimer, et ça, c’est vraiment un progrès.

5— Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon significative. Te sers-tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d’autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
Les réseaux sont un formidable moyen de promotion d’un auteur, c’est une évidence. J’évite pourtant d’y passer trop de temps, c’est un gouffre si on se laisse aller. Et puis on dérive vite vers le nombrilisme. Sur les réseaux, je ne parle donc que de livres, et des événements qui y sont liés. Salons, dédicaces, rencontres, parutions… L’essentiel. Je suis présent sur FB et Twitter. J’ai laissé tomber tout le reste. Sur mon blog, j’aime aussi partager mes coups de cœur de lecteur, car je suis toujours bouquinophage. C’est une maladie dont on ne guérit jamais…

6— On dit qu’en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N’est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
On pense beaucoup au tirage quand on signe son premier contrat. On focalise sur des chiffres, on rêve aux grands de ce monde et aux millions de lecteurs qu’on aura un jour, peut-être, comme untel dont tous les médias parlent, qu’on voit sur tous les plateaux de télévision… La réalité est tout autre. La visibilité n’existe qu’avec un bon diffuseur/distributeur, au-delà de l’éditeur. Et quand on est un jeune auteur, on est à quinze milles de ces considérations-là.
Je pense que quand on débute dans l’univers de l’écriture, on ne doit pas se laisser impressionner par les nombres. Si l’on portait attention à la quantité phénoménale de livres qui paraissent chaque année, on n’écrirait plus rien. On n’oserait plus rien écrire.
Le plus important, c’est le texte. L’histoire. Les caractères. Un jeune auteur ne devrait penser qu’à ça. Uniquement à ça. Parce que s’il y a beaucoup de bons romans qui ne seront jamais édités, il y en a peu de mauvais qui le sont.
Transpiration, inspiration… et c’est tout. Le pourcentage des deux dans le mélange dépend de chacun.

7— Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l’objet d’une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
À travers mon parcours, sur bientôt onze livres (dont 9 romans, 1 BD et 1 recueil de nouvelles), j’ai rencontré et signé plusieurs éditeurs. Certains sont très corrects — l’un d’eux est même devenu un ami — tandis que d’autres ont des comportements de voyous. Ceux-là vous pressent comme un citron (air connu) avant de vous jeter à la benne en vous crachant à la figure que vous leur devez tout. Sans vous payer vos droits, ou avec les forceps. Il faut faire attention où l’on met les pieds, mais ce n’est pas facile à savoir avant qu’arrivent les ennuis…

8— J’ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s’en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers du polar. Grâce au Trophée, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t’inspire-t-il ? À quoi cela est-il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, lesquelles ?
Autrefois, oui — exceptée notamment la reine Agatha — le polar était un univers beaucoup plus masculin. Aujourd’hui, les femmes portent très haut la puissance de leurs intrigues démoniaques. Elles n’ont rien à envier à leurs compagnons d’étagères. Elles apportent un souffle à part, une dureté souvent exceptionnelle, une optique différente qui vient ajouter à leurs histoires une couleur inaccessible aux hommes. J’adore cette autre vision du noir, cette violence qui ne pulse pas de la même manière que la rage brute de la testostérone. Sensualité, manipulation, sentiments exacerbés, suspense haletant, elles maîtrisent toutes les ficelles et même bien plus. La touche de féminité donne un accord plus aigu, une dureté minérale et implacable. Elles ont cette élégance incroyable de vous emmailloter dans leurs toiles jusqu’à vous empêcher de respirer, mais sans cogner.
En attendant de vous asséner le coup de grâce…
En ce qui concerne le roman francophone, mes auteures préférées sont des femmes aussi différentes que Claire Favan, Karine Giebel, Ingrid Desjours, Sonja Delzongle, Barbara Abel (Belgique) ou Chrystine Brouillet (Québec). Chaque roman de chacune d’entre elles est un pur bonheur.

9— Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
J’ai tout de suite trouvé sympathique l’idée de faire se mesurer des auteurs édités et des non édités. Ça apprend la remise en question aux premiers et donne aux seconds la possibilité de faire connaître leurs voix.
Un jugement à l’aveugle — enfin pas trop, hein… – c’est le meilleur moyen pour que le lecteur ne se laisse pas influencer par une amitié particulière pour un auteur.
C’est un peu le The Voice de la nouvelle.
Et c’est parfait comme ça.




LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1— Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l’écriture reste-t-il une place ?
Ce n’est pas toujours facile à gérer, mais quand l’heure passée à écrire chaque jour de semaine est inaliénable, on trouve toujours le temps. J’écris peu le week-end, en général. Les dédicaces sont chronophages, en librairie ou en salon, parfois très loin de chez moi. Il faut aussi savoir garder de la disponibilité pour la famille. Sinon, on devient vite un ours infréquentable.

2— A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
Il vaut mieux, oui, pour la cohérence de nos histoires. Mais c’est indéniable que nos personnages nous collent suffisamment fort aux semelles pour nous entraîner dans leur noirceur. Et parfois, ça fait flipper !

3— La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu’on va ?
Par affinité, je limite mes lectures au polar, thriller, roman noir. Du coup, la rentrée littéraire est pour moi un concept un peu abstrait. C’est plus une chose à éviter en librairie qu’un événement. Il n’y a plus de place sur les rayons, c’est la période des stars de l’édition, des rouleaux compresseurs. Mieux vaut passer au large et rencontrer les copains et les lecteurs dans les salons. C’est nettement plus sympa et plus productif.

4— Le dicton du jour : À la Saint-Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.
À la Saint-Glinglin, je revendrai les miens.

5— Boire ou écrire, faut-il choisir ?
À cinq heures du mat’, quand je me lève pour partir au travail, juste avant de commencer à écrire dans le train — ce que j’appelle mon bureau mobile —, je ne consomme qu’un seul carburant : le jus d’orange, et sans modération. Pour le reste, j’aime garder les idées claires, et je ne me verrais pas concevoir une intrigue avec le cerveau à la dérive.

6— La littérature est le sel de la vie. Passe-moi le poivre.
Mon poivre, c’est le piano. Un nouveau challenge, un nouvel Everest à gravir. À 55 ans, il était temps de m’y mettre !
En fait, c’est comme l’écriture. De la difficulté, des phrases recommencées à l’infini, du temps passé à travailler, de l’obstination pour accomplir ce qui paraît à première vue irréalisable. L’important, c’est de se fixer un but, et de s’y tenir.

7— Lire aide à vivre. Et écrire ?
Écrire est une projection de soi sur le monde. Ou bien l’inverse. Les deux sont aussi vrais l’un que l’autre. Dans les deux cas, c’est la vie elle-même qui se manifeste. Nous sommes des filtres à émotions, à ressenti, comme d’autres isolent les poussières. Écrire un roman, c’est inventer un univers tout en étant perméable à celui dans lequel on vit. Être capable de donner et de recevoir. Écrire permet aussi d’insuffler à des personnages des opinions qu’on ne partage pas. Donc de se remettre en question sur un certain nombre de sujets sur lesquels on peut avoir des a priori. C’est également une école d’humilité, car le succès d’un roman dépend non seulement de l’histoire elle-même, de la qualité de l’intrigue et de celle de l’écriture, mais aussi de la sincérité qu’on y engage. Le lecteur jugera, au final, et il se trompe rarement.

8— Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une dédicace, d’une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?
Je repense souvent à cette lectrice qui est la toute première à être revenue me voir juste après la parution du grand format de « Quatre racines blanches », ma deuxième publication, en 2012. Elle m’a dit qu’elle attendait cette nouvelle rencontre depuis des mois (De sinistre mémoire était sorti en 2010), et elle m’a raconté, des larmes dans les yeux, l’effet que lui avait fait la scène de l’Église dans DSM. J’avais moi-même été bouleversé par les événements que j’y avais créés de toutes pièces (un comble). C’était la première fois que ça m’arrivait avec cette violence, et cela m’a profondément influencé par la suite. L’écriture de ce passage, dans ce roman, a marqué pour moi la conscience que si l’on y travaille à fond, on peut être capable de faire passer, de transmettre une émotion à l’état brut et de provoquer une réaction intense, et pas juste un intérêt poli. À chaque minute que je passe à écrire, j’essaie de garder cela bien en vue, de ne jamais l’oublier.
L’avenir me dira si j’y suis parvenu…


Nous te remercions d’avoir répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.

vendredi 24 février 2017

Nouvelle anonyme N25 : Le Pari






MANON

Ce type me gonfle. Avec ses ongles surmanucurés, son sourire de minet (qu’il doit modestement classer entre ceux de Robert Redford et de Clive Owen), sa mèche rebelle de plouc congénital et son autosatisfaction gluante… Des appareils médicaux. « Je fabrique des appareils médicaux, enfin pas moi, mes employés bien sûr ! » Monsieur est à la tête d’une société, ce qu’il ne manque pas de me rappeler toutes les cinq minutes. Et ma SA par-ci, et ma SA par-là. Ambitieux, Derek. Tu parles d’un prénom. Mes copines diraient que ce Derek est un homme exquis. Surtout Candice, qui trouve tous les hommes exquis dès qu’ils roulent en Porsche.
Exquis.
Comme ce cadavre. Oups, ce canard bien sûr, ce cadavre de canard que je dépiaute entre patates purée et légumes al dente. Je deviens pompette. Laure, calme-toi ! Déjà que je n’arrive pas à soutenir le regard de Derek tellement il me semble creux. Alors je me concentre sur mon assiette, découpe mon filet de travers, égare de la purée à côté de l’assiette. Le vin rouge me donne du courage. C’est bien de la faute à Candice et ma clique de copines. Il y a deux semaines, nous sirotions nos apéritifs sur une terrasse, entre ombres et éclats de soleil tranchants de canicule.
— Le type, là-bas, le brun, je te parie qu’il roule en Porsche, a lancé Candice en agitant ses boucles blondes.
Soleil et Spritz nous avaient calciné les neurones.
— N’importe quoi. C’est le genre à se balader en Jaguar, intérieur cuir, interdit aux chiens à cause des poils.
— Je vote pour la Porsche, a confirmé Bérénice.
Julie n’a rien dit, mais elle a acquiescé lorsque Candice m’a proposé :
— Celle qui perd doit passer une soirée avec ce gars.
— Mais je déteste ce style de mec !
— Tu te dégonfles ?
Soleil et Spritz avaient écorné mon discernement, et puis ce type suintait tellement la Jaguar que j’ai parié. Et perdu. Trop conne, Laure, quand elle a bu et frit à la plage.

Derek me sourit de nouveau. Ses yeux verts sont comme deux méduses au fond d’une eau claire : flasques, inconsistants. Je bois encore. Il faut que je modère ma consommation, la honte si je me laisse embrasser par ce play-boy ultragominé. Le mieux serait que je sois malade. Une bonne dégueulée au restaurant… J’aimerais bien voir sa tronche. Le restaurant, c’est lui qui l’a choisi. Les conventions. Primordiales, les conventions, pour un mec de son acabit. Il me l’a dit et répété – il aime se répéter, mauvais point pour un chef d’entreprise. Ouvrir la portière de la voiture (de l’extérieur, pas en se penchant lourdement sur les cuisses de sa passagère pour actionner le levier), proposer son bras pour traverser la rue, aider à enfiler veste ou manteau avant de quitter un établissement public. Les bonnes manières. Du style.
Qu’est-ce que je m’ennuie.
Le restaurant s’appelle La Gondole. Le comble du romantisme. Venise, le soleil à ras les toits, l’eau qui clapote et Derek m’embrasse tandis que l’esquif éventre lentement les flots du canal. Je bois son amour. Le gondolier fredonne ti amo. Jamais je ne me suis sentie aussi transportée par un homme, lequel me prend dans ses bras pour me déposer sur le quai avant de m’emmener au septième ciel.
Au secours !
— Vous avez un master en sciences politiques, c’est bien cela ?
Je sursaute. Nous sommes là, à la Gondole, lui tout en noir, genre Nick Cave, moi en bleu. Je fais oui de la tête, la bouche pleine de carottes que je m’empresse d’avaler. J’espère que mon langage corporel ne me trahira pas. Pour sauver les apparences, je me suis inventé un prénom, évidemment (je n’ai pas envie que Derek me colle aux basques), j’ai refusé de lui donner mon numéro de portable (il vient d’expirer, ai-je menti) et me suis inventé un master en sciences politiques alors que j’ai bêtement terminé des études de lettres. Mais cette faculté est considérée comme un repère de fainéants. Si je voulais séduire Derek, je n’avais pas le choix. Ce genre d’homme recherche une femme avec du caractère, de l’ambition, solide et féminine, pas la future pigiste d’un torchon spécialisé dans les chiens écrasés.
— Oui. Je vous l’ai dit lors de notre rencontre, vous avez bonne mémoire.
— C’est une de mes qualités.
— Je suis impatiente de découvrir toutes les autres.
Il tousse, s’essuie les commissures des lèvres à l’aide de sa serviette – qu’est-ce qu’il peut être précieux dans le geste. J’espère ne pas surjouer mon rôle. Je suis impatiente de découvrir toutes les autres. Quelle conne ! Il va me prendre pour une de ces nunuches à dix centimes qui courent le yuppie dans les bars branchés. Sans compter la liste de ses prétendues qualités, qu’il va me dérouler tel un parchemin antique et m’agiter au nez toute la sainte soirée. D’un geste millimétré, presque trop étudié, il avance sa main vers la mienne. Nos doigts se frôlent. Je frémis, pareille à une feuille sous la bruine automnale.
De dégoût.
Je bois pour me donner contenance. Derrière la baie vitrée – so romantic ! minauderait Candice –, gronde le fleuve, mais nous ne l’entendons pas. L’ambiance est feutrée, un piano-bar égrène des standards jazzy. À l’horizon s’étirent les derniers rayons du soleil. Ce Derek est une caricature. Le genre à offrir des roses à la moindre occasion, à préférer le mariage au concubinage, le petit déjeuner au lit plutôt qu’à la cuisine… Oh non… avec les miettes qui adhèrent à vos omoplates et la confiture en auréoles sur le duvet !
Ce matin, au téléphone, Candice m’a dit :
— Un homme qui ne couche pas au deuxième rendez-vous est un gentleman, un homme qui ne couche pas au troisième rendez-vous est homosexuel.
— Je ne verrai pas ce type une seconde fois, ai-je rétorqué ; j’ai perdu mon pari, d’accord, mais on a bien dit une soirée. Et il est exclu que je couche avec ce bonhomme.
— S’il est homo, tu ne risques rien.
Homo. Ça m’arrangerait bien, tiens. À cet instant, Derek replace une mèche rebelle d’un mouvement peu viril. Ou ai-je la berlue ? Je pouffe, m’étrangle. Il me demande si tout va bien.
— Homosexuel, dis-je entre mes dents.
— Pardon ?
La honte me chauffe les joues. « Le chou de Bruxelles », rectifié-je, en montrant la petite boule verte dans mon assiette. Il rit. « Femme qui rit, à moitié dans ton lit », affirme Candice. Homme qui rit, ça donne quoi ? À notre première rencontre, sur cette maudite terrasse, sous les regards scrutateurs de Candice et ses succubes, Derek m’a proposé une virée en bateau. Pas une gondole, mais avec force Aperols. Ça rime. Ouh, la tête me tourne, mais ce vin est divin, pas comme l’autre, là… Nous avons pédibulé… qu’est-ce que je dis ? Une balade au bord de l’eau, dans mon vin de l’eau, et Derek a dégobillé ses petites phrases accrocheuses de séducteur à mèches platinées. Du grand art. Combien de temps passe-t-il à répéter son rôle ? Un coach, il doit avoir un coach en drague, c’est hyper tendance. Bref, il a fini par me proposer de dîner ce soir à La Gondole, et j’ai pu lever le pouce discrètement en direction de mes pouffes de copines.
La main de Derek sur la mienne, tout à coup. Je sursaute, tente de la retirer, mais il la retient d’une poigne ferme et me fixe en sourire majeur. Mon cœur palpite d’agacement. À l’odeur d’agneau au romarin (Derek adore les côtelettes) se mêle celle, entêtante, ravageuse, d’un parfum pour homme que je ne saurais nommer. « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » lâche-t-il, désarmant d’assurance. Je lui rends un sourire contrit. Du coin de l’œil, je lorgne mon sac à main, dans la doublure duquel j’ai planqué la webcam indispensable à ce pari débile. Filmer pour être crue. « Qui nous dit que tu vas vraiment y aller, à ce dîner ? » a ironisé Bérénice. Elles me regardent en direct. Elles doivent s’apercevoir de ma gêne, je les sens ricaner derrière leur écran. Les garces ! Je les entends presque exploser de rire lorsque Derek m’embrasse par-dessus les assiettes. Je ne l’ai pas vu venir. C’est dégoûtant. Je me cabre, porte mon verre à mes lèvres, le vide d’un trait. Tu ne devrais pas boire autant, Laure, tu ne devrais pas. Ce vin a la couleur du rubis. Ou du sang.
Sens dessus dessous, Laure.

DEREK


Manon Lescaut. Manon des sources. Manon, Manon, pada, dada, da… Tu parles d’un prénom. Cette greluche m’exaspère. Elle a le même regard que toutes ces intellos de gauche : idéaliste et buté. Tout en elle sent le dentifrice bon marché, l’insoumission et la révolte par défaut. Le genre à partir en campagne contre le nucléaire ou en croisière pour sauver les bébés phoques, les yeux écarquillés sur l’horizon d’un monde meilleur. Et à vouloir des enfants. Plein de mioches. Des blonds, des bruns, filles et garçons crottés jusqu’au menton à force d’avoir piétiné le jardin – celui qui entoure sa bicoque retapée main avec son mari écolo. Repeuplons la terre et aimons-nous, puisqu’il le faut !
Palais idéal d’une Cendrillon militante et altermondialiste qui n’assume pas : si sa robe bleu acier semble sortie d’une boutique de seconde main, ses escarpins scintillent Louboutin. Parfumée Sonia Rykiel, coiffée Dessange ou un truc branché du genre. Sans doute enculottée de Triumph. Poulette coincée entre révolte et soumission.
Je décline ma galanterie sans grande conviction. Je vois bien que tout est forcé chez elle, de son sourire agacé à sa gestuelle appliquée – même si l’alcool commence à la rendre malhabile – jusqu’à ce vouvoiement d’une désuétude consternante.
— Je trouve cette manière tellement charmante, ne trouvez-vous pas, Derek ?
— Vous reprendrez bien un peu de vin, chère Manon ?
— Volontiers. Vous avez bien choisi, c’est un régal.
Ce vin rouge sang, qu’elle avale en roulant des yeux, cils en battements syncopés, sourires à fossettes… Poulette habituée à ces jeux de séduction dont la plupart des hommes raffolent, Manon se décline en mode traditionnel : tiare de cheveux sombres, yeux verts, lèvres à la pulpe carminée. Roule en Mini Cooper. Incapable de remplir le réservoir sans en mettre la moitié à côté. Laissez-moi faire, en chaque automobiliste sommeille un pompiste. Et un Prince Charmant – un jour nous nous marierons, ma mie, un jour nous nous marierons…
Étonnamment, elle a accepté sans minauder ce repas à la Gondole, où je n’ai nulle habitude. Cruciale, la discrétion. Un client parmi d’autres, accompagné d’une greluche dont personne ne retiendra la moindre fragrance. Une jolie fille parmi des centaines de jolies filles, femmes, dames ou mamies. Personne ne remarque personne, même si le voyeurisme tient boutique en notre société.
— Vous fabriquez des appareils médicaux ? me demande-t-elle, alors que je le lui ai déjà dit.
Typique de la femme peu concernée ou un peu bourrée qui ne sait pas comment relancer la discussion. J’acquiesce. Elle insiste.
— De quel genre ?
— Des balances de précision ultra perfectionnées. Elles vous pèsent des éléments de l’ordre du micro gramme.
— Passionnant ! Le marché est vaste, n’est-ce pas ?
Intéressée, la poulette. Ces gauchistes mangent à tous les râteliers… Je lui confirme ma position de leader du marché sur le continent européen, même si la concurrence reste féroce – les vampires du business affûtent leurs canines. Manon sourit. Jolies dents. Je les vois s’éparpiller au sol en une cascade d’émail sanguinolent. Sa bouche vide continue à me sourire, comme celle d’une vieille femme bientôt expirée, et je découpe une côtelette de la pointe de mon couteau, un laguiole méchamment aiguisé, qui détache la chair de l’os avec douceur. Le sang perle. C’est bon, l’agneau rosé. Ne jamais trop le cuire. Sinon il se dessèche et se contracte telle une éponge au soleil. Je porte le morceau en bouche. Fondant. Délicieux.
Manon se tortille en buvant son vin. Dans ses yeux rougeoie le coucher de soleil qui s’épanouit derrière moi. J’ai pensé qu’elle adorerait cette mièvrerie, voilà pourquoi je lui ai proposé de tourner le dos à la salle – entorse aux bonnes mœurs puisque la femme doit toujours l’embrasser du regard. Afin de voir. Et d’être vue.
Nos mains se frôlent. Je m’empresse de retirer la mienne, sans précipitation toutefois, pour réajuster les cols de ma chemise et de mon veston. Les prémices de l’ivresse s’invitent chez Manon. Gestes de plus en plus hésitants, bafouillages, diction tortueuse. Dommage. À vaincre sans combattre, on triomphe sans gloire. Le dicton à la con. Je modère ma consommation pour ne pas me retrouver con, justement. La mécanique est aussi huilée qu’un moteur de Formule 1. Le dessert avalé, je proposerai une prolongation de soirée à cette petite gourde. Elle ne refusera pas un tour en Porsche. Communistes ou libérales, elles ne refusent jamais un tour en Porsche. Griserie de la vitesse, griserie de l’alcool… Dans la nuit, nous nous évanouirons. Le noir. Au commencement, à la fin. Le noir de ces ventres habités de gnomes désarticulés qui envahissent le monde, et claquent les bottes, grimacent ces bouches avides, saignent toutes ces plaies immondes. Le noir de ces mères en deuil dont la progéniture sème le chaos à travers les steppes brûlées, le noir de ces cadavres calcinés suspendus entre ciel et terre, le noir d’un retour à la poussière volcanique dispersée au-delà de l’univers.
J’aime ce noir. Il me va bien. La lumière n’est qu’une illusion d’optique.
Et je lui dis, à cette petite conne de Manon, puisqu’elle n’attend que ça (ou plutôt, m’entends-je dire) : « Vous me plaisez beaucoup, Manon. » Son regard mouillé et lumineux – cette illusion – me raconte l’histoire que nous ne vivrons jamais. Celle du Prince et de la Belle. Autour de nous chuchotent les couverts, marmonnent les assiettes. Une odeur de parfum et de viande se faufile entre les tables. Sous mes doigts, la nappe fait des plis. Je me penche au-dessus de nos plats vides pour embrasser Manon, alors que je n’ai qu’une envie : lui planter ma fourchette dans la main et l’écouter hurler, ou lui arracher un œil avec la cuillère à dessert puis le jeter à travers la salle comme une balle de golf.
Nous trinquons.
Le bord de mon verre se fend et, en le portant à mes lèvres, je m’écorche volontairement la langue pour sentir la douceur métallique du sang dans ma bouche.

APOCALYPSE…


L’ivresse rend faible. Derek le sait, lui qui ne boit quasiment jamais. Seulement pour trinquer avec ces femmes arrogantes et peinturlurées, prêtes à battre des cils des années durant pour se faire engrosser.
Des putes déguisées en mères de famille.
L’ivresse rend faible, et Derek en a profité. À la sortie de la Gondole, Manon titubait dans ce crépuscule aux teintes orangées – relents d’essence et de fin du monde. Elle s’est accrochée à son bras. Lui a demandé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, garée à cinq cents mètres.
— Mais voyons, Manon, vous ne pouvez pas conduire dans cet état.
— Ah, ah, Manon… Laure…
— Pardon ?
— Oups, rien… Vous avez peut-être raison, pour la conduite.
Installée dans la Porsche de Derek, Manon n’a pas tardé à s’endormir, la tête contre la portière. « Vous feriez mieux de dormir chez moi. » Elle a accepté. En tout bien, tout honneur. Évidemment. La déchirure orange, à l’ouest, faisait comme une blessure dans la nuit. Une lame dans une chair ferme, a pensé Derek en démarrant. Les pneus ont couiné, ce qui a tiré Manon d’un nouveau sommeil.

Umberto Tozzi chante. Ti amo, in sogno, ti amo, in aria. Un truc de fille. Elles aiment toutes ces mièvreries. La chaîne stéréo semble roucouler sur son meuble. En communion avec Manon qui, maintenant étendue sur le lit de Derek, poignets et chevilles menottés aux montants, Christ féminin au bord de l’abîme, gémit. Doucement.
Au premier coup de lame, son hurlement a déchiré le pâle silence de la chambre. D’autres cris ont rythmé d’autres coups, puis le volume de ses plaintes a diminué. Lorsque Derek l’a pénétrée, sang et chair avalant son sexe, des larmes ont remplacé les vocalises. Un filet rouge a rampé hors de sa bouche. Elles se mordent la langue, souvent. Douleur et terreur. Derek a bandé plus fort. Ti amo… nel letto commando io… Il a joui en même temps qu’il l’étranglait de ses belles mains aux ongles soignés. Elle a suffoqué. Craché.
Derek frissonne aux chants de douleur. La lame brille sous la lumière du plafonnier, à l’ampoule vermillon. Tamisée, c’est plus chic. Les putes mères de famille adorent les ambiances de lupanar… Derek lèche le sang séché sur les avant-bras de Manon. Il aime ce goût, cette texture. Sous sa langue, le corps tremble. Bientôt, ce ne sera plus qu’un cadavre découpé et jeté aux renards au fond du parc. Sous les arbres, là où personne ne vient jamais. Voilà à quoi servent les propriétés bourgeoises héritées de grand-papa : charniers et ossuaires.
Un havre de paix.
Ti amo… lo ti amo e chiedo perdono
La sonnerie de son portable interrompt l’extase. Derek décroche. Antony à l’appareil. Un ami.
— Je viens aux nouvelles, Derek. Tout va bien. Tu étais à cran, la dernière fois.
— Ça va mieux, merci.
— Tu es sûr ?
— Certain.
Quelques amabilités. Une promesse de se voir bientôt. Le regard de Derek accroche le sac à main de Manon, posé, jeté même près de la tête de lit – il se rappelle très bien l’avoir balancé tandis qu’il traînait le corps de Manon à l’entrée de la chambre. Une odeur de cuir trop neuf. Il s’en débarrassera. Un sac de femmes chez lui pourrait attirer l’attention.
… Now


Figée devant l’ordinateur, Candice pleure et suffoque. Incapable de détourner ses yeux de l’écran, comme aimantée par l’horreur à laquelle elle assiste, les ongles incrustés dans le bois de la table, elle pense aux films d’épouvante qu’elle regardait à l’adolescence. Pour se faire peur. Sentir l’adrénaline creuser son lit, tourbillonner en elle.
Ce n’est pas un film.
Bérénice vomit à la cuisine. Julie tente d’appeler la police entre deux hoquets d’effroi. Le choc. L’horreur imprimée au fond de la rétine. Elles ont tout vu, ou presque. Pas les premiers coups. Ensuite. Le sac qui atterrit au bout du lit, la webcam qui change d’angle dans le mouvement. Rouge et noir, sang et lame d’acier.
Il est trop tard. Ou pas. Bérénice ne revient pas de la cuisine. La poitrine tout à coup secouée de spasmes, Candice entend Julie crier au téléphone qu’il faut intervenir, que sa copine est tombée sur un malade mental, que tout est de la faute de cette Porsche de malheur, que l’autre l’a violée et va l’achever, qu’elles ont tout vu, TOUT VU.

Ou presque.

mardi 21 février 2017

Maud Mayeras sous le feu des questions

LES QUESTIONS DU BOSS

1- N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?

S’il n’y avait que du plaisir dans l’écriture, je crois que nous n’y reviendrions pas… L’homme est masochiste, il aime gratter les cicatrices pour qu’elles continuent de saigner longtemps.
j’ai tendance à comparer l’écriture à un sport, il arrive parfois d’en ressortir lessivé, à plat, mais content.

2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?

Qu’est-ce qui te pousse à boire une bière le soir avec tes potes plutôt qu’une fraise à l’eau ? L’instinct, l’envie d’y revenir, d’aller fouiller plus loin, de pousser les portes, de voir où cela va mener, de refaire le monde ou bien d’en inventer un.
J’ai ce principe qui me tient à cœur depuis des années : Nourrir les monstres sous les lits. Cela signifie « donne du grain à moudre à tes pulsions les plus mauvaises », mais aussi « affronte les monstres planqués, sache qu’ils existent, ne les nie pas et discute avec eux. ».

3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?

Pas grand-chose. Tout est accessible aujourd’hui, tout le monde est photographe, tatoué, chanteur, écrivain, artiste. Tout le monde peut tenter l’aventure, bien entendu, mais si tu ne ressens pas ce truc au fond, cette chose qui te dévaste, si écrire ne te fais pas plus de mal que de bien, si tu fais ça pour avoir ton selfie avec Begbeider ou Moix, putain, arrête tout. Tout de suite.

4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?

C’est un cercle vicieux, on rejoins ta précédente question. Les réseaux sociaux ont tout rendu accessible, la musique (avec MySpace), la photographie (Instagram), l’écriture (blogs innombrables). Tout n’est pas à jeter, loin de là, cela permet d’ouvrir d’autres portes aussi, mais c’est dangereux pour deux raisons à mon sens : on se noie dans ce flot d’information sans ordre d’importance, et on perd notre identité / intimité.

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?

Je ne dirais pas que je prends en charge ma communication, j’ai cette chance d’avoir un soutien indéfectible de la part de la maison Anne Carrière. Cependant, je critique ce système de réseaux sociaux dont je suis moi-même addict. En effet, j’y passe des heures, je discute souvent, je ne ferme pas les portes. C’est risqué et cela prend beaucoup trop de temps. Mais ce contact est essentiel pour moi. Il me permet d’avancer, de corriger mon travail, d’apprendre, d’évoluer, de grandir.

6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?

On rejoint toujours ce même flot insondable d’informations, de nouveaux venus, talentueux ou pas. Décourageant je ne sais pas, si ça brûle au fond de ton bide, tu continueras à écrire, pas de découragement possible.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.

Haha ! J’ai déjà entendu ça quelque part ! Heureusement, ce n’est pas mon cas, j’entretiens (étrange mais vrai) des relations très saines avec mon éditeur. Certes, il me pousse dans mes retranchements, il me pousse à bout, mais simplement dans le but de travailler mieux. On se creuse parfois la tête ensemble quand le récit couaque, ce sont des journées de brainstorming, mais jamais il ne m’impose ses idées, jamais sa méthode, jamais de diktat, juste de l’échange sain. Incredible, but true.

8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

Non seulement les femmes sont présentes, mais elles se défendent comme des lionnes. J’entends dire que nous sommes plus tordues, plus sournoises. Qu’on pince là où ça fait mal. En fait je crois que nous nous défendons avec nos armes, on nous a pas donné les muscles alors on fait dans le cérébral. On parle peu de braquage mais beaucoup de torture (mentale souvent).
Etre une femme, c’est manger des hamburgers, c’est insulter son chat, c’est regarder des films d’horreur en demandant encore. Les codes ont changé, Boss. Va falloir t’y faire !

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
Je trouve le principe génial. Lire à l’aveugle des nouvelles écrites par des auteurs de tout bord. Découvrir sans à priori. Accepter et se faire pulvériser sur place. J’adore.


LES QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?

C’est un puzzle complexe à 8658 pièces, j’ai construit les bords, c’est déjà pas mal. Il reste la place qu’on lui accorde. Ecrire, ce n’est que l’outil, penser c’est tout le temps.

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?

On vit, on mange, on dort, on baise avec nos personnages. De la polygamie mentale. Ca te détraque un peu, forcément.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?

C’était mieux avant, ma bonne dame….

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.

Le Livre de Jérémie, JT LEROY/Laura Albert (et oui, un femme qui s’est fait passer pour un homme, pour entrouvrir les portes, la bougresse). Difficilement trouvable celui-ci. Une putain de pépite tranchante et abjecte. Chaque phrase fait mal et le récit possède une richesse incommensurable.

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?

J’associe l’alcool à la joie pure, l’écriture à la déchirure. Je ne choisis pas, mais je ne peux faire les deux simultanément

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.

S’il-te-plait, c’est pour les chiens ?

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

Ecrire aide à ne pas tuer sans mobile valable.

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

J’aime piquer la place des people dans la file d’attente pour aller faire pipi.


Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.