vendredi 16 décembre 2016

Nouvelle anonyme N°15 - Parkinson of a bitch



La sonnerie de mon portable me colle un coup de taser.
Ce n’est pas la première fois que je prends une telle châtaigne en plein sommeil, mais je ne m’y habitue pas. D’autant que cette nuit, je suis pris par surprise. J’étais sûr d’être tranquille en agrippant mon oreiller sur le coup de minuit. Les infirmières m’avaient affirmé que cette vieille bourrique serait dorénavant privée de téléphone à partir de dix-neuf heures. Pourtant le numéro appelant ne laisse planer aucun doute. C’est celui de l’EHPAD, établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, un rectangle de béton blanc puant sur lequel je rêve que s’abatte la foudre nucléaire.
Nathalie s’enroule dans la couette en grognant.
Je me lève en titubant pour m’enfermer dans la cuisine, dos appuyé au frigo.
— Maman ? Quoi encore ?
Nicolas, viens me chercher. Salaud, viens me chercher. Il faut que tu viennes vite… il se passe des choses ici, des messes juives, des orgies inimaginables. Ces salopes d’infirmières veulent que je crève, tu sais, parce que j’ai vu leur manège, j’ai déjoué leur complot. Elles ont enlevé ton frère. Ce sont des chiennes du Diable, viens me chercher, vite, maintenant… Viens, salaud !
Le chuchotement hystérique de ma mère dans le combiné, sur le mode « L’Exorciste », me glace le sang. Ça non plus, je ne parviens pas à m’y habituer. J’en ris parfois le jour venu, mais sur le moment, le moindre de mes poils se dresse à la verticale. Et je défie le plus indifférent des fils de ne pas céder à l’horreur quand celle qui lui préparait son goûter se transforme en créature grossière et hostile.
— Maman, comment fais-tu pour appeler ? Tu n’es pas censée avoir le téléphone dans ta chambre…
Ha c’est toi qui m’as fait retirer le téléphone, hein ? C’est toi, vicieux ! Je suis dans la chambre de la voisine, je t’ai bien baisé, comme ces putes d’infirmières…
Elle hurle à présent, d’une voix puissante et nasale, à un niveau de décibels suffisant pour réveiller tous les pensionnaires de l’établissement hospitalier.
Fumier ! Sale petit fumier ! Moi, ma mère m’aurait porté sur son dos pour me sortir d’ici…
— Mais je ne suis pas ta mère ! Je suis ton fils ! Calme-toi, maman, je t’en supplie. Je viendrai te voir demain et on parlera de tout ça…
Tu n’es plus mon fils, Nicolas, chiffe molle, petit pédé !
J’entends alors d’autres éclats de voix féminins à l’autre bout du fil. Les infirmières de nuit ont localisé la source de nuisance nocturne. Ma mère en furie. Et l’on s’arrache maintenant l’appareil. Chocs et crachotements, et enfin on raccroche.
Je me dis que Madame Baillet la reine mère, malgré ses rêves de liberté, est bonne pour être sanglée sur son lit jusqu’à l’aube.
Je me dis aussi que mon frère cadet a bien de la chance de vivre en Espagne, loin des contraintes et des insultes.

***

J’essaie d’écrire cette nouvelle depuis presque quinze jours. Le fait qu’il s’agisse d’un concours organisé par le quotidien régional auquel je collabore ponctuellement me fait perdre mes moyens. J’ai changé trois fois de sujet. Une demi-page sur le meurtre d’un cosmonaute solitaire dans sa capsule spatiale, deux pages sur un serial killer trisomique, et ce matin, une ligne sans la moindre idée de départ.
Je referme le capot de mon MacBook un peu trop fort. Derrière moi, Nathalie passe dans le salon, libellule pimpante, tailleur gris, cigarette électronique rechargée, prête à se donner corps et âme à la journée de travail qui s’annonce. Heureusement, car s’il fallait compter sur les revenus de mes piges et de mes romans de gare…
Elle pose une bise légère sur ma joue.
— Je l’ai ton scénario : un fils excédé étouffe sa vieille saloperie de mère parkinsonienne avec un oreiller.
Et sans attendre de réponse, elle s’envole vers ses objectifs 2016 et ses tableaux excel. Peut-être parce qu’elle est en retard. Peut-être parce qu’elle est lassée de mes arguments habituels. Ma mère n’a pas toujours été ainsi, n’est-ce pas ? C’est le parkinson qui lui grignote inexorablement les neurones, tord son corps et son esprit. Après la mort de mon père, l’an dernier, nous avons vécu une embellie, non ? On pouvait croire qu’elle ferait une veuve joyeuse. Seulement, Madame Baillet la reine mère, souffrant aussi d’ostéoporose, n’a pas trouvé mieux qu’une fracture spontanée du bassin pour noircir le tableau. Mal soignée par son généraliste, qui aurait dû s’orienter vers le métier de vétérinaire, elle s’est empiffrée de morphine, gobant les gélules de Skenan et d’Acti Skenan comme des M & M’s.
Résultat : Objectif Lune.
Le LSD que je me suis envoyé dans ma jeunesse ne m’a jamais perché aussi haut. Hospitalisée en état de transe, puis transférée en EHPAD toujours sujette à des accès de démence hallucinée – elle affirme notamment que mon frère en culotte courte la visite fréquemment – elle s’attache à battre le record de la patiente la plus ingérable et de la mère la plus tyrannique. La jeune toubib du service échoue depuis quatre mois à la faire redescendre. Et moi je monte en pression un peu plus chaque jour.
Son sac de linge propre dans une main et une boîte de chocolats pour les infirmières dans l’autre, je me considère dans la glace de l’ascenseur de l’hôpital. Mes cheveux ont encore blanchi, il me semble. Je soulève mes lunettes pour tâter sous mes yeux les valises grises veinées de violet qui me donnent l’air d’un pochetron. Les portes s’ouvrent. L’enfer n’est pas sous nos pieds. Il se situe bel et bien au troisième étage de cet immeuble. Je le jure.
Illico, la bouffée fadasse me saute aux narines, mix de merde et de légumes bouillis. Personne dans la salle de repos du personnel. Je dépose les chocolats et enfile avec la nausée le long couloir linoléum. De part et d’autre, toutes les portes des chambres sont ouvertes. Des vieillards assis ou étendus, silencieux ou gémissants, creusent tous le trou de la sécu au rythme de la télé et des appareils respiratoires. Avant d’être ainsi maintenus en vie contre la volonté de Dieu, ils ont profité au minimum de vingt-cinq années de retraite, leurs vieux culs dans des bus touristiques ou des camping-cars, leurs vieux os au soleil de Marbella ou d’Agadir, pompant sans vergogne nos cotisations sociales ; et ils continuent ici, dans un baroud grabataire. Qui est le héros qui débranchera tout, déclenchera un concert de bip dans ce couloir ? Qui aura le courage de sauver ce pays ? Est-ce que je deviens fou à haïr ainsi toute une génération alors qu’une seule personne âgée est la cause de mes malheurs ?
Elle est au fauteuil ce matin, penchée sur un livre, les cheveux coiffés, dans sa robe de chambre saumon. Elle grimace un sourire en me voyant entrer.
— Range le linge dans le placard. La deuxième étagère.
— Bonjour.
— Tu portes encore des chaussures de sport à ton âge ?
Je remarque les sangles qui pendent sur les côtés de son lit médicalisé. Je ne me suis pas trompé. Ils l’ont saucissonnée pour avoir la paix.
Je déplace son déambulateur à roulettes et viens m’asseoir sur une chaise à ses côtés. Dehors, le soleil embrase les cèdres. Je voudrais être loin.
Je retourne le livre posé sur ses genoux.
— Tu relis Céline ?
— Je n’y arrive pas, qu’est-ce que tu crois ? J’ai les yeux qui coulent. Et puis mon bassin tourne.
— Ton bassin tourne ?
— Oui, il flotte et je me retrouve de travers, tu vois bien. Ces médecins sont incompétents. Ce sont des gamins. Je vais encore plus mal que quand je suis entrée.
— Il faut le temps d’éliminer totalement la morphine de ton organisme. Il faut aussi rééquilibrer ton traitement contre le parkinson. Il te manque le Siphrol pour te sentir mieux. Ils l’ont supprimé pour éviter les hallucinations… mais ils vont augmenter les doses petit à petit...
— Cette médecin me garde pour gagner encore plus de fric, voilà la vérité.
— Mais bien sûr que non. Tu sortiras si tu es raisonnable. Tu as encore fait des tiennes hier soir…
Comme à chaque fois qu’elle est contrariée, sa lèvre supérieure se retrousse, découvrant en un rictus figé ses dents grises, branlantes et gâtées. Son regard est celui d’une autruche.
— Je ne me souviens pas ! Et tu n’as pas de reproches à me faire ! Si ton frère n’habitait pas si loin, il me prendrait chez lui.
— Il faudrait que Franck ait un chez lui…
Elle a un gloussement cruel.
— Tu as toujours été jaloux de ton frère, hein ? Tu es jaloux de ses talents d’artiste, de musicien, toi qui n’es qu’un scribouillard. Ça ne te suffit pas de lui avoir volé sa fiancée ?
Ma poitrine se givre. Mes tempes se serrent. Je devrais laisser couler, mettre sa méchante mauvaise foi sur le compte de la maladie, mais elle a le don de me transformer en petit garçon blessé par l’injustice. Je m’étrangle d’indignation.
— Nathalie l’a quitté, maman. Parce qu’il se défonçait, qu’il la trompait, et qu’il l’a même battue. Et aujourd’hui, il n’y a que moi pour m’occuper de toi. Tu ne peux pas dire le contraire…
— Menteur ! Voleur ! Tu n’as aucune affection pour moi. Tu ne fais qu’attendre ton héritage. Tu attendras longtemps, crois-moi !
J’hésite à fuir, mais son coup de colère l’a épuisée. Elle se tortille lentement à présent, passe ses mains sur son visage. Je connais cette molle agitation annonciatrice de crise tétanique et de gémissements désespérés.
— Ce fauteuil est trop dur. Matériel de torture, de torture… Mets-moi au lit. Tu ne vois pas que je souffre…
Je la prends sous les aisselles, même si je la sais capable de se lever seule, et la porte jusque sur son lit. Elle est légère et sèche comme un fagot de sarments.
— Mon oreiller, remonte mon oreiller.
Je réalise alors que l’idée de nouvelle que m’a donnée Nathalie est excellente, et que je vais la coucher sur le papier dès aujourd’hui.

***
— Allo Franck ?
Hola, espera…
Mon frère m’a donné son numéro de fixe, mais c’est évidemment celui d’une gonzesse. Franck n’a pas de portable, n’a pas de voiture, n’a pas d’appartement, et pas davantage d’horaires.
Ouais, tu m’réveilles.
— Il est dix-huit heures, Franck.
Ouais, ouais.
Mon frère n’a pas non plus de vocabulaire. Il vit au jour le jour, en fournissant un minimum d’effort, même pour parler. Je l’entends se moucher. La coke de Barcelone. Et puis allumer une clope, tousser, s’éveiller à la vie, en fait.
— Maman, ça s’arrange pas, tu sais.
Ha.
— Elle colle un merdier pas possible. Le toubib m’a alpagué ce matin pour me dire que son cas ne relevait pas d’un service de convalescence pour personnes âgées. Ils envisagent de la transférer en gériatrie, au CHU, autrement dit chez les vieux dingues qui se chient dessus…
Il pouffe. Je le soupçonne d’avoir allumé un joint plutôt qu’une cigarette. Autant parler à un répondeur. Mon frère se moque des souffrances de ma mère et ne partage en rien mes préoccupations. Prétextant des engagements artistiques — tournées des terrasses de cafés et non pas des Zénith — il n’est pas revenu en France depuis les obsèques de papa, pour toucher à cette occasion sa première part d’héritage, pas loin de soixante mille euros qu’il a dilapidé en moins d’une année.
— Ça te fait marrer, hein, mais c’est pas toi qui te coltines les appels nocturnes, les visites, sa paperasse et son linge dégueulasse. Son cœur bat comme une horloge et elle a une tension de jeune fille, ça peut durer des années comme ça… Je rêve qu’elle meure parfois. Tu te rends compte ?
Normal.
— Normal ? C’est tout ce que tu trouves à dire ? Tu glandes au soleil en attendant le fric des vieux et tu trouves normal que je joue les esclaves ici ?
Non, c’est pas ça…
Il se mouche à nouveau avant d’ajouter :
Tu peux m’envoyer 500 balles ?
— Demande-les à maman.
Fais pas ta pute, c’est pour venir la voir, pour t’aider.
C’est à mon tour de pouffer. Franck a bientôt 43 ans, dix ans de moins que moi. Cet écart explique l’aveuglement de mes parents à son égard et justifie à leurs yeux le fait qu’il n’ait jamais eu à m’aider en quoi que ce soit. Et je ne parle pas d’amour. Depuis sa naissance, notre haine réciproque s’est exprimée de bien des façons.
Nathalie va bien ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

***

J’ai rêvé d’opérations chirurgicales et de précipices, et l’on effectue des tirs de mine sous mon cuir chevelu. Mais j’éprouve une satisfaction que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. Hier soir, j’ai descendu plus de la moitié d’une bouteille de Paddy et j’ai écrit plus de cinq pages dans la nuit. Et pas de déception au réveil : ce sont de bonnes pages. Nathalie a ri en les lisant puis m’a félicité. Si la suite est du même tonneau, j’ai toutes mes chances de gagner le concours du journal et le voyage à Rome. Elle adore le passage décrivant ma mère tentant de fuir en déambulateur sur le parking, se vautrant sur le bitume avant d’être rattrapée par un infirmier, et savoure à l’avance la scène du crime à l’oreiller, préconisant que ma victime agite les jambes avec l’énergie du désespoir. Exutoire et drôlement noir, voilà comment elle définit mon texte. Elle approuve l’augmentation du montant du mobile, même si les deux appartements de ma mère et son compte en banque bien garni en assurance vie constituent dans la réalité un héritage confortable. Elle s’étonne cependant que je ne fasse pas mention de mon frère. Il y avait d’après elle un personnage de plus à massacrer. Ce à quoi je réponds que je n’ai jamais eu de frère. Elle vient s’asseoir sur mes genoux et m’embrasse, langoureuse. Je songe avec un brin de mélancolie que mon sex-appeal tient peut-être à quelques lignes.
Sur les conseils de Nathalie, j’ai décidé de m’octroyer quatre jours « off ». Pas d’EHPAD. Téléphone éteint. J’imagine ma mère tour à tour fulminante ou effondrée, mais je me fais violence pour la bonne cause. Après le jaillissement créatif de cette fameuse nuit, j’avance lentement dans mon travail, mais avec le même sentiment de fierté recouvrée.
J’ai envoyé cinq billets de cent euros à mon frère, glissés dans Vipère au poing en livre de poche.
J’ai essayé de le joindre, sans succès. J’ai réessayé plusieurs fois aujourd’hui, mais ça sonne dans le vide. Il ne viendra pas.
Ma première mouture terminée et ma mère virtuellement assassinée en toute impunité, je monte dans ma voiture pour reprendre le chemin de l’hôpital en me reprochant d’avoir été assez naïf pour croire que Franck tiendrait cette fois ses promesses.

***

Ingrat, indigne, intéressé, tout y passe. Madame Baillet la reine mère est échevelée et nue sous sa robe de chambre. Les pans en sont largement ouverts et elle me laisse voir ses cuisses flasques et ses couches. Impudique bébé ridé.
Elle m’envoie les reproches en rafales, tout en allant et venant au ralenti, du fauteuil au lit, m’écorchant les nerfs.
Elle n’a plus une chemise de nuit à se mettre et c’est de ma faute.
J’en déniche trois dans son placard. C’est Nathalie qui les lui a achetées et il est hors de question qu’elle les porte.
Il règne une chaleur de serre. J’ai besoin d’air. Je fais coulisser un peu la fenêtre. Elle m’ordonne de fermer. Elle est frigorifiée ! Elle se campe face à moi, cramponnée à son déambulateur.
— S’il n’y avait pas ton frère, je serais déjà morte de solitude. Il est venu me voir, lui, cette nuit encore !
Je réunis tout ce qui reste d’amour filial en moi, alors que je n’ai qu’une envie : la jeter trois étages plus bas.
— Maman, tu sais bien que ce n’est pas la réalité, ce sont comme des rêves… Et personne ne peut entrer ici la nuit…
Elle penche la tête sur le côté et me plisse un sourire matois.
— Franck a toujours été plus malin que toi. Il est venu et il reviendra, parce qu’il adore sa mère, lui.
— D’accord, Franck reviendra, si tu veux.
Je me retiens d’ajouter qu’il reviendra quand elle bouffera les pissenlits par la racine. Elle est assez agitée comme ça sans que j’en rajoute une couche.
— Si tu ne lui avais pas volé Nathalie, il aurait su lui faire des enfants, lui.
Et elle me tourne le dos pour clopiner vers son fauteuil.
C’est comme si elle avait appuyé sur un bouton de mise à feu.
Je la saisis par l’épaule et la retourne violemment, à faire valdinguer son déambulateur. Dans ses yeux ronds, il n’y a aucune peur, plutôt une invitation amusée. Vas-y, frappe ta vieille mère malade. Je dois hurler alors, mais je ne m’entends plus. C’est une aide-soignante qui accourt pour mettre fin à ma transe. Et quand je lâche enfin ma mère, je me rends compte que je suis en larmes.
Une demi-heure après mon esclandre, je suis toujours dans le bureau du docteur Cormier. La jeune femme fluette s’adresse à moi sur le ton doux et monocorde que l’on emploie avec les malades mentaux. Je dois espacer mes visites. Il en va du rétablissement de ma mère et de ma propre santé. Je suis nerveusement exténué, et ces accès de violence ne sont pas de bon augure. Repos, changement d’air si possible, et prescription d’antidépresseurs et d’anxiolytiques.
Poignée de main. Courage, Monsieur Baillet. Couloir linoléum.

***

J’aurais pu la tuer. Pas par jalousie envers mon frère, que ma mère remercie de ses visites depuis des mois alors qu’il ne bouge pas le petit doigt. Pas en vue d’un héritage qui tomberait à pic. J’aurais pu la tuer d’épuisement nerveux et physique. J’aurais pu l’étrangler de fatigue et de chagrin. Un instant, j’en ai été capable. Et rétrospectivement je me fais peur et honte. Nathalie cherche à minimiser. Après tout, la vieille n’a pas été blessée, et il est probable que je sois plus éprouvé qu’elle par ce dérapage. Elle fait appel à mon sens de l’humour.
— Tu l’as tuée dans une nouvelle. À terme, cela te fera du bien, tu verras.
Elle préconise que nous allions au cinéma, pour me changer les idées. On ne change pas ces idées-là. On tente de les anesthésier. J’avale un Xanax et un somnifère.
Je m’endors avec la résolution d’ignorer pour demain les conseils du médecin et d’apporter des fleurs à ma mère pour tenter une réconciliation.

***

Il est sept heures et nous sommes encore au lit quand le docteur Cormier m’appelle sur mon portable.
Ma mère est décédée cette nuit.
Après de neutres condoléances, le médecin me prévient de démarches administratives un peu particulières qu’il me faudra mener dans les prochains jours. Sous le choc, je ne cherche pas à en savoir davantage et lui balbutie que j’arrive immédiatement.
Il est à peine sept heures trente et je finis de me préparer en pleurant quand deux lieutenants de police sonnent à notre porte. Monsieur Nicolas Baillet ? L’un a la trentaine, déjà chauve et l’air buté. L’autre est un peu plus vieux, sans plus de cheveux, et tout aussi avenant.
Ma mère a été étouffée pendant son sommeil avec son oreiller. On pourrait se passer de médecin légiste, l’arme du crime a été laissée en place sur son visage.
À part « ce n’est pas possible », je suis incapable de la moindre déclaration.
Sur le canapé, Nathalie n’est pas plus loquace, figée dans la posture qu’elle a adoptée en apprenant la nouvelle, yeux écarquillés et mains plaquées aux joues.
Les deux policiers ne manifestent aucune compassion. Ils furètent dans l’appartement sans en avoir demandé la permission et sans que nous ayons la force de nous en offusquer. On nous a débranchés.
Le plus jeune des flics exige l’ensemble des documents bancaires de ma mère.
Le plus vieux saisit mon ordinateur portable.
Alors que j’espère les voir disparaître, ils nous invitent à les suivre.
La conviction de ma mère tourne en boucle dans mon esprit, « Franck a toujours été plus malin que toi ».
Je ne gagnerai pas le concours du journal, mais toutes les conditions sont réunies pour que je fasse la première page.







mardi 13 décembre 2016

Dominique Maisons sous le feu des questions

Les questions du Boss.

N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?
  • Je souffre tous les jours quand j’écris, malheureusement, les moments de plaisir sont toujours précédés par la douleur du labeur. Rien n’est gratuit, et pour se sentir libre et léger sur la feuille de papier, il faut soulever beaucoup de fonte documentaire et s’user les jointures sur des dictionnaires.

2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
  • La liberté que cela permet, la feuille blanche est un des derniers endroits où on peut faire ce que l’on veut, quand on le veut… c’est précieux.

3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?
  • Le soleil brille pour tout le monde… mais les ebook auto(non)édités qui pullulent sur Amazon sont hélas souvent de la merdasse noire… Il faut un peu de respect pour le lecteur et pour la langue, sortir des trucs aussi épouvantables est parfois un peu injurieux pour ceux qui tombent dessus.

4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?
  • Voir plus haut… J’ai envie de dire que la liberté va avec la responsabilité et que la facilité n’excuse pas tout. On voit passer de sacrés bouses… mais on est dans un monde où tout le monde croit au conte de fées et à la notoriété qui tombe du ciel… La figure de l’écrivain est désacralisée, il ne reste que l’illusion de la célébrité, certains écrivent comme ils jouent au loto. C’est un peu triste, mais il y a bien pire.

5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative. Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
  • Oui, bien sûr. Les réseaux sociaux sont un formidable outil d’information, de communication, de découverte. Il faut en user avec courtoisie et originalité. Il ne faut pas non plus se transformer en spammeur fou, en bateleur de foire, et VRP monomaniaque de soi-même. Si on garde son égo dans sa poche, les réseaux sociaux sont un formidable outil de dialogue et de découverte.

6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
  • Creuser patiemment son sillon, ne pas attendre le grand jour et être fier de ce qu’on fait. Il faut de la patience, du labeur et du talent. Le monde de l’édition ce n’est pas « La Nouvelle star », on peut écrire toute une vie sans gagner sa vie en le faisant et en gardant un lectorat restreint. Baudelaire est mort dans la misère, rien n’est dû. Si on n’est pas prêt à accepter ça, il vaut mieux faire autre chose.

7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
  • Pragmatique, amicale, sereine. Je suis un mec simple et assez facile à gérer, tout baigne…pas besoin de psy. Mais j’ai la chance d’avoir une éditrice formidable. (bisous Marie !)

8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?

  • C’est cool, on peut draguer sur les salons et ça sent moins la chaussette !
    Sinon, plus sérieusement, je n’aime pas me livrer à des dissertations sur ce qui est féminin ou
    ce qui ne l’est pas. Les femmes sont des auteurs comme les autres. Si elles écrivaient peu de polar avant, c’est parce que les éditeurs (et les lecteurs) étaient d’épouvantables sexistes (elles n’avaient pas non plus le droit de vote…). J’en ai une ribambelle dans ma bibliothèque et j’en suis très content ! (Sandra Martineau, Claire Favan, Armelle Carbonel, Julie Ewa, Megan Miranda, Laura Kashishke, Joyce Carol Oates, Gaelle Perrin Guillet… et beaucoup d’autres !)

9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
  • Pour me sortir de ma misère affective, mon psy m’a dit qu’il fallait que j’aille vers les autres…Tu veux être mon copain, dis ?

Les questions de Mme Louloute.


1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?
  • Pas assez grande, mais quand on veut, on peut, nom de Dieu !

2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
  • On peut parfois être perturbé parce qu’on écrit, il faut avoir des racines solides pour ne pas se laisser emporter, c’est vrai.

3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?

  • L’abondance de biens ne nuit pas ! Faites votre choix !

4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.
  • Laetitia ou la fin des hommes d’Ivan Jablonka, un livre que tout auteur de polar devrait lire pour ne pas perdre de vue la décence et le respect dont on doit faire preuve quand on s’attaque aux crimes et aux faits divers… Marre de ces livres qui glorifient des serial killers et qui transforment (au mépris des victimes) des abrutis paumés et meurtriers en génies du crime médiatisés…

5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?
  • Naaaan, j’ai essayé, on peut !

6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.
  • La littérature c’est mille vies à portée de main.

7- Lire aide à vivre. Et écrire ?

  • Aide à mieux vivre !

8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?

  • Un salon passé aux côtés de Guy Montagné, à qui chacun de ses visiteurs demandait de raconter une blague… Il a raconté environ 50 fois la même blague dans la journée. J’aurais pu m’immoler sur mon stand si je l’avais entendue une seule fois de plus…


Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.


















vendredi 9 décembre 2016

Nouvelle N°14 : La place du tueur


LUNDI
La routine grignote déjà le capital des fêtes de fin d’année.
Adieu guirlandes et cotillons. Bonjour le stress.
L’hiver s’épanche en flocons paresseux. La cohorte des passagers se rue sur le quai de gare en une masse compacte. L’immuable rituel matinal entraîne invectives et bousculades auxquelles Oriane ne prête qu’une attention distraite. Détachée de la foule, elle feuillette son carnet de notes comme on entame un long voyage. Les idées jetées pêle-mêle mènent-elles quelque part ?
Une bourrasque éparpille ses pensées confuses. Le train pointe le bout de son museau métallique. Destination Paris, capitale de lumière. Et de misère.
Oriane laisse une dizaine de petits bonshommes emmitouflés s’engouffrer dans le wagon. Attaché-case et parapluies se disputent l’espace disponible. Elle force le passage. Comme chaque matin. Elle s’attarde sur les mines attristées par des récits de voyage conjugués en dépit de retours. La féérie de Noël s’éloigne déjà sous le brouillard des jours sombres.
Oriane observe les gens, tire ses fantasmes à la source du vivier humain. Les imperfections façonnent la muse d’un auteur en devenir. Elle y croit dur comme fer, à son rêve…
Le train prend de l’allure, met en perpétuel mouvement le paysage bétonné défilant derrière les lucarnes sales. Oriane dévisage son reflet sur les vitres du rail. Elle se fond à la horde de zombies en arrière-plan, avec la même absence dans le regard, les mêmes gestes articulés par habitude, la même existence robotisée. Et un but commun : atteindre son lieu de travail sans dommage ni intérêt.
Elle entrevoit mentalement la somme inscrite au bas de sa fiche de paie. Maudit le salaire misérable qu’elle dilapidera au gré de ses pérégrinations en librairie. S’évader par procuration, diluer un morne quotidien à l’ivresse des mots, c’est tout ce qui lui reste. Nourrir un plaisir indécent à côtoyer des journées remplies de petits riens. Et soudain, voir briller une étincelle au bout du tunnel. Le fol espoir de trouver l’inspiration sur des visages inconnus croisés dans l’abondance d’effluves acides, se délecter des situations sordides animant les passagers tels des pantins.
Alors elle crayonne. Rature. Retranscrit…
Ses ressentis, ses craintes, sa lassitude. Compose avec ce théâtre à taille humaine revisité quotidiennement.
Le temps n’a soudain plus de prise, lui qui s’accroche pourtant si souvent à la monotonie.
Une voix enregistrée annonce la prochaine station. La sienne ! L’alarme hurle tandis qu’Oriane s’épuise à repousser les retardataires qui la bousculent pour prendre sa place. Elle s’éjecte entre deux portes, au risque d’y perdre un bras ; fait volte-face, mâchoires serrées sur un flot d’injures.
Le train redémarre dans un fracas assourdissant.
C’est alors qu’elle l’entraperçoit…


MARDI
Le train accuse vingt minutes de retard.
Colis suspect en ligne de mire. Fausse alerte. On s’agglutine. On soupire, exaspéré. On redémarre. On rumine déjà de plates excuses adressées à un patron conservant en permanence le doigt posé sur la touche eject.
Oriane scrute l’entourage asocial, se fond dans l’agitation d’une foule nerveuse pour entamer le chapitre de sa journée.
Un homme plaque son corps massif contre le sien. Un courant électrique lui transperce le dos. L’odeur entêtante d’un parfum bon marché flotte sur ses épaules rentrées. Oriane déplie lentement son bras et décoche un coup de coude au niveau du plexus de l’inconnu. Réflexe défensif efficace. Autour d’elle, un nouvel espace se crée. Un espace de créativité ouvert sur les abîmes inscrits en filigrane de ses envies : l’intention d’explorer la noirceur à travers l’écriture de romans policiers. Un rêve osé. Alors elle ose.
Elle scrute les visages, pour oublier le sien.
Décortique leurs mimiques et leur invente une vie, pour oublier la sienne.
Détaille mentalement les costumes de ces humains taillés en portemanteaux.
Face à elle, un gamin en tenue de sport agite la tête au rythme des vociférations émises à travers ses écouteurs. Bruits de casseroles et de voix éraillées. Âge approximatif, quinze ans. Trop jeune pour incarner un protagoniste sanguinaire. La sauce ne prend pas. Oriane détourne le regard.
Rayé de la liste.
Elle s’intéresse à la femme sophistiquée, placée légèrement en retrait. La chaleur dans le wagon dilue déjà son maquillage outrancier. Le regard vague, elle vogue, loin, si loin que rien ne semble l’émouvoir. Pas même l’enfant souillon recroquevillé dans les bras d’une mère sans sourire. Un pur cliché.
Rayés de la liste.
Oriane désespère. Aucun déclencheur visuel dans le spectre restreint de son imaginaire. Pas même une rixe pour la soustraire à l’ennui.
Une main noueuse traverse l’horizon et agrippe la barre transversale. Oriane s’écarte légèrement. Elle focalise son attention sur le serpent tatoué qui s’enroule autour du poignet et remonte dans le prolongement de l’avant-bras. Un rictus de dégoût déforme son minois tandis qu’elle s’éloigne de la bête.
Oriane pourchasse l’inspiration. Réitère, station après station.
C’est alors qu’elle l’aperçoit… Seul, au milieu de ceux qui l’ignorent.
Elle voudrait tant le retenir !
Trop tard. La machine infernale repart. En criant.


MERCREDI
Jour des enfants.
Oriane n’en veut pas. Les marmots, ça braille tout le temps, dixit maman.
Les propos tenus par sa défunte mère témoignaient d’un amour forcé. De quoi ravager l’esprit d’une gamine… et la rendre accro à l’échappatoire dévastatrice des mots.
Cependant, l’avantage du mercredi tient justement à ces génitrices qui désertent les transports pour s’occuper de leur foyer. La fréquentation est moins dense sans toutefois modifier l’air irrespirable des souterrains.
Le confinement l’asphyxie sous une profusion de fragrances contraires. Cependant, Oriane s’offre le luxe de déambuler dans le wagon, slalome entre les sièges occupés, étouffée par la détresse de la page blanche.
C’est alors qu’elle le voit.
Replié sur lui-même. Ignorés de tous. Y compris par la femme enceinte à qui personne ne daigne céder la place.
Oriane s’approche de lui. L’effleure du bout des doigts, explore la texture râpeuse du tissu mauve. À son contact, les idées affluent, la submergent. Un orgasme de mots déclenché par la vision anodine d’un strapontin vacant.
Étrangement, personne ne s’attarde sur son utilité – soulager les membres inférieurs d’une station debout prolongée –. Elle se met à concevoir un improbable scénario autour de cet emplacement inanimé. La trame d’une sombre histoire se dessine. Oriane frissonne. Un octogénaire lorgne dans sa direction avant de se rétracter. Elle soupire bruyamment, éveillant l’intérêt d’une fillette haute comme trois pommes. Un sourire grimaçant suffit heureusement à l’effrayer. La jolie tête blonde se niche sous les jupons de la femme qui l’accompagne.
Dans son délire, Oriane projette une intrigue imparable. Et si seuls le séant d’un prince ou celui d’un ange trouvaient grâce à ses yeux ? Mais les princes n’empruntent pas les transports en commun et les anges n’ont nul besoin de s’asseoir. Elle revoit donc sa copie, insère un marginal d’envergure pour corser son récit. Un mendiant ? Un désaxé ? Un psychopathe ! Oui ! L’option idéale pour repousser les limites de sa propre folie. De quoi noircir des pages d’un carnage sanglant.
Oriane manque louper son arrêt, se précipite hors du wagon.
Immobile sur le quai, elle sourit béatement, les images d’un massacre imprimées sur ses rétines.
Et le strapontin mauve s’efface dans l’obscurité du tunnel.


JEUDI
Il lui arrive de songer que le monde serait plus sain sans elle. Plus lumineux aussi. Est-ce la raison qui l’incite à décimer ses semblables au gré de ses écrits ?
Au final, qui se soucie du pourquoi ?
Ce qui importe, c’est comment
Un train bondé d’innocents. Un strapontin maudit. Un loup lâché dans la bergerie. De quoi agrémenter une fiction morbide à souhait. Pas au point de remporter un prix littéraire, mais suffisamment prégnante pour susciter la curiosité d’un lecteur.
Et son plus fidèle lectorat, c’est elle-même.
Aujourd’hui, l’aube peine à se lever. Le monde, plongé dans l’humeur ouatée d’une brume insistante, vaque à ses occupations routinières. Le froid mordant cisaille ses pommettes exposées à l’air libre. La morsure ravive la colère dirigée à l’encontre de son boss. Hier, il n’a cessé de la houspiller ! À coup d’ordres contradictoires et de remarques désobligeantes. Envie de tout plaquer. Pas sans l’avoir préalablement dézingué.
Oriane regrette parfois de n’être autorisée à tuer que par procuration.
Elle ricane.
Le strapontin mauve se chargera de lui rendre justice. Non, pas lui, mais l’homme qui dépliera le battant… C’est écrit.
La jeune femme se positionne sur le quai de manière à repérer facilement la voiture concernée. Les rails vibrent. Le train approche. Elle tremble. Et si soudain tout s’arrêtait ? Si son fantasme au sujet du strapontin s’écroulait sous le poids d’une ménagère ? Pire, d’un vieillard atteint d’incontinence ? La magie cesserait d’opérer, assurément.
Reprendre son souffle.
Espérer.
Et savourer l’exaucement de son vœu.
Oriane balaie la rame d’un regard dément.
Le strapontin est là. Il l’attend. Libre. Malgré l’affluence. En dépit d’une armée de scouts scandant des devises comme on sème le bonheur sur un champ dévasté.
La jeune femme se lance dans un pari fou. Pour tuer le temps. Pour tuer, simplement. Décrire le visage du protagoniste de son histoire, sur le seul critère de l’absence ! Un psychopathe ténébreux, doté d’un regard vide et d’une mallette gonflée d’ustensiles propices à torturer. C’est ainsi qu’Oriane imagine le prochain locataire du strapontin mauve. Dans un bain d’encre, elle fait de son carnet le témoin privilégié d’un bain se sang.
Son exaltation intérieure échappe aux usagers du train.
Jusqu’à demain…


VENDREDI
Le vendredi rend heureux.
Les visages irradient à l’approche du week-end. De larges sourires s’étirent sur les faciès épris de projets insipides.
Grasse matinée. Ménage. Courses. Série TV. Sieste. Balade digestive. Et si on se faisait un ciné ? Débarquement de la belle-mère. Dispute. Réconciliation sur l’oreiller.
Une vie trépidante rythmée par l’horloge du temps. Celui qui passe. Celui qu’on fuit. Celui qu’on aimerait rattraper.
Oriane ne jouit pas du même cycle de vie.
La perspective de la solitude lui renvoie le reflet accablant de sa tristesse. Le vendredi annonce une trop longue trêve dans le maelstrom de ses aspirations. Sucer l’essence d’autrui pour la faire sienne implique de rester au contact de parfaits inconnus. Et le vendredi sonne comme la veillée d’un deuil qui ne prendra fin que le lundi suivant.
Oriane parvient à se raisonner, jusqu’à ce qu’une ombre…
Non !
Un jeune cadre dynamique – selon l’expression consacrée – appose ses mains gantées sur son strapontin mauve. Il s’apprête à le rabattre ! Serait-ce lui, le tueur de son récit ?
Pas maintenant ! Par pitié, laissez-moi encore rêver !
Soudain, une voix féminine retentit à l’autre bout du wagon.
L’homme se retourne, esquisse un sourire suffisant et d’un geste dédaigneux, abandonne le strapontin qu’il convoitait.
La place reste vacante jusqu’à Chatelet-les-Halles. C’est tout ce qu’elle demande. Et c’est tout ce qu’elle obtiendra.


SAMEDI
Sa tour H.L.M file le vertige.
Neuvième étage sans ascenseur. Inutile de s’inscrire à une salle de sport. De toute façon, Oriane préfère de loin s’entourer de livres et de cahiers.
Pour la première fois depuis des jours, la sonnerie du téléphone retentit dans l’espace exigu de son studio.
Intriguée par ce bruit incongru, Oriane décroche le combiné.
Allo ?
Une moue hésitante fige ses traits fatigués par l’inaction.
Oh, c’est toi… Non, tout va bien. Ce soir ? Le concert de qui ? Connais pas. Tu as épluché le bottin avant de te résigner à m’appeler ? Non, je ne suis pas rancunière. Tu es ma sœur. Je suppose que ça implique des compromis. Oui… d’accord ! Je te rejoins là-bas. Vingt heures, j’ai compris ! Non, je ne serai pas en retard ! Pourquoi faut-il toujours que tu t’adresses à moi comme à une arriérée ! Mais, je suis parfaitement calme. Un peu sous pression peut-être… Mon agenda est bouclé sur plusieurs semaines. Tu as de la chance, tu sais ! À ce soir, alors. Oui, je t’aime aussi…


Oriane délaisse son remplissage intellectuel. Elle a cessé de compter les jours durant lesquels sa sœur a brillé par son absence. Elle en a même occulté son existence.
Jusqu’à ce soir.
Il est dix-neuf heures quand Oriane saute dans le train.
Les portes se referment aussitôt derrière elle.
La nuit jette un voile obscur. Subitement, tout semble si différent. À commencer par le silence. D’ordinaire, les rames ne s’engorgent-elles pas un samedi soir ? À croire que la vie sociale s’est arrêtée au moment où la sienne commence à peine…
Personne dans le wagon.
Oriane prend le temps de choisir sa place. Elle s’en amuse. Vérifie les plis de son chemisier blanc qu’elle ne sort du placard qu’une fois l’an. Redécouvre l’art d’être vivante. Quelqu’un l’attend au bout de la ligne. Sa sœur. C’est un peu comme se glisser dans la peau d’une autre. La sensation est grisante. Peut-être rencontrera-t-elle l’amour dans une fosse matraquée par les décibels ? Qui peut savoir ce que dissimule l’imprévu ? À fortiori quand l’imprévu porte le nom d’un chanteur qui lui est inconnu – Justin Bieber, a cru bon de préciser sœurette.
Oriane tire un livre d’un fourre-tout élimé et entame sa lecture. Envoûtée par l’atmosphère magnifiquement instillée par l’auteur, la jeune femme en oublie sa présence solitaire au sein du wagon. Elle plonge littéralement dans Le Festin des Fauves et s’y perd avec délectation.
Une station plus tard, personne d’autre dans la rame.
Deux stations, le désert. Toujours.
Troisième station. Un homme.
Un homme au regard vide.
Un homme constatant l’absence d’autres hommes.
Un homme assis sur le strapontin mauve.


Il n’y aura pas de dimanche.



mardi 6 décembre 2016

Florence Medina sous le feu des questions

Les questions du Boss.


1- N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?
  • C'est plutôt quand je n'écris pas que je suis en vrac. Cela dit, j'ai écrit un truc qui m'a rendue malade une fois.



2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
  • Dans Arab Jazz, Karim Miské dit d'un de ses personnages qu'il « s'oublier en absorbant l’entièreté du monde dans un récit ininterrompu écrit par d'autres. » Je suis comme ça avec les livres, les films, les séries, et puisque ça ne me suffit pas, j'écris pour barboter encore et toujours dans du récit.


3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?
  • Pas grand chose.


4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?
  • Je n'ai pas encore essayé, que ce soit comme auteur ou comme lectrice...


5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
  • Hum... Je fais partie des 5 non édités, alors mon actualité... Dans d'autres domaines, il m'est arrivé d'avoir à me vendre, à promouvoir des choses auxquelles je participais. Une catastrophe. Et une corvée. Quelques années plus tard, je l'ai fait pour des projets qui n'étaient pas les miens, pour donner un coup de main. Soudain, je décrochais un RV par coup de fil et j'ai même obtenu des subventions. C'est plus facile de vendre les copains que de se vendre soi-même.



6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
  • Il semblerait que je ne sois pas sortie de l'auberge...


7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
  • Mon statut de « non édité » n'a malheureusement pas bougé d'un poil depuis la question 5... Pour le moment, c'est en mode « Je t'aime, moi non plus. »


8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?
  • Euh... je ne pense pas à ça quand je chope un livre. Mais puisqu'on parle « filles », j'aime bien Manotti, Langaney, Vargas, Marpeau. J.C. Oates aussi, parfois. Il y a très très longtemps, j'ai commencé avec Agatha Christie. Et là, la dernière en date que j'ai découverte, c'est Maud Mayeras.


9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
  • Pourquoi met-on les doigts dans la prise ?

Il m'a semblé que c'était l'occasion d'écrire, de se faire des potes et de se marrer. Et puis, c'est Anouk qui nous a présentés, alors... Mais bon, depuis, il m'arrive de penser que j'aurais pu/dû rester peinarde dans mon coin.

Les questions de Mme Louloute.

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?
  • J'ai barré les mentions inutiles. Parfois, partir bosser le matin est un crève-cœur parce que j'ai envie de rester écrire, mais en fait, le travail est une respiration salutaire dans l'écriture. Ne le dites pas à ma patronne, elle croit que c'est l'inverse...



2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
  • Ben oui, justement.


3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?
  • Où tu veux, du moment qu'il y a la mer...



4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.
  • Avant la nuit, de Reinaldo Arenas.
  • Habibi, de Craig Thompson.


5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?
  • Même pas.


6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.
  • Lequel ? Noir ? Blanc ? Rose ?


7- Lire aide à vivre. Et écrire ?
  • Complique un peu, parfois. Mais aussi démange, fait décoller, fait chier, décuple les capacités respiratoires...



8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?
  • Ben, non, rien, à part que je squatte Lamballe et Noir sur la Ville (et ses organisateurs, et pas que pendant le festival...) depuis que j'y ai gagné un concours de nouvelles en 2014.



Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.

  • Merci aussi. Au plaisir de vous voir « peau », comme disent les sourds !

vendredi 2 décembre 2016

Deux courses, un sprint final

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 Pour gagner une course de fond, il ne s’agit pas de caracoler en tête sur les trois quarts du parcours. Seule compte l’arrivée, où l’on doit tout faire pour être le premier à la franchir.

Pierre Doyel le savait comme personne. Des mois de travail acharné pour se maintenir au sommet, et qu’il devrait peut-être balayer d’ici quelques instants. À l’abri de la foule, dans son bureau aux murs lambrissés, il n’avait accepté que la présence de ses plus proches collaborateurs. La pression et les enjeux étaient énormes. Stéphanie, qui partageait sa vie depuis plus de vingt ans, tenait sa main en posant sur lui un regard inquiet. En dehors d’elle, personne ne savait à quel point les minutes à venir seraient décisives. Une vraie question de vie ou de mort.

Tout allait se jouer dans les minutes à venir. Décisives au point d’aboutir à la vie comme à la mort. Phares éteints et moteur arrêté, Luc laissa la voiture glisser sur la pente douce du chemin. Sur leur passage, les pneus arrachaient les graviers figés par le gel, produisant un crissement qui paraissait assourdissant aux trois autres passagers. Tous devaient être prêts à tous les sacrifices. Sauf celui d’échouer dans leur mission. À bonne distance d’une bâtisse dont les contours sombres se découpaient dans la nuit, ils sortirent de l’habitacle en prenant soin d’éteindre le plafonnier et sans refermer les portières. Luc couvrit son visage avec la cagoule qu’il avait relevée sur son front et sortit son arme du coffre, dont il ôta la sécurité.
— Il faut y aller, dit l’un des hommes.
Le corps courbé vers le sol, Luc opina du chef et ouvrit la marche vers la maison.


— Il faut y aller, Pierre. On est déjà en retard.
Les yeux rivés dans les siens, Marc Langin attendait qu’il bouge enfin. Doyel soupira, opina du chef et se leva, quittant à regret les bras de sa femme. Comme un automate, il ajusta sa cravate, enfila une veste sombre et se jaugea dans un miroir. Sans sévérité, ni complaisance, il examina avec une objectivité nouvelle chaque détail de son visage. 52 ans depuis trois mois. Il semblait ce soir en avoir dix de plus. De l’index, il étira avec amertume les rides qui s’accumulaient au coin de ses yeux. Mais cette fois-ci, l’âge avait peu de prise sur lui, comparé à ce qui le tourmentait. En quelques semaines, le fringant quinquagénaire qu’il se targuait de présenter au monde avait laissé la place à un vieux surmené et sous pression. D’un signe muet, il interrogea Stéphanie, qui consulta leurs deux téléphones avant de secouer la tête.
In petto, il enragea. Ce silence n’était pas normal. Il devait gagner un peu de temps avant d’engager la suite. Sur une console, un plateau contenait plusieurs boissons. Il s’empara d’un soda qu’il secoua discrètement. Une liasse de papiers dans les mains, Marc s’approcha de lui au pas de course. Pierre attendit qu’il soit assez proche pour décapsuler la cannette, qui projeta son contenu autant sur les feuilles, que sur son costume. Assez pour rendre les premières inutilisables et le second bon à jeter dans un panier de linge sale.
— C’est pas vrai ! pesta Pierre en reposant la cannette sur le bord du plateau, d’où elle ne tarda pas à tomber sur le sol en tapissant sa paire d’Armani des quelques centilitres restants à l’intérieur.
— Et merde ! Il fallait que ça arrive au pire moment. Va te changer, je vais faire imprimer une autre copie de tout ça, siffla Marc en jetant dans une corbeille les feuilles dégoulinantes.
— Je suis sur les nerfs, désolé.
— On l’est tous. Allez, file ! Et accélère un peu ! Notre retard est abyssal. Et tu sais combien je n’aime pas les imprévus.


— Bon sang que je déteste les imprévus et découvrir des éléments sur le terrain, murmura Éric, le second de Luc. Regarde-moi ça, dit-il en lui tendant ses jumelles à vision nocturne.
Luc s’en empara et jura lui aussi :
— Il y a au moins trois hommes qui montent la garde dehors ! Et vise-moi ces Kalachnikovs... J’ai l’impression aussi que l’un d’eux a des grenades à sa ceinture. Je vais dire un mot en rentrant à celui qui s’est occupé de la reconnaissance. Tout le contraire de ce qui nous a été présenté. Cette baraque est mieux défendue que la Banque Centrale. On ne sait même pas combien ils sont derrière la porte.
— On fait quoi ? On annule ?
— Impossible. Tout doit être terminé ce soir. On va faire ce pour quoi on est si bien payés : s’adapter, et agir en conséquence. C’est tout.
Luc se retourna vers les autres membres de leur équipée :
— Changement de programme : on neutralise d’abord les trois types dehors avant de s’engager à l’intérieur. Neutralisation silencieuse et simultanée, il va sans dire. Si l’un d’entre eux alerte les copains de la maison, on est cuits. Éric, le gars sur la terrasse est pour toi. JP, tu t’occupes de celui placé près du portail et le dernier est pour Phil. Pendant ce temps, on couvre vos arrières avec Séb. Arrivés devant l’entrée, on ne change rien au plan initial : JP coupe le jus, Éric fait péter la porte et les autres font le ménage, pièce par pièce. Jusqu’à trouver la cible.
Tous acquiescèrent en silence, mirent en place leurs lunettes à vision nocturne et se dispersèrent dans le noir. Luc attendit quelques secondes avec Séb avant de les suivre. Leurs silhouettes se diluaient dans la nuit et glissaient le long du chemin, en direction de la propriété. Quelques dizaines de mètres encore et les trois hommes disparurent à travers les haies ou les frondaisons du bosquet qui bordait les alentours. Luc n’eut pas besoin de les voir pour savoir comment ils allaient fondre sur leurs proies respectives. Cela faisait des années que l’équipe avait été constituée, sans grand changement majeur. À chaque fois pourtant, ils ne se laissaient pas déborder par les dangers de l’habitude. Luc était saisi par la même angoisse dans les instants qui précédaient une opération. Parce que rien n’est jamais écrit d’avance. Parce que le moindre grain de sable peut venir gripper la mécanique la mieux huilée.


En finissant de nouer sa cravate, Pierre Doyel maudissait le grain de sable qui venait détruire à lui seul sa vie entière. Il serra les dents pour ne pas exploser lorsque des coups impatients furent frappés à la porte de son bureau.
— Ouais ?! siffla-t-il d’un ton sec. J’arrive !
— Prends ton temps, surtout. Ce n’est pas comme si tu jouais un mandat, entendit-il de l’autre côté de la porte.
— Et toi ton poste de directeur de campagne ! cria-t-il pour toute réponse.
Des pas furibards, surmontés de jurons inintelligibles, se firent entendre decrescendo dans le couloir. Marc était un collaborateur dévoué et efficace, mais si pénible parfois.
— Il n’a pas tort, renchérit Stéphanie avec calme en ajustant son col. Je sais que c’est difficile, dans notre condition, mais tu ne pourras pas repousser le moment d’y aller. Ils attendent tous, dehors.
— Et si on nous appelle ?
— Je répondrais à ta place et je m’arrangerais pour te faire signe. Ou tu profites de l’intervention des autres pour venir aux nouvelles. De toute façon, on n’a pas vraiment le choix.
Elle le devança jusqu’à la porte, dont elle ouvrit les deux battants pour le laisser passer. Dans le couloir, sa garde rapprochée était postée de part et d’autre des murs lambrissés, comme pour une haie d’honneur. Au passage, et malgré la tension intérieure qui le tenait, il offrit à chacun un sourire, que beaucoup lui rendirent. Bon dernier sur la file, Langin lui tendit une nouvelle copie du discours qu’il lui avait préparé, et dont Doyel connaissait les moindres paragraphes par cœur.
Il se remémora les mois écoulés. Porté aux nues à son arrivée comme ministre des Finances, la foule l’avait conspué ensuite. Il se croyait plus fort que tout le soir de sa nomination, comme mû par une force nouvelle qui lui ferait accomplir des miracles. Lors de la passation de pouvoir, il avait toisé avec condescendance le vieil homme usé qui le précédait.
Pourtant, dès le début, deux réformes mal acceptées avaient eu raison de sa foi en lui, massacrée sous les insultes des masses populaires descendues dans les rues. L’appareil législatif lui avait permis de passer en force ces textes. Après cela, sa côte d’impopularité battait des records sans précédent. Son poste n’avait d’ailleurs pas résisté au premier remaniement venu.
Opposé à un gouvernement plus isolé encore, le temps avait fait son œuvre et il regagnait peu à peu les faveurs de la population. En face, une ou deux voix commençaient tout de même à se faire entendre. Et d’un murmure de quelques lignes dans des canards sans importance, on était arrivé à un vacarme insupportable dans les plus grands quotidiens du pays. Jean-Philippe Girard était le plus virulent contre sa campagne. Le plus séduisant pour les masses, aussi. L’ancien médecin de province, amateur de grimpe, avait peu à peu gravi les échelons de la montagne politique du pays pour espérer aujourd’hui en chatouiller le sommet. Les sondages les donnaient au coude à coude pour le premier tour des présidentielles. Ce qui avait été le terreau propice à l’enlèvement, pensa-t-il avec amertume en poussant la porte ouvrant sur la meute de journalistes de sa conférence de presse. Il se força à sourire avec difficulté, en montant sur l’estrade.
— Bonjour à tous. C’est moi que vous attendiez ? Je le dis tout de suite : il ne fallait pas croire les ragots. Madonna ne viendra pas chanter à la fin…
Les éclats de rire du public ne firent pas baisser sa tension interne. Il croisa le regard de Stéphanie, de l’autre côté de la salle. Inquiète, elle gardait les mains crispées sur son téléphone portable. Oui, pensa-t-il encore avant de commencer son discours, personne ici ne peut imaginer qu’une vie est en jeu, à cause de ce cinquante/cinquante.


— Je dirai fifty/fifty, selon moi. Nos chances sont minces, sans renseignements fiables.
— Éric… On n’a plus le choix, dit Luc en désignant les gardes à terre d’un geste circulaire. D’ici quelques minutes l’alerte sera donnée. Alors, on ouvre cette porte et on fonce.
Un sourire dévoila les dents d’Éric, sous les pâles rayons de lune qui frappaient la campagne.
— T’inquiète, ma poule. C’était purement rhétorique. Je te suivrai même dans une mission suicide.
Luc lui tapota l’épaule et lança le signal convenu pour faire couper le courant. L’assaut démarra après l’extinction. Dans la seconde, Éric ouvrit la porte et lança à l’intérieur une grenade flash dont l’explosion fut suivie de cris de stupeur. Profitant de la confusion, les hommes massés de part et d’autre de l’entrée s’engouffrèrent en file indienne. L’écran de leurs lunettes renvoyait une image blafarde des lieux, balayés par les mires laser de leurs fusils d’assaut. Une silhouette menaçante apparut à l’angle du couloir qui leur faisait face. Une balle vint le terrasser avant qu’il ne puisse tirer dans leur direction. Les renseignements étaient au moins bons sur la disposition des pièces. Sur la gauche, une cuisine, dans laquelle Luc pénétra en neutralisant rapidement les deux hommes qui prenaient un café une minute auparavant. Un troisième, caché derrière le réfrigérateur, ouvrit le feu au jugé. Le projectile éclata les verres posés sur une étagère à un mètre de Luc. Son adversaire n’eut pas le temps d’ajuster le tir suivant. Séb lui avait déjà envoyé une salve qui le cueillit en pleine poitrine. Les deux hommes sortirent de la pièce pour reprendre leur progression à travers la maison obscure.
— RAS dans le séjour, lança Éric en les rejoignant.
— RAS dans la chambre, dit Phil à son tour.
— Il reste l’étage. On y va.
JP resta à l’arrière pour les couvrir. Les autres montèrent l’escalier avec prudence, leurs armes braquées. À l’angle de la dernière volée, Luc observa le palier : trois portes. Il savait que celle sur la droite ouvrait sur une petite salle de bains et les deux autres sur deux chambres. Malgré l’absence d’alimentation électrique, une lumière filtrait sous le seuil de l’une d’elles. Il s’en approcha à pas de loup. Pas de bruit de l’autre côté du battant. Il inspira, releva ses lunettes à visée nocturne et ouvrit la porte avec une lenteur calculée. Il ne put s’empêcher de frémir en découvrant la scène, éclairée par un projecteur de chantier autonome.


La scène le fit frémir. Après son discours enflammé, alors qu’il était sous le feu roulant des questions des journalistes, aveuglé par les projecteurs et les flashs, il répondait comme un automate, ses pensées à mille lieues de son programme pour les élections. Quoi qu’il en soit, Langin et son équipe avaient fait un super boulot d’anticipation. Aucune des questions posées ne le prenait par surprise. Même celles sur son aventure d’un soir avec une journaliste stagiaire ou des soupçons anciens de conflit d’intérêts dans l’attribution de marchés publics avaient été prévues. Comparé à ce qui se jouait à des kilomètres de là, dans une maison de campagne, ce petit jeu ne parvenait pas à la cheville de ses soucis. Le marché était clair, il l’entendait encore claquer comme une sentence : « soit vous retirez votre candidature, soit la petite y passe ». Encore quelques minutes et il laisserait la parole à un vieux parlementaire. Depuis son pupitre, l’estomac noué, il regarda Stéphanie avec intensité. Sa femme lui fit un signe de dénégation en montrant son portable. Ses yeux suaient d’angoisse.

L’angoisse pétrifiait les traits de la gamine. Luc lui fit un clin d’œil, assorti d’un sourire qui se voulait rassurant :
— Maëlis ? Tout va bien. On est là.
La petite avait les joues inondées de larmes. La main calleuse plaquée sur sa bouche l’empêchait de répondre. Quand bien même elle aurait pu parler que le flingue collé sur sa tempe l’en aurait probablement dissuadée. L’homme qui la tenait en joue était le seul que le service de Luc avait réussi à identifier : Andrija Lukic, un mercenaire d’origine serbe qui vendait ses services de tueur au plus offrant, souvent fortuné. L’homme avait la réputation d’être impitoyable.
— Lâche-la, lança Luc. Nous sommes trop nombreux pour toi.
— Partez, répondit-il avec un accent prononcé des Balkans. Sinon, elle meurt.
— Tu ne peux pas t’en sortir. N’aggrave pas ton cas, ce n’est qu’une gosse.
Le doigt de l’homme se crispa sur la queue de détente de son arme. Un coup de feu éclata près de l’oreille de Luc, lui arrachant une grimace de douleur. Lukic, touché en plein front, s’écroula sur le sol. Aussitôt, Phil s’élança à l’intérieur pour prendre Maëlis dans ses bras et l’évacuer. Luc se retourna vers Éric dont le Sig Sauer fumait encore.
— Quand tu prends un otage, fais en sorte qu’il soit de ta taille ou de ta corpulence. Là, c’était trop facile… Il allait tirer, ajouta-t-il d’un ton plus grave.
— Je sais… L’essentiel est que la petite soit saine et sauve. On fait le brief et on la ramène à ses parents.


Doyel était au bord de l’implosion. La tension accumulée ces derniers jours ne demandait qu’à se déverser en vagues puissantes qui emporteraient tout sur leur passage. Il profita de l’intervention d’un jeune loup du parti pour se rapprocher de sa femme, qui l’entraina à l’écart.
— Alors ?
— Toujours pas.
— Ce n’est pas normal. File-moi le portable, que je leur demande.
— Tu ne crois pas que l’on devrait attendre encore un peu ? Ils ont dit que nous ne devions pas les contacter et attendre qu’ils le fassent.
— Je m’en fous ! Je dois savoir, je ne vais pas tenir le rôle de l’homme apaisé encore longtemps, trancha-t-il sèchement en lui prenant le téléphone des mains.


La pression était redescendue. Et Luc était soulagé d’annoncer la bonne nouvelle au père de la petite, même si le protocole était un peu bousculé.
— Oui, monsieur. L’opération s’est déroulée pour le mieux : les ravisseurs sont neutralisés et Maëlis va bien. Elle est un peu choquée, ce qui est normal. La cellule psychologique va s’occuper d’elle.
Derrière lui, ses hommes faisaient des va-et-vient pour fouiller et sécuriser la maison. Le portable collé à l’oreille, il retourna dans la chambre, contemplant avec gravité le corps de Lukic.
— Oui, nous avons tous eu de la chance. Ce Lukic n’était pas un enfant de chœur. Vous pouvez poursuivre votre campagne plus sereinement. Bientôt, tout ça ne sera qu’un mauvais souvenir. Non, en effet, on ne sait pas avec certitude quel candidat est derrière tout ça, monsieur… Je comprends. Soyez assurés avec votre épouse que nous allons le trouver et le traduire en justice. Au moment où je vous parle, des OPJ suivent de près chacun de vos concurrents et le procureur n’attend qu’un nom pour nous signer le mandat d’arrêt… Oui, je sais. L’un d’eux est en effet le suspect idéal. Ou tout au moins, celui à qui tout ceci profite le plus.
Soudain, le corps de Lukic sembla tressauter légèrement, sous la poche de poitrine de sa chemise. Les sourcils froncés, Luc s’en approcha pour palper le tissu et découvrir un portable qui vibrait.
— Monsieur ? Je dois vous laisser. Une urgence.
Il raccrocha, appela Éric et regarda l’écran du téléphone qu’il venait de trouver : numéro inconnu. Il décrocha et écouta, sans mot dire.
— Lukic, entendit-il, vous avez des nouvelles du père ? L’ultimatum est dépassé depuis une heure maintenant.
Luc écarquilla les yeux de stupeur. Même si les soupçons étaient fondés, il n’aurait jamais cru que l’homme soit assez inconscient pour contacter lui-même le ravisseur. Il prit un carnet et un stylo. Quand il eut fini d’écrire le nom de son interlocuteur, Éric haussa lui aussi les sourcils et articula « sûr ? » sur ses lèvres. Luc acquiesça d’un mouvement de tête. Il n’en fallut pas plus pour que ses collègues agissent et donnent l’info par radio. Encore quelques secondes et ils toucheraient au but. L’autre s’impatientait au bout du fil.
— Allo ? Vous m’entendez ?
— Oui, vous avez toute mon attention.


Doyel réprima une bouffée de panique. La voix qui lui répondit enfin n’avait rien à voir avec celle du mercenaire, teintée d’un fort accent serbe.
— Qui êtes-vous ? Où est Lukic ?
— Il est mort, monsieur Doyel. Je suis le Commandant Zernac, en tête du groupe qui a sauvé la petite Maëlis Girard.
Les flics. Doyel suffoquait. Cette fois, il était fichu. Il chercha une issue dans cette salle bondée de journalistes. Peut-être pourrait-il s’échapper avec Stéphanie et refaire sa vie en Argentine ou au Mexique.
— Monsieur Doyel, intervint Luc Zernac, comme s’il devinait ses pensées. Je vous conseille de vous rendre afin de vous expliquer sur cet enlèvement.
Tenté de lui dire d’aller se faire voir avant de filer, il remarqua trois hommes qui fendaient la foule pour se diriger vers lui. L’un d’eux glissait déjà la main sous son blouson pour attraper son arme. Trop tard pour fuir. Ses gardes du corps n’intervenaient pas, à coup sûr briefés par ce type qui le désignait du doigt.
— Monsieur Pierre Doyel, lui dit le premier, Police Judiciaire. Veuillez nous accompagner. À compter de ce moment, nous vous plaçons en garde à vue pour des faits de séquestration de mineure de moins de quinze ans, chantage, crime en bande organisée, pour commencer.
Sentant de l’agitation derrière eux, les journalistes s’étaient retournés et commençaient à comprendre ce qui se jouait. Les premiers flashs crépitèrent alors que l’on passait les menottes au candidat le plus prometteur de cette élection. Sa femme protestait avec la plus vive énergie, telle une tigresse, mais on la ceintura et l’emmena sans tarder. L’un des flics récupéra le téléphone à terre et fit le point avec Zernac. Ce dernier lui demanda d’approcher l’appareil de leur suspect et de brancher le haut-parleur.
— Monsieur Doyel, je tenais à ajouter une dernière chose. Celle que je me suis dite, juste avant l’opération de sauvetage. Vous savez, pour gagner une course de fond, il ne s’agit pas de caracoler en tête sur les trois quarts du parcours. Seule compte l’arrivée, où l’on doit tout faire pour être le premier à la franchir. Sauf peut-être à employer les moyens les plus abjects, comme enlever une gosse pour forcer son père à abandonner.

La réponse de Doyel se perdit dans le flot de questions qui coulait sur lui. Prélude au tsunami que ce scoop allait provoquer dans les rédactions du monde entier.