samedi 1 avril 2017
dimanche 19 mars 2017
vendredi 3 mars 2017
Nouvelle anonyme N°26 : En haut du poulailler
Avant
ce jour-là, je n’avais jamais vu les choses sous cet angle.
J’allais
au boulot sans me poser de questions, parce que les questions ne
m’aidaient pas. Elles restaient sans réponse.
J’en
arrivais toujours à la même conclusion : t’as qu’à fermer
ta gueule. Qu’est-ce que tu peux y faire ? Les choses sont
ainsi faites : t’es un ouvrier, tu trimes, tu gagnes des
clopinettes, c’est normal. T’avais qu’à bien naître ou bosser
à l’école. Les patrons, les ingénieurs, les architectes… Ils
gagnent quatre, cinq, six fois plus que toi, c’est dans l’ordre
des choses. Les révolutions n’y ont rien changé. Les révolutions
n’apportent pas plus de justice, elles tuent les petits. Toujours.
On remplace les gros par d’autres gros, mais les petits restent en
bas. Alors, baisse la tête et continue à travailler comme une brute
sans te mettre des idées dans la tête.
Et
puis, un jour… C’est con, parfois, la vie. Ça tient à rien.
J’étais là-haut, j’écoutais une émission à la radio et ça
parlait de poules. Oui, de poules ! Un journaliste ou un
scientifique expliquait que pour repérer le coq dans la basse-cour,
il suffit de chercher celui qui est le plus haut perché… Sur le
toit du poulailler, sur le dernier barreau d’une échelle, au
somment d’un tas de paille… Le mâle dominant est
systématiquement au-dessus des autres. C’est pareil pour les
singes dans les arbres, pour les oiseaux… C’est pareil pour
l’Homme ! D’ailleurs, un des mecs qui parlaient à la radio,
un professeur ou un truc comme ça, a expliqué que toutes les
civilisations ont cherché à bâtir vers le haut. Il a donné
l’exemple des temples mayas, des pyramides égyptiennes. Et puis il
a parlé du Machu quelque chose chez les Incas, et des cathédrales
du Moyen-âge, de la tour Eiffel, des gratte-ciels à New York…
Aujourd’hui, ça continue aux Émirats Arabes avec ces tours qui
atteignent le kilomètre. L’Homme a toujours fait ça. Pour voir
plus loin, pour éviter les prédateurs, pour se mettre à l’abri
des inondations et des feux de forêt, mais aussi et surtout pour
affirmer sa domination sur les autres. C’est ce que ce
professeur disait : le seigneur a toujours été au sommet des
édifices construits par l’Homme, on n’y a jamais mis les gueux.
Le
jour où j’ai entendu cette émission à la radio, il y a eu un
déclic dans ma tête. J’ai compris pourquoi je m’étais toujours
senti bien dans ma cabine, en haut de ma grue.
Je
pensais que c’était physique comme bien-être, parce que grimper
peut procurer le même plaisir que se laisser flotter entre deux eaux
à la mer ou dans une piscine… On échappe à la pesanteur, à son
propre corps ; on se sent vraiment plus léger.
Ce
jour-là, j’ai réalisé que c’était autre chose qui se passait
chaque fois que je gravissais cette échelle : je m’élevais
au-dessus des autres. Le mâle dominant du chantier, c’était moi.
Je
me suis dit « Putain, mais alors, t’es un seigneur ! »
À
partir de ce moment, je n’ai plus supporté de courber l’échine.
Je me suis détesté de l’avoir fait pendant toutes ces années.
J’ai détesté mon père de l’avoir fait avant moi, et de m’avoir
inculqué cet asservissement, sans jamais m’expliquer qu’en fait,
je pouvais être un seigneur moi aussi. Que j’étais
un seigneur.
J’avoue
que ça m’a tourné la tête. J’ai commencé à envisager ma grue
non plus comme un engin de chantier, mais comme le symbole de mon
aristocratie, l’outil qui me permettait d’exercer mon pouvoir.
J’ai
continué à écouter cette station de radio qui m’apprenait des
tas de choses sur ce que nous sommes, sur la façon dont notre
société est organisée et dont nous reproduisons des schémas
prédéfinis.
Plus
j’apprenais, plus je me libérais, plus je devenais fort. Je
développais un sentiment d’invulnérabilité. Parfois, je me
levais de mon siège, j’ouvrais les fenêtres de la cabine et je me
mettais à crier, bras et jambes écartés… Des trucs du genre « Je
suis le roi du monde » ou « Je vous emmerde tous ».
Au
début, je faisais en sorte que personne ne puisse m’entendre ou me
voir, parce que même si je suis loin de tout, là-haut, en gueulant
fort, on peut m’entendre d’en bas.
Et
puis, j’ai commencé à m’en foutre de savoir ce qu’on pensait
de moi.
Ça
faisait marrer mes collègues, les premiers temps. Ceux qui me
connaissaient croyaient que je faisais ça pour épater la galerie.
Ils me chambraient gentiment. Mais je les envoyais se faire foutre.
Je leur interdisais de m’adresser la parole désormais. Pour qui se
prenaient-ils ? Savaient-ils à qui ils avaient affaire ?
Est-ce ainsi qu’on parle à un seigneur ?
Ils
n’y ont pas cru, ils ont continué à s’amuser de moi.
Puis
je me suis arrangé pour ne plus les croiser au vestiaire. J’arrivais
de plus en plus tôt sur le chantier, bien avant eux, avant même les
ingénieurs, et je repartais après tout le monde. Grutier, c’est
une fonction à part sur un chantier, on peut faire ce que bon nous
semble en quelque sorte ; on ne dépend pas des autres. Il
suffit qu’on fasse bien son boulot sans rien casser, sans blesser
personne. On n’a pas des comptes à rendre en permanence à un
petit chef.
À
la fin, je ne mangeais plus avec eux, je restais là-haut, je ne
répondais même plus quand on m’appelait au talkie-walkie, sauf si
ça avait à voir avec le chantier évidemment. Quoique, parfois…
Mes
collègues ont cessé de sourire en parlant de moi. Petit à petit,
ils ont pris conscience que je ne plaisantais pas, que je n’étais
pas comme eux, que je n’étais plus
comme eux.
Mes
anciens copains ont essayé de me parler, de me demander ce qui se
passait, si j’avais des problèmes… Comme si c’était moi le
problème, comme si j’étais celui qui n’allait pas ! Ils
avaient vraiment de la merde dans les yeux ! À croire qu’ils le
faisaient exprès.
On
s’est engueulé, ils ont dit que j’étais devenu « un sacré
connard », ils m’ont mis en garde contre moi-même. Les
ignares. C’est tout ce qu’ils ont trouvé. Si ça leur plaisait
de continuer à se comporter comme des cloportes, grand bien leur
fasse ! Moi, je valais mieux que ça, mieux qu’eux en tout
cas.
Ils
ont commencé à dire que j’étais fou. À la radio, toujours sur
cette même chaîne, c’est ce qu’ils expliquaient au sujet des
foules : depuis toujours on fait passer les visionnaires pour
des déments ou des sorciers. On les brûle. Quand
tu veux te débarrasser de ton chien, tu n’as qu’à dire qu’il
a la rage.
Ils
ont prétendu que j’étais dangereux. Question de sécurité. On ne
confie pas une grue à un malade des nerfs. Ça peut mal finir.
La
suite des événements était prévisible. J’aurais dû me méfier
et mieux dissimuler mon jeu, m’efforcer de passer inaperçu… Mais
ce n’est pas ce que je recherchais.
Ils
en ont parlé au chef de chantier, qui en a parlé à l’ingénieur,
qui en a parlé au patron.
C’est
ainsi qu’ils procèdent, ces croupions assujettis. L’un d’eux
se rebelle, et au lieu de le soutenir, d’en tirer une leçon et de
suivre son exemple, ils le dénoncent et lui jettent la pierre. Je
leur renvoyais trop l’image de leur propre impuissance, de leur
lâcheté. C’est pour cette raison qu’ils ont voulu me faire
taire.
Aujourd’hui,
finalement, je suis dans mon rôle. Chacun à sa place, c’est mieux
ainsi : moi en haut, eux en bas. Je les domine pendant qu’ils
s’agitent pour trouver un moyen de me faire descendre.
Après
avoir essayé de me déloger par la ruse, ils vont tenter par la
force. Ils n’ont aucun autre argument.
Les
flics ne me font pas peur. Ils ont laissé une compagnie de CRS en
stationnement à l’entrée du chantier. Ils ont également posté
des hommes sur les toits avoisinants. Je les vois distinctement.
Quand
j’ai commencé à me servir de la benne à béton comme bélier
pour défoncer les immeubles autour du chantier, ils ont rapidement
coupé l’alimentation de la grue, et donc du chauffage de la
cabine.
J’ai
froid maintenant, j’aurais dû faire cela à un autre moment de
l’année.
Malgré
tout, j’ai eu le temps d’écraser quelques grosses voitures,
notamment celles de l’ingénieur et du patron qui étaient venus
parlementer avec moi, ainsi que l’énorme 4X4 de l’architecte.
C’était
gratuit comme geste, mais ça m’a fait du bien.
Ce
que je regrette, c’est de ne pas avoir prévu assez de stocks de
nourriture et d’eau pour tenir plusieurs jours… Ils m’auront à
l’usure, c’est certain.
Pour
l’instant, vu que je me tiens tranquille, ils ne bougent pas. Ils
ont probablement reçu l’ordre de ne pas me provoquer. Le temps
joue pour eux.
C’est
bête que ça finisse si vite. J’aurais dû en profiter pour faire…
Je ne sais pas, il y a tant de possibilités qui s’offraient à
moi… Une action d’éclat ! Je n’aurais rien eu contre
l’idée de redresser quelques torts avant de faire une sortie
triomphale.
France 3
est là, ils ont planté leurs caméras au pied de la grue dès
qu’ils ont appris qu’un forcené s’y était replié et refusait
d’en descendre. J’aurais pu tirer avantage de leur présence.
Avec un peu de chance et en tenant une semaine ou deux, les médias
nationaux se seraient emparés de l’affaire.
J’aurais
dû mieux calculer mon coup ! Comme d’habitude, je me suis fié
à mon instinct et j’ai foncé sans aucune préparation. C’est
dommage.
Il
aurait fallu que j’aie des revendications. Mais lesquelles ?
Je n’ai pas les mots. Et puis, je n’y connais rien en politique,
on ne m’a jamais appris à réfléchir à tout ça.
Ils
vont m’envoyer en taule. Mais pour quelqu’un qui, comme moi, a
été habitué à observer le monde depuis un sommet, la vie va
paraître bien fade, sans vue.
Sans
parler de l’humiliation au moment où ils vont m’arrêter et me
juger !
Un
seigneur assiégé se laisse-t-il prendre vivant quand son bastion
est sur le point de tomber aux mains de l’ennemi ?
Il
faudrait que je trouve un moyen de mourir les armes à la main. Le
problème, c’est que j’ai jeté tous les outils que j’avais sur
la tête des flics.
Je
ne vois qu’un moyen de leur infliger une dernière perte :
leur balancer le dernier poids mort qui me reste.
J’attendrai
le petit jour pour voir une dernière fois le soleil se lever sur mon
royaume, et pour que France 3 puisse filmer ma chute. La lumière
sera alors parfaite. Leurs caméras pourront témoigner que, jusqu’au
bout, mon visage n’aura pas tremblé et j’aurai gardé un rictus
plein de mépris.
mardi 28 février 2017
Jacques Saussey sous le feu des questions
1—
N’y
a-t-il que du plaisir, dans l’écriture, ou t’est-il
déjà
arrivé
de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet
exercice ?
Écrire
un roman est un processus long —
un
an environ en moyenne, en ce qui me concerne —
pendant
lequel des dizaines d’émotions différentes, et souvent
complètement contradictoires, vous traversent l’esprit.
On est loin du fleuve tranquille, de la balade le nez au vent. Si le
plaisir de se mesurer à un projet excitant est incontestablement le
moteur principal qui pousse un auteur à s’enfermer
des centaines d’heures
durant devant un écran
en évitant
toute interférence avec l’extérieur,
on sait dès
que l’on
commence à coucher les premiers mots, que l’on
va en baver pour traquer les moindres incohérences dans l’intrigue,
dans le comportement des personnages, dans la logique de la
succession des événements.
En tout cas, si on ne s’en
doute pas au moment où
l’on
attaque son premier roman, on en est parfaitement conscient quand on
parvient enfin à bout de cet incroyable Everest qu’on
imaginait inaccessible jusque-là.
2—
Qu’est-ce
qui te pousse à écrire, finalement ?
Au
tout début, je pense qu’il
y avait une part de curiosité envers moi-même. En serai-je capable
ou pas ?
Est-ce que ça
tiendra la route ?
Est-ce que je pourrai espérer donner envie de lire mes histoires ?
Passé
le premier roman, un nouveau cap apparaît.
C’est
fait, on en a écrit un. On en est capable. Ce ne sera sûrement pas
le best-seller de l’année
—
il
vaut mieux tout de suite éviter de se leurrer dans ce domaine, même
s’il
y a parfois d’heureux
élus —
mais
cette question se pose plus. Vient alors la seconde, tout aussi
angoissante. Serai-je capable d’inventer
une autre histoire, une qui ne ressemble pas du tout à la
première ?
Et
là, pour moi, commence le vrai travail de l’écrivain. Celui de
créer un nouvel univers que celui qu’on
a déjà
construit.
De se réinventer.
Et
une fois ce nouvel obstacle franchi, l’écriture n’effraie
plus. Elle devient une compagne quotidienne, une amie intime qu’on
aime retrouver comme on l’a
laissée la veille, toujours prête
à
vous accueillir et à discuter avec vous, prête
à
écouter vos pensées, à vous aider à les organiser, à les rendre
plus lumineuses. Comme un piano attend les doigts, comme une toile
blanche appelle le pinceau.
On
ne peut tout simplement plus s’en
passer…
3—
Comme
on le constate aujourd’hui,
tout le monde écrit ou veut s’y
mettre. Sportifs, stars du show-biz, présentateurs télé,
journalistes, politiques, l’épicier, ta voisine... de plus, des
sites proposant des services d’auto-édition
pullulent sur le net. Ça
t’inspire
quoi ?
Le
« métier »
d’auteur
fait rêver beaucoup de monde. Certains s’imaginent
qu’ils
vont gagner facilement beaucoup d’argent,
de la renommée, voire un statut à part qui va leur permettre
d’accéder
à
un monde fermé au public, mais la plupart des gens qui écrivent le
font simplement pour eux, parce qu’ils
en ont besoin. Et que ce soit pour transmettre une mémoire
familiale, pour occuper une solitude ou pour se lancer un défi,
chaque projet a besoin de peu de choses. Du papier, un stylo, ou un
petit ordinateur. Et du temps. Beaucoup de temps. Sans oublier la
volonté. Je rencontre beaucoup de personnes en dédicace qui me
disent avoir envie de le faire. Peu d’entre
eux ont vraiment franchi le pas. Et encore moins se sont accrochés,
ont cherché à vaincre les inévitables échecs du débutant, et
c’est
bien dommage. Mais leur nombre est tout de même plutôt
encourageant. Ce n’est
pas demain que l’écriture mettra la clé sous la porte.
Quant
à l’auto-édition,
même
si je n’ai
pas d’expérience
personnelle dans ce domaine, je pense qu’elle
est bien plus intéressante pour un auteur débutant qu’un
mauvais contrat éditorial qui lui fait payer une participation à la
fabrication de ses livres.
4—
Le
numérique, le support d’internet,
les liseuses, les ebooks, les réseaux sociaux, sont une révolution
pour les auteurs et bousculent également le monde de l’édition.
Que penses-tu de ce changement ?
Je
n’ai
pas d’avis
vraiment tranché sur la question. L’important
est que les droits liés
à
la création de l’œuvre soient respectés, dans le numérique ou
le papier. Personnellement, je n’achète
pas de livres numériques, mais je reconnais que partir en vacances
avec une liseuse et un chargeur permet de voyager plus léger et de
profiter de son plaisir de lecteur sans se faire une luxation de
l’épaule. Alors si ça
plaît à
certains, pourquoi s’en
priver ?
Il faut vivre avec son temps. Le mien est juste resté au papier.
Cela dit, la liseuse me permet de faire lire mes manuscrits sans les
imprimer, et ça,
c’est
vraiment un progrès.
5—
Il
semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur
communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux,
prolongeant ainsi le travail de l’éditeur de façon
significative. Te sers-tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur
ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou
d’autres
auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
Les
réseaux sont un formidable moyen de promotion d’un
auteur, c’est
une évidence.
J’évite
pourtant d’y
passer trop de temps, c’est
un gouffre si on se laisse aller. Et puis on dérive vite vers le
nombrilisme. Sur les réseaux, je ne parle donc que de livres, et des
événements
qui y sont liés. Salons, dédicaces, rencontres, parutions…
L’essentiel.
Je suis présent sur FB et Twitter. J’ai
laissé tomber tout le reste. Sur mon blog, j’aime
aussi partager mes coups de cœur de lecteur, car je suis toujours
bouquinophage. C’est
une maladie dont on ne guérit jamais…
6—
On
dit qu’en
25 ans, le nombre de livres publiés
a été
multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant
cette même
période.
Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ?
Être
visible ?
N’est-ce
pas décourageant pour les jeunes auteurs ?
Que leur dirais-tu ?
On
pense beaucoup au tirage quand on signe son premier contrat. On
focalise sur des chiffres, on rêve aux grands de ce monde et aux
millions de lecteurs qu’on
aura un jour, peut-être, comme untel dont tous les médias parlent,
qu’on
voit sur tous les plateaux de télévision…
La
réalité
est tout autre. La visibilité n’existe
qu’avec
un bon diffuseur/distributeur, au-delà de l’éditeur. Et quand on
est un jeune auteur, on est à quinze milles de ces
considérations-là.
Je
pense que quand on débute dans l’univers
de l’écriture, on ne doit pas se laisser impressionner par les
nombres. Si l’on
portait attention à la
quantité
phénoménale
de livres qui paraissent chaque année, on n’écrirait plus rien.
On n’oserait
plus rien écrire.
Le
plus important, c’est
le texte. L’histoire.
Les caractères. Un jeune auteur ne devrait penser qu’à ça.
Uniquement à ça. Parce que s’il
y a beaucoup de bons romans qui ne seront jamais édités,
il y en a peu de mauvais qui le sont.
Transpiration,
inspiration…
et
c’est
tout. Le pourcentage des deux dans le mélange
dépend
de chacun.
7—
Les
relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un
auteur, pourraient faire l’objet
d’une
psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu’en
penses-tu ?
Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
À
travers mon parcours, sur bientôt
onze livres (dont 9 romans, 1 BD et 1 recueil de nouvelles), j’ai
rencontré et
signé
plusieurs éditeurs. Certains sont très
corrects — l’un
d’eux
est même devenu un ami —
tandis
que d’autres
ont des comportements de voyous. Ceux-là vous pressent comme un
citron (air connu) avant de vous jeter à la benne en vous crachant à
la figure que vous leur devez tout. Sans vous payer vos droits, ou
avec les forceps. Il faut faire attention où
l’on
met les pieds, mais ce n’est
pas facile à savoir avant qu’arrivent
les ennuis…
8—
J’ai
pensé
longtemps, et ma bibliothèque
s’en
ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les
coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les
armes, les crimes et la violence en général…
une
histoire de bonshommes. Aujourd’hui,
les femmes sont de plus en plus présentes dans l’univers
du polar. Grâce
au Trophée,
j’ai
pu me rendre compte qu’il
y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n’était pas
le cas il y a quelques décennies.
Quelles
réflexions cela t’inspire-t-il ?
À
quoi cela est-il dû, selon toi ?
En lis-tu et, si oui, lesquelles ?
Autrefois,
oui —
exceptée
notamment la reine Agatha —
le
polar était
un univers beaucoup plus masculin. Aujourd’hui,
les femmes portent très haut la puissance de leurs intrigues
démoniaques. Elles n’ont
rien à envier à leurs compagnons d’étagères.
Elles apportent un souffle à part, une dureté souvent
exceptionnelle, une optique différente qui vient ajouter à leurs
histoires une couleur inaccessible aux hommes. J’adore
cette autre vision du noir, cette violence qui ne pulse pas de la
même manière que la rage brute de la testostérone.
Sensualité,
manipulation, sentiments exacerbés, suspense haletant, elles
maîtrisent
toutes les ficelles et même bien plus. La touche de féminité
donne un accord plus aigu, une dureté minérale
et implacable. Elles ont cette élégance
incroyable de vous emmailloter dans leurs toiles jusqu’à vous
empêcher de respirer, mais sans cogner.
En
attendant de vous asséner le coup de grâce…
En
ce qui concerne le roman francophone, mes auteures préférées
sont des femmes aussi différentes que Claire Favan, Karine Giebel,
Ingrid Desjours, Sonja Delzongle, Barbara Abel (Belgique) ou
Chrystine Brouillet (Québec). Chaque roman de chacune d’entre
elles est un pur bonheur.
9—
Pourquoi
as-tu accepté de participer à ce
Trophée ?
J’ai
tout de suite trouvé sympathique l’idée
de faire se mesurer des auteurs édités
et des non édités.
Ça
apprend la remise en question aux premiers et donne aux seconds la
possibilité de faire connaître
leurs voix.
Un
jugement à l’aveugle
—
enfin
pas trop, hein…
– c’est
le meilleur moyen pour que le lecteur ne se laisse pas influencer par
une amitié particulière pour un auteur.
C’est
un peu le The
Voice de
la nouvelle.
Et
c’est
parfait comme ça.
LES
QUESTIONS DE MADAME LOULOUTE
1—
Vie
professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces,
à
l’écriture
reste-t-il une place ?
Ce
n’est
pas toujours facile à gérer,
mais quand l’heure
passée
à
écrire chaque jour de semaine est inaliénable, on trouve toujours
le temps. J’écris peu le week-end, en général.
Les dédicaces sont chronophages, en librairie ou en salon, parfois
très loin de chez moi. Il faut aussi savoir garder de la
disponibilité pour la famille. Sinon, on devient vite un ours
infréquentable.
2—
A-t-on
encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
Il
vaut mieux, oui, pour la cohérence de nos histoires. Mais c’est
indéniable que nos personnages nous collent suffisamment fort aux
semelles pour nous entraîner
dans leur noirceur. Et parfois, ça
fait flipper !
3—
La
rentrée
littéraire
approche. Un livre, ça
va, 560, où
est-ce
qu’on
va ?
Par
affinité, je limite mes lectures au polar, thriller, roman noir. Du
coup, la rentrée
littéraire
est pour moi un concept un peu abstrait. C’est
plus une chose à éviter en librairie qu’un
événement.
Il n’y
a plus de place sur les rayons, c’est
la période des stars de l’édition, des rouleaux compresseurs.
Mieux vaut passer au large et rencontrer les copains et les lecteurs
dans les salons. C’est
nettement plus sympa et plus productif.
4—
Le
dicton du jour :
À
la Saint-Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t’écoute.
À
la Saint-Glinglin, je revendrai les miens.
5—
Boire
ou écrire, faut-il choisir ?
À
cinq heures du mat’,
quand je me lève pour partir au travail, juste avant de commencer à
écrire dans le train —
ce
que j’appelle
mon bureau mobile —,
je ne consomme qu’un
seul carburant :
le jus d’orange,
et sans modération. Pour le reste, j’aime
garder les idées claires, et je ne me verrais pas concevoir une
intrigue avec le cerveau à la
dérive.
6—
La
littérature est le sel de la vie. Passe-moi le poivre.
Mon
poivre, c’est
le piano. Un nouveau challenge, un nouvel Everest à gravir.
À
55 ans, il était temps de m’y
mettre !
En
fait, c’est
comme l’écriture. De la difficulté, des phrases recommencées à
l’infini,
du temps passé à travailler, de l’obstination
pour accomplir ce qui paraît
à
première vue irréalisable. L’important,
c’est
de se fixer un but, et de s’y
tenir.
7—
Lire
aide à vivre. Et écrire ?
Écrire
est une projection de soi sur le monde. Ou bien l’inverse.
Les deux sont aussi vrais l’un
que l’autre.
Dans les deux cas, c’est
la vie elle-même qui se manifeste. Nous sommes des filtres à
émotions, à ressenti,
comme d’autres
isolent les poussières.
Écrire
un roman, c’est
inventer un univers tout en étant perméable
à
celui dans lequel on vit. Être
capable de donner et de recevoir. Écrire permet aussi d’insuffler
à des personnages des opinions qu’on
ne partage pas. Donc de se remettre en question sur un certain nombre
de sujets sur lesquels on peut avoir des a priori. C’est
également une école
d’humilité,
car le succès d’un
roman dépend
non seulement de l’histoire
elle-même, de la qualité de l’intrigue
et de celle de l’écriture, mais aussi de la sincérité
qu’on
y engage. Le lecteur jugera, au final, et il se trompe rarement.
8—
Une
anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d’une
dédicace,
d’une
table ronde, un événement
touchant, drôle,
étrange… ?
Je
repense souvent à cette lectrice qui est la toute première
à
être revenue me voir juste après la parution du grand format de
« Quatre
racines blanches »,
ma deuxième publication, en 2012. Elle m’a
dit qu’elle
attendait cette nouvelle rencontre depuis des mois (De sinistre
mémoire était sorti en 2010), et elle m’a
raconté, des larmes dans les yeux, l’effet
que lui avait fait la scène de l’Église dans DSM. J’avais
moi-même
été
bouleversé par les événements
que j’y
avais créés de toutes pièces (un comble). C’était la première
fois que ça
m’arrivait
avec cette violence, et cela m’a
profondément
influencé par la suite. L’écriture de ce passage, dans ce roman,
a marqué pour moi la conscience que si l’on
y travaille à fond, on peut être capable de faire passer, de
transmettre une émotion à l’état
brut et de provoquer une réaction intense, et pas juste un intérêt
poli. À
chaque minute que je passe à écrire, j’essaie
de garder cela bien en vue, de ne jamais l’oublier.
L’avenir
me dira si j’y
suis parvenu…
Nous
te remercions d’avoir
répondu à nos questions et d’être présent(e) avec nous, pour
cette troisième
édition
du Trophée Anonym'us.
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