vendredi 11 novembre 2016

Nouvelle anonyme N°10 - Braises

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Franchement, si tu pouvais y arriver sans te faire choper… tu ne le ferais pas ?
Gilles lève le nez, surpris. Il repose sa troisième bière vide sur son genou, l’esprit déjà un peu embrumé par la chaleur du feu de bois. La proximité de l’index de Laurent qui lui tapote familièrement le bras commence à le gêner.
La bière, il connaît. Il a de la marge. Ça ne lui fait rien. Presque rien. Presque plus rien. Du moins les deux premières. Mais un homme qui entre en contact physique avec lui, ça, il ne peut pas le supporter.
En tout cas, plus depuis ses seize ans.
Gilles ferme les yeux un instant, évacue l’image qui veut se frayer un chemin jusqu’à la lisière de sa conscience. Du bout des doigts, il joue avec le lacet de cuir qui pendouille à son cou en deux brins inégaux. Son père portait le même, le jour de sa mort.
De quoi tu parles ?
Laurent a un ricanement que Gilles attribue à la présence des deux autres pêcheurs qu’il ne connaît pas et qui vident leur verre avec un sourire entendu, tout en leur jetant des regards en biais à travers les flammèches projetées par le foyer. Derrière eux, à la surface du lac, la Lune joue à cache-cache avec le clapotis soulevé par le vent qui vient du nord. Dans le bois, dérangé par les humains, un rapace pousse un cri strident et s’envole en claquant des ailes.
Laurent tire un billot et s’assied face à Gilles qui se recule imperceptiblement. Posé sur la bûche, il le domine de tout son corps et lui cache le ciel noir. Son haleine pue déjà la bière. Combien en a-t-il bu, lui, exactement ?
Je parle de ces fils de putes. Ceux qui ont assassiné tous ces gens, l’année dernière, dans la fosse du Bataclan, à Paris.
Les yeux de Laurent sont devenus des miroirs où se réfléchit le scintillement des braises. Sa voix est descendue dans les graves, dans ces profondeurs où l’âme se révèle à la lisière de l’ivresse. Il fixe son regard juste au-dessus des épaules de Gilles, dans une nuit dont lui seul aperçoit la noirceur infinie.
ImagineTu es là, à proximité de l’entrée de la salle, quand tu entends les premières explosions… Tu lèves la tête, tu écoutes, tu n’oses pas y croire… Tu frémis rien qu’à l’idée que ça puisse arriver, ici, en France. À Paris…
– Laurent…
Tu es là, juste à côté, et tu portes un flingue à ta ceinture. Le chargeur est plein. Il n’y a personne près de toi. Pas de caméra, pas de badaud, pas de témoin. Tout le monde est parti se planquer, à part quelques héros qui tentent d’extraire des amis ou des inconnus de l’enfer sans se rendre compte qu’ils sont déjà morts. Un tueur surgit alors dans la rue. Tu es seul face à lui…
Laurent, merde !
Eh bien quoi? Tu le flingues ou pas ?
Gilles fait un gros effort pour avaler sa salive. Elle a un sale goût. Celui de la terreur.
J’aime pas quand tu délires comme ça.
Je ne délire pas. Je dis tout haut ce que des tas de gens pensent tout bas. Parce que ça ne se fait pas, de s’exprimer comme ça à voix haute. C’est interdit !
Gilles se redresse, soudain furieux, les lèvres sèches.
Connerie ! C’est une phrase toute faite qui ne veut rien dire, tu le sais aussi bien que moi !
Phrase toute faite ou pas, c’est la vérité. Et ton refus d’ouvrir les yeux n’y changera rien.
Gilles essaie d’empêcher les images de se réveiller. En vain. Elles frémissent au fond de lui. Se déploient, une à une, inexorablement.
Soudain, il éclate.
Et toi, tu l’aurais fait? Tu aurais tué ces salopards de sang-froid ?
– Oui, sans hésiter.
C’est au tour de Gilles de ricaner.
Foutaises! Qu’est-ce que tu en sais ? C’est une chose que d’avoir la haine, de crier vengeance avec le troupeau. Mais c’en est une autre de condamner un homme à mort sans aucune hésitation, là, face à toi !
Laurent plisse les paupières. Entre ces cils, les flammes du foyer dansent en se tortillant sans fin.
Et si tu te retrouvais brusquement plongé au centre de la salle de spectacle, au beau milieu de ce cauchemar, de tous ces gens qui hurlent de peur, de douleur, de désespoir? Tu ne tirerais toujours pas? Tu ne ferais pas la peau à au moins un de ces putains de tueurs, et sans sommation ?
Gilles se lève, les jambes en coton. Il n’a qu’une envie, aller s’allonger dans sa tente, refermer son duvet sur cette migraine qui avance et lui mange petit à petit la cervelle. Et oublier cette soirée qui part soudain méchamment en couille.
Cette conversation ne mène à rien, Laurent. Je suis un flic, pas un meurtrier. Mon rôle, c’est de livrer des criminels à la justice, pas de les juger moi-même. Jai déjà discuté de ça des dizaines de fois. Ça me fatigue. Je vais me pieuter. Demain, il fera jour. Bonne nuit.
Laurent ne répond pas. Il claque la langue sur le goulot d’une nouvelle bouteille de bière, puis il crache un jet épais dans les flammes. 

Au loin, un poisson saute dans la lumière irisée aux reflets de platine. Le bruit de l’eau frappée par l’arche de son corps qui retombe après un bref instant d’apesanteur est avalé par le rire des deux inconnus qui courent vers la berge où l’une des lignes s’est tendue.
Gilles referme la fermeture éclair de sa tente, puis il respire à fond. Accroupi dans la pénombre projetée par le feu, il se déshabille et se glisse dans son duvet. Comme toutes les nuits où il dort loin de chez lui, il a juste gardé son caleçon. Une vieille habitude. Une seule et unique barrière contre la nudité totale. Contre l’impuissance. Au cas où il serait obligé de sortir rapidement, sans doute.
Connerie.
Au cas où quoi ?
Devenir flic, ça a parfois une drôle d’incidence sur votre façon de penser. Peut-être que de garder ses testicules dans un bout de tissu serré contre soi est une assurance contre l’insomnie.
Peut-être pas.
Sous son oreiller, la crosse de son arme accueille sa paume angoissée. Il l’a apportée en cachette dans son bagage. Inimaginable de s’en séparer. Ne serait-ce qu’une seule journée.
Attraction. Répulsion.
Son cœur se calme. Ralentit sa chamade infernale. Les images pâlissent peu à peu dans son esprit.
Sauf le rouge.
Le rouge, ça ne s’en va pas.
Jamais.

Cette partie de pêche, c’était une idée de Laurent. Gilles ne le connaît pas depuis très longtemps, mais ils ont vite découvert qu’ils ont cette passion en commun. Ce désir de ne plus penser que leur vie ne commence qu’à partir du moment où ils quittent leur boulot. Ils se sont rencontrés dans un bar, à Paris, un soir où chacun des deux noyait son désœuvrement dans un verre d’alcool. L’activité principale des hommes qui cherchent à oublier pour quelques heures ce qu’ils sont devenus.
Leurs solitudes se sont trouvées, se sont tournées autour. Ils se sont observés comme des loups, le premier jour. Se sont salués d’un vague signe de tête le deuxième, souris le troisième. Ont partagé une tournée de bières le sixième. Deux le jour suivant. C’est ce soir-là qu’ils ont parlé de pêche pour la première fois. Pour Gilles, qui la pratiquait jusque-là simplement à ses heures perdues, Laurent d’au moins vingt ans son aîné — s’est alors révélé un véritable expert.

Il lui a présenté deux mois plus tôt ce séjour en Croatie comme une chance inespérée de profiter d’un bon plan pour un prix dérisoire. Un lac isolé, une quantité de poissons ahurissante, un campement à la sauvage, de la bière à profusion autant que le 4X4 peut en transporter , et personne pour les emmerder pendant toute la semaine. De quoi s’y éclater pour vraiment pas cher.
Laurent avait tort sur un seul point. Le pourvoyeur contacté sur le Web avait besoin de se renflouer financièrement. Quand ils sont arrivés sur la rive du lac à l’endroit qui leur avait été alloué, deux autres types y campaient déjà. Des Turcs, ou des Ouzbeks. Voire même d’encore plus loin. Impossible de le savoir, avec cette foutue langue dont ils ne comprennent pas un traître mot.
Ils ont râlé, bien sûr, mais avec personne à engueuler de vive voix, ça a vite tourné court. Ils n’allaient pas faire demi-tour maintenant. Surtout que tout avait été réservé et payé par Laurent sur Internet. Il était furax de s’être fait avoir aussi bêtement. Mais que faire, à présent? Porter plainte contre le lac ?
Ils ont déchargé leur matériel sous le regard indifférent des intrus, qui n’avaient pas l’air si étonnés que ça de leur mésaventure. Passée la mauvaise surprise, les deux hommes se sont d’ailleurs révélés plutôt discrets. Partis tôt, rentrés tard, Gilles les a à peine vus ces deux derniers jours.
Il soupire. Demain, c’est le retour. Enfin. Il n’en peut plus. Chaque soir de la semaine, quand ils se retrouvaient autour du feu, Laurent a lancé la conversation sur des sujets sensibles, des sujets qu’il ne veut pas aborder. Des sujets qui matérialisent des images qu’il ne veut pas voir. Des cris qu’il ne veut pas entendre.
Gilles ferme les yeux, crispe les paupières. C’est comme un écho permanent, tout au fond de lui. Une nausée qui s’avance et reflue sans arrêt, qui le réveille en pleine nuit la bouche amère, le cœur en miettes, la gorge en feu à cause de l’acide qui remonte en jets brûlants de son estomac.
Il n’imaginait pas que le séjour allait tourner de cette façon-là. Autrement, il ne serait jamais venu. Tant pis. Il ne remettra pas les pieds ici. Il ne reverra pas Laurent non plus. Merci bien. Il préfère continuer seul, comme il l’a fait depuis toutes ces années.
Seul avec lui-même pour unique tribunal.
Le sommeil arrive lentement, une onde après l’autre. Il écoute les deux inconnus rejoindre leur campement, planté un peu plus loin, tout près de l’eau. Laurent est resté dehors. Il lentend décapsuler une nouvelle bière.
Et puis cracher dans les braises.

Un bruit. Un bruit dans les feuilles.
Gilles ouvre les yeux, soudain en alerte. Sa main trouve en un instant la crosse de son arme. Elle se referme dessus à la briser.
Il fait nuit noire. Le feu s’est assoupi. Au-delà de la toile de tente, gorgée d’humidité, c’est l’obscurité totale. Le froid, insidieux, se glisse le long de ses épaules nues par l’ouverture du duvet. Il a une féroce envie de pisser. Mais pas de sortir.
Quelle heure est-il, bon sang ?
Il farfouille près de son oreiller, là où il a rangé sa montre. 3 h 15. Et puis après? Qu’est-ce que ça lui apporte de plus, sinon de savoir qu’il reste encore au moins trois heures avant le lever du jour ?
Gilles tend l’oreille. Le bruit s’est évanoui. Un écureuil? Un sanglier ? Autre chose ?

Il réalise qu’il ignore s’il y a des ours, dans ce coin de l’Europe. Et des loups? Est-ce qu’il y en a, par ici? Laurent pourrait le lui dire. Il passe des soirées entières à consulter le Guide du Routard de la Croatie, comme s’il voulait l’apprendre par cœur. Gilles l’observait, du coin de l’œil, tandis qu’il surveillait sa ligne chahutée par l’un des brochets géants du lac.
Ses doigts s’entrouvrent, desserrent leur prise sur la crosse de l’arme. Ses oreilles bourdonnent du silence qui est revenu.
Un écureuil.
C’était un écureuil. 

Les poubelles… Ça doit être ça. Il ne se rappelle pas s’ils les ont enterrées, ce soir. Ils l’ont fait les jours précédents, pourtant. Parce qu’il n’y a pas besoin de parler la même langue pour savoir que des déchets alimentaires qui traînent à l’air libre dans un bois, il n’y a rien de tel pour y attirer tout droit les prédateurs de tout poil. Mais l’habitude est mauvaise conseillère. Et cousine de la négligence.
Il ne parvient pas à se souvenir. Enterrées? Pas enterrées ? S’il y a des animaux affamés, dans cette forêt, ça peut faire toute la différence. Une nuit de repos ou de cauchemar. Parce qu’une fois au milieu des tentes, une bête sauvage qui n’a rien mangé depuis plusieurs jours ne partira que quand elle aura tout retourné jusqu’à la dernière miette.
Quitte à se faire descendre.
Mal à l’aise au cœur de la noirceur qui semble l’avoir avalé tout entier, Gilles referme les yeux, plisse le front sur les images qui envahissent son esprit malgré lui. Sa tête retombe sans force sur le tissu rêche de l’oreiller bloqué entre ses coudes.
Le vertige arrive, encore une fois. L’éblouissement qui lui donne envie de mourir. Le vertige ou le sommeil. Souvent, c’est impossible de faire la différence. Ça pourrait tout aussi bien être la Mort. Comme quand il jouit, parfois, entre les hanches d’une inconnue de passage, pour oublier qu’il est condamné à rester seul jusqu’à son dernier souffle. Parce qu’il ne peut rien offrir de mieux que son désespoir à qui que ce soit.
Le tourbillon s’accentue. Les échos aussi. Les images montent à l’assaut de sa mémoire. Il ne veut pas. Il…

Il est là, immobile devant la porte de la boîte de nuit. À l’intérieur, ça pétarade comme au 14 juillet. Sauf qu’aujourd’hui, c’est le soir d’Halloween. Les gens crient, courent dans tous les sens. Ils se sont habillés comme les jeunes aiment se déguiser ces soirs-là. En monstres, en Frankenstein, en vampires, en Cruella. Ils ont tous des armes factices. Des sabres, des épées, des arcs, des fusils en plastique. Certains ont poussé le bouchon jusqu’à ce se recouvrir d’un truc dégueulasse qui ressemble à du sang. Ils en ont partout. Même leurs blessures font plus vrai que nature. C’est chaque année pareil. On se fait peur pour se prouver qu’on existe. Halloween, la fête rabâchée jusqu’au vulgaire. Il y a des siècles qu’il a cessé d’y prendre du plaisir.
Une bande d’excités sort de la boîte en hurlant comme des possédés. L’un des fêtards, habillé tout en noir, avec un masque de Sarkozy sur la tête, est apparu juste derrière eux. Il les poursuit en brandissant un truc au bout du bras.
Un objet que Gilles refuse de reconnaître.
Parce qu’il comprend d’instinct qu’il ne s’agit pas d’un jouet.
Parce qu’il porte le même à la ceinture.
L’arme aboie une fois, puis deux, trois, quatre… Elle tressaute dans sa main comme un petit animal capricieux. Les inconnus tombent, les uns après les autres, les uns sur les autres, les bras tendus en avant comme pour attraper une dernière goulée de vie au moment où ils s’écroulent comme des chiffons. Derrière leurs traits maquillés de carmin, leurs yeux basculent dans la nuit avant même qu’ils ne touchent le bitume du parking. Il y a des cheveux étalés sur le sol. Immobiles. Longs. Enchevêtrés. Blonds, bruns, rouges.
Rouges, surtout.
Gilles est figé dans une béatitude irréelle. Sa main s’est solidifiée sur la crosse de son pistolet de service, dont la languette de sûreté de l’étui est encore fermée. Il est venu faire une ronde. Juste une ronde. Les soirs d’Halloween, les jeunes font parfois un peu trop les cons. Il faut les recadrer. De temps en temps, il faut même en raccompagner un chez lui, incapable de conduire. 4 heures du matin, c’est l’heure critique. L’heure dangereuse. Celle où les esprits échauffés retombent. Où l’attention s’évanouit. Où la présence d’un policier en tenue sur le parking est un mal nécessaire plutôt qu’un bien.
L’arme crache la mort encore une demi-douzaine de fois, puis percute dans le vide. Le type l’aperçoit alors et tourne son masque inerte vers lui. Il braque son flingue sur son visage et appuie trois fois sur la queue de détente.
Clic. Clic. Clic.
L’homme jette le pistolet inutile et sort un couteau de la poche de son habit sombre. Un cran d’arrêt. Sa lame jaillit et étincelle dans la lumière des réverbères qui souligne son corps trapu.
Et le type se met à courir vers lui.
La main de Gilles n’a pas bougé. Le cœur en lambeaux, le policier ne voit plus les cadavres, n’entend plus les gémissements des survivants. Il est loin, très loin de là. C’est son anniversaire. Il vient d’avoir seize ans. Son père lui a offert sa première carabine. Une arme dont il rêve depuis qu’il l’a suivi à la chasse pour la première fois, trois ans auparavant. C’est le plus beau jour de sa vie. Son père lui pose les mains sur les bras, lui explique qu’il ne doit jamais se précipiter, lui montre comment la charger, comment la mettre en position de sécurité. Oui, oui… je sais, Papa… je t’ai vu faire ça cent fois. Papa sourit. Oui, c’est vrai, mon petit gars. Tiens, vas-y, décharge-la toi-même, mais fais attention à…
Le fracas de la détonation le fait hurler. Devant lui, la tête du tueur a explosé comme une pastèque trop mûre. Le corps abandonné vacille, tourne sur lui-même et s’écroule à ses pieds en arrosant son pantalon d’une gerbe de sang tiède.
Il cligne des yeux, incrédule.
Son bras est tendu, le canon auréolé d’une fumée qui se dissipe lentement.
Très lentement.
Et dévoile les cadavres, juste devant lui.
Soudain, il fléchit sous le poids insoutenable de celui de son père, qui s’écroule pour la millième fois dans ses bras, les yeux rivés dans les siens, la voix coupée par le flot hideux qui coule de sa bouche à travers ses dents couvertes de bulles pourpres.
Ses jambes le trahissent. Il tombe sur les genoux et ferme les paupières. Ne plus rien voir. Ne plus rien sentir. Sinon, il va perdre la raison.
Sa main gauche vient saisir le cordon de cuir qui pend à son cou. S’y accroche comme à une bouée au milieu de l’océan.
Au loin, les sirènes.


Le bruit. Cette fois, il n’a pas rêvé. Ça provient du côté de chez les Turcs. Un gargouillis. Comme de l’eau qui coule d’une petite source.
Gilles se redresse sur les coudes en clignant des yeux dans le noir. Qu’est-ce que… ?
Il y a du remue-ménage, près du foyer. Au bout d’un instant interminable, suspendu à son souffle, les flammes se réveillent.
Et puis il entend le bruit de la capsule d’une bière qu’on débouche.
Et un crachat dans la braise.
Gilles se rallonge, mais il n’a plus sommeil. Il consulte sa montre. 4 h 04. Soupir. Il a à peine eu le temps de plonger. Laurent est chiant, avec ses insomnies. Ça a été comme ça toute la semaine. Merde !

Le plus gênant, c’est cette envie d’uriner qui lui vrille la vessie. Il a tenté de l’ignorer, mais ce n’est plus possible. Alors autant en finir tout de suite tant qu’il y a un peu de lumière avec le feu.
Gilles s’extrait de la tente après avoir enfilé son tee-shirt. Un reste de pudeur, même dans les bois. Il s’éloigne de quelques pas, sort son sexe et se soulage. Il lève les yeux vers les étoiles, l’esprit à la dérive. Il n’y a rien de plus beau la nuit qu’un ciel qui scintille au-dessus d’une forêt inconnue.
C’est arrivé à 4 h 11, Gilles. Tu te souviens ?
Le jet se tarit lentement. Les oreilles de Gilles n’ont pas entendu ce qu’elles viennent d’entendre. Impossible.
Q… quoi ?
À 4 h 11, le 1er novembre. Il y a tout juste deux ans. Tu n’as pas oublié, je le sais.
Le cœur de Gilles frappe contre ses côtes. Il va finir par passer au travers. Il secoue son membre d’un geste machinal et remonte son caleçon à la hâte. Puis il se retourne vers Laurent.
– Je…
Tu étais là, juste devant, quand c’est arrivé.
Gilles se passe la main sur les yeux. Non
Laurent
Cette fois, il y avait bien une caméra. Un témoin muet. J’ai eu accès aux bandes vidéo.
Gilles blêmit. Le fixe de ses prunelles écarquillées.
Oui, je suis flic, moi aussi. Je ne te l’avais pas dit, je crois. Désolé, j’ai dû oublier…
Laurent renverse la tête et avale le reste de sa bière d’un seul coup. Puis il laisse tomber la bouteille dans l’humus et lance un crachat dans les braises.
Je t’ai cherché pendant un bon moment, Gilles. Pas facile, avec ce matériel merdique, de reconnaître un visage en pleine nuit, il faut l’avouer. Mais je suis du genre têtu. Heureusement que tu avais ton porte-bonheur autour du cou. Comme signature, c’était juste ce qu’il me fallait… Et de la patience. Je ne pouvais pas passer par la voie officielle pour récupérer ton nom. On aurait identifié ma recherche. J’ai dû me débrouiller autrement. Ça m’a pris plus de temps. On vit une époque pas facile, pas vrai ?
Gilles sent la salive déserter son palais. Les images se ruent sur lui, lui griffent le cerveau, éclatent en puissantes giclées écarlates.
Elle venait tout juste d’avoir dix-huit ans. Elle s’appelait Émilie
En travers des genoux de Laurent, l’acier brillant d’un revolver renvoie vers son visage les mouvances des flammes.
– Et tu n’as pas levé le petit doigt pour la protéger.
Gilles fait un pas en arrière. Puis un deuxième. Du coin de l’œil, il aperçoit sa tente. À l’intérieur, son pistolet est à une année-lumière de son angoisse. Indifférent.
Écoute, Laurent, ça n’est pas ce que tu…
Trois balles. Elle a pris trois balles, Gilles. Une dans le poumon droit, une dans la rate et la troisième dans la nuque. Ma fille n’a pas eu la moindre chance de survivre à ce massacre.
Gilles recule encore. Il sent les feuilles du sous-bois lui chatouiller le dos. Encore deux pas et il disparaît dans la nuit.
– Et pendant tout ce temps-là, tu n’as rien fait. Rien.
La voix de Laurent est monocorde, lancinante. Elle énonce les faits, froidement, comme un magistrat résume une affaire sordide à un jury. Gilles prend mentalement son élan. Il doit donner le change. Faire oublier à Laurent le mouvement de panique qu’il sent arriver dans ses jambes avec l’intensité d’une décharge électrique.
Je l’ai tué, ce salopard! Je l’ai tué, putain !
Tu l’as tué parce qu’il te menaçait, toi. Tu ne vaux pas mieux que ces ordures, Gilles. Tu es de la même espèce, de celle qu’on écrase d’un coup de talon.
Laurent relève soudain le revolver. Le trou du canon devient immense, face à son cœur. Immense et empli de ténèbres.
Plus moyen de sauter dans le bois. Gilles repense tout à coup aux deux inconnus. Il se met à hurler. Ils vont sortir de leur tente, ils vont l’aider…
Help ! Help !
Laurent lève son autre main. La lame de son couteau de chasse est luisante, comme si elle était souillée de boue.
Ne crie pas, ça ne sert à rien. Les Turcs ne peuvent plus t’entendre, là où je les ai envoyés. Ce voyage, je l’ai payé en liquide, par mandat international. Nom bidon. Pas de traces, pas de témoins. Je ne m’appelle pas non plus Laurent, évidemment. Même si tu as parlé de moi à quelqu’un avant de venir ici, je n’existe pas. Tu vois, je te l’ai dit ce soir. C’est une question de volonté, c’est tout.

Gilles se jette en arrière. Mais a-t-il vraiment sauté ? Alors d’où lui vient cette angoisse, cette terrible incertitude ? Il ne parvient pas à le savoir. Ses jambes sont lourdes, elles plient et se fanent, comme sa tête qui penche vers son torse, vers ses mains rouges, si rouges, qui se pressent sur sa poitrine. Il y a une ombre qui tourne lentement autour de lui. Qui déploie ses ailes pour s’emparer de lui.
Un objet cylindrique se pose sur sa nuque.
Il est déjà brûlant.


Plus tard, le son d’une capsule de bière rompt le silence. Au loin, la montée de l’aurore colore le lac d’un voile rose tendre.
La couleur préférée d’Émilie.
Laurent lui tourne le dos.
Et puis il crache dans la braise.

mardi 8 novembre 2016

Anouk Langaney sous le feu des questions

Les questions du Boss.


1- N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?
  • Mais si, c'est du plaisir ! Le genre qu'on éprouve quand on arrête de se cogner la tête contre un mur.
2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
  • Si je le savais, j'arrêterais peut-être. J'écris pour mettre en forme, et si possible à distance, des choses qui me tournent dans la cervelle – et arrêter de me cogner la tête contre ces foutus murs. Mais il faut croire que j'ai aussi envie d'être lue, sinon je ne prendrais pas le risque de montrer le résultat. Donc j'imagine que j'écris pour qu'on m'aime, comme tout le monde.
3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?
  • Tant mieux ! Il faut juste espérer que les éditeurs et les lecteurs s'y retrouvent, et aiguisent leur esprit critique. À propos, tu aurais un lien, pour les bouquins de l'épicier et de ma voisine ? Je n'arrive pas à mettre la main dessus...
4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?
  • Si le monde n'était bousculé que par les ebooks, je dormirais mieux ! Nous nous adapterons, en râlant un peu. Les jeunes plus vite que les vieux, comme toujours. Mais la question de la valeur du livre, l'objet et ce qu'il contient, est à reposer, c'est sûr.
5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
  • Mon éditeur distribue et communique surtout en Corse. C'est par le bouche à clavier que mon livre a franchi la Méditerranée ! Sans les blogs, les groupes de lecteurs, de libraires, bibliothécaires et organisateurs de festivals passionnés qui l'ont mis en avant, je n'avais aucune chance… et ces contacts, souvent très chaleureux, me font le plus grand bien.
6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
  • Le nombre de médailles d'or aux J.O. n'est pas très élevé non plus, ça ne m'empêche pas d'aller à la piscine.
7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
  • Plutôt sereine, dirais-je. Il m'a fait confiance ; je fais pareil.
8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?


  • Je ne vois pas les choses sous cet angle. Gamine, je piquais à mon grand-père les bouquins de Frédéric Dard, mais aussi ceux d'Agatha Christie. Les romancières anglaises et américaines ont été des pionnières du polar, comme du fantastique, d'ailleurs. Cette disproportion a sans doute existé en France, mais pas partout. Et encore : Brigitte Aubert, Maud Tabachnik ou Fred Vargas ont fait leur trou depuis un bout de temps !

    Je pense que je lis à peu près autant de femmes que d'hommes. Trop pour toutes les citer, mais parmi celles qui participent au Trophée cette année, je peux déjà te dire que Marie Van Moere, Danielle Thiéry et Florence Médina sont redoutables. Et que je vais découvrir les autres.

    L'an dernier, j'ai adoré les nouvelles de Naïri Nahapétian, d'Elena Piacentini et d'Annabelle Lena.
9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
  • Elle est très belle, ton idée. L'anonymat offre aux auteurs inconnus une vraie chance, celle d'être lus avec la même attention que les autres, sans préjugés.
Les questions de Mme Louloute.

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?
  • Pas assez. Je me bats pour lui en donner plus, mais je perds souvent !
2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
  • Pfff, bonne question ! si ça se trouve, toutes ces horreurs me plombent… Allez, c'est décidé, j'arrête ! A partir d'aujourd'hui, mes livres seront pleins de vie, d'amour et de créatures joviales qui gagnent à la fin. Je vais commencer par un panda, tiens ! Un petit panda roux trop mignon. Il est avec sa mère dans la forêt, peinard, au moment où les bulldozers…
    ...nan, j'arrive pas.
3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?
À l'essentiel.

  • Il y a des auteurs que j'attends (certains grecs à capillarité modérée, par exemple). Et des gens de confiance dont j'écoute les conseils. 
4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.
  • Le problème quand je sors un livre, vu comment est rangé mon placard, c'est qu'il y a toute une pile qui tombe. Dernièrement, j'ai lu Comment j'ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l'amour, de S.G. Browne (sur le conseil d'un oiseau-libraire lillois), et c'était très drôle. Et je viens d'attaquer L'ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle, qui me réjouit aussi. Et puis j'ai lu Bois, le premier roman de Fred Gévart, qui, décidément, écrit vachement bien. Et encore d'autres. Je te raconterai.
5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?
  • Non. Mais il faut se relire à jeun avant de cliquer sur « envoi ».
6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.
  • Juste le poivre ? Et le basilic, alors ? La cannelle, le piment, le thym, la muscade, le safran, la sauge ? Et le sucre ?
    Je ne trouve pas grand-chose de fade dans ma vie, en fait. À part les contraintes administratives, et certains embouteillages.
7- Lire aide à vivre. Et écrire ?
  • Écrire aide à penser. Je crois.
8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?
  • Ce qui m'a le plus touchée, c'est que des proches de malades d'Alzheimer viennent me dire que rire (noir) de cette saloperie avec l'héroïne teigneuse de Même pas morte ! leur avait fait du bien. Pendant Mauves en Noir, en particulier, un Monsieur adorable est venu me présenter sa femme atteinte du syndrome de Benson, à qui il avait lu le roman à haute voix.
Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.
C'est moi, qui vous remercie ! À très vite.

vendredi 4 novembre 2016

Nouvelle anonyme N°9 - Je serai toujours là pour toi...


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Le Mans, 23 juin 2016

Le capitaine Alex Wittenberg déambulait depuis trente minutes dans le quartier du Jardin des Plantes lorsque le standard du commissariat le contacta. Une brigade avait investi un appartement quelques rues plus loin pour un homicide. En descendant de sa voiture, son regard s’attarda sur la raison pour laquelle il traînait dans le voisinage : à une centaine de mètres, une maison récente à la porte d’entrée rouge. Son ex-femme demeurait là depuis qu’elle avait demandé le divorce douze mois plus tôt. Dix-sept ans de mariage ruinés par une nouvelle maîtresse qui pensait déjà prendre la place de l’officielle. Cette séparation avait laissé un vide chez le capitaine et son épouse lui manquait toujours autant. Depuis deux semaines, il avait entrepris de reprendre contact avec elle et, ne sachant comment opérer, il espionnait son quartier dans l’espoir de la croiser.
Wittenberg présenta sa carte d’officier pour passer l’attroupement qui s’était accumulé devant l’entrée du bâtiment. Un mort dans la rue, ça attirait forcément les curieux. Le major Bordier, policier manceau depuis douze ans, avait reçu un SMS de son supérieur le prévenant de son arrivée imminente et l’attendait en bas de l’immeuble pour le conduire sur le lieu du crime.
— Bonjour Alex. T’as fait vite.
— Salut Jo. J’étais dans le coin. Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ?
— Un psy et un ancien patient. Bilan de l’embrouille : homicide et une tentative de suicide.
— Tentative de suicide ?
— Ouais, les collègues sont en train de s’occuper de l’agresseur. Il a pété une pile quand on est arrivé et a essayé de sauter par-dessus le balcon…
— Original, ça change un peu.
Deux étages plus tard, le capitaine découvrait la scène de crime. La porte d’entrée grande ouverte laissait se diffuser le parfum d’encens au patchouli qui flottait dans l’appartement. Les deux hommes pénétrèrent à l’intérieur et Wittenberg commença à détailler la pièce principale. Faisant abstraction de l’animation qui régnait autour de lui, le policier enregistrait le moindre élément : de belles poutres apparentes, un salon percé d’une vaste baie vitrée qui donnait sur un balcon avec vue sur le Jardin des Plantes, du mobilier moderne mêlant bois et métal, des copies de tableaux de Dali, une large bibliothèque et ce magnifique tapis birman sur lequel était allongé le cadavre. Hormis ce détail, tout était impeccable. Aucune trace de lutte. La victime avait visiblement laissé entrer son agresseur qui l’avait suivi dans la pièce. Peut-être avaient-ils un peu discuté, mais pas assez longtemps pour prendre un verre ensemble.
L’œil du capitaine fut attiré par un cadre photo posé sur un buffet à proximité du corps. Le cliché montrait une jolie brune grande et mince d’une vingtaine d’années. Cheveux longs, nez aquilin, lèvres pulpeuses et dentition éclatante. La femme était vêtue d’un short en jean et d’un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Les meilleures s’appellent Léa ». Son agréable minois respirait la joie de vivre et rayonnait, le genre de sourire qui illumine le visage des femmes amoureuses. Wittenberg soupira. La vie vient de faire une nouvelle malheureuse…
— Qui a prévenu la police ?
— La voisine d’en face. Elle a entendu le coup de feu.
— Et lui ? demanda le capitaine en désignant du menton un homme dans un coin de la pièce, menottes aux poignets.
Les traces de sang qui recouvraient son visage et son air hagard lui donnaient l’apparence d’un dément évadé d’un hôpital psy.
— Il est calme pour le moment, mais on attend les ambulanciers pour l’emmener.
Alors que les techniciens de la Scientifique refermaient leur mallette, un géant au teint blafard s’approcha pour s’adresser à Wittenberg. Malgré son un mètre quatre-vingt taillé comme un rugbyman du quinze de France, l’officier ne lui arrivait qu’à l’épaule.
— On a fini les relevés, faites comme chez vous, grogna-t-il.
Le capitaine le gratifia d’un signe de tête et le contourna pour rejoindre le médecin légiste accroupi près du cadavre. L’homme auscultait le corps avec des gestes calmes et précis.
— Vous en dites quoi ? demanda Wittenberg au praticien.
— Mort violente. Un seul impact de balle au niveau du cœur. Coup de feu pratiquement à bout portant.
— C’est tout ?
— Largement suffisant pour que ce soit définitif. Encore un que je vais examiner sur ma table d’autopsie.
— OK, on se revoit plus tard alors, conclut Wittenberg.

Le capitaine n’en était pas à son premier homicide, mais celui-ci le laissait confus. L’individu qui avait tiré cette balle en plein cœur l’avait fait, animé d’une rage extrême. Sans comprendre pourquoi, ce cas précis le renvoyait à sa propre violence, celle qui l’avait poussé à bousculer brutalement son ex-épouse lors de leur dernière engueulade. Jamais, il n’avait levé la main sur elle auparavant et cette sombre dispute avait sonné la fin de son mariage. Wittenberg se releva et se tourna vers Bordier, posté juste derrière lui.
— Et le suspect ? Il dit quoi ?
— Il plaide la légitime défense.
— Pardon ? demanda Wittenberg en ouvrant de grands yeux en direction de son subordonné.
— Oui, t’as bien entendu ! Légitime défense.
— Mais c’est bien lui qui s’est introduit dans le domicile avec l’arme ?
— Oui, mais d’après le gus, c’était lui ou la victime, répondit Bordier en lui tendant un paquet de feuilles. Lis ça et tu comprendras un peu mieux.

24 avril 2016
Cher Doc,
J’ai longtemps hésité avant de vous écrire. Vous avez été très présent dans cette période de ma vie où tout allait mal. La perception que j’avais de moi-même était comme une pellicule visqueuse et persistante dont j’avais du mal à me séparer. Vous en avez fait un vague souvenir et m’avez accompagné dans ma recherche d’un mieux-être durant ces douze derniers mois. Vous savez qui je suis, vous connaissez mes travers. Mes petites confessions sont en lieu sûr chez vous. J’ai confiance en vous.
Doc, vous êtes au courant que vous êtes la personne la plus importante de mon développement intime. Grâce à vous, je vais devenir quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, mon besoin de violence s’est atténué et je me sens prêt à faire des changements dans ma vie. J’ai trouvé des réponses en moi et je vous en remercie sincèrement.


5 mai 2016
Doc,
Nadia est partie. Je lui ai avoué qui j’étais vraiment, l’importance du travail que nous avions fait ensemble et sur le moment, elle n’a rien dit. Elle m’a quitté le lendemain en me laissant un message sur la table, dans lequel elle me traitait de menteur, de monstre, de dégénéré. Je vous passe le reste…
Nous nous connaissions depuis quinze ans, mariés depuis douze, mais ça ne semble plus compter pour elle. Des années qui s’effondrent comme ça, en quelques mots, pour une vérité qui semble insupportable à ses yeux.
J’aimerais en discuter avec elle, mais son téléphone est en mode répondeur. Je ne sais même pas où elle est partie avec le peu d’affaires qu’elle a prises.
Doc, son départ laisse un trou béant dans mon cœur. Je ne sais pas comment réagir et je commence à me demander si j’ai bien fait d’écouter vos conseils…
12 mai 2016
« Un coup de poignard en pleine poitrine », c’est ce que je ressens. Je ne réussis pas à m’en remettre. Les idées tournent en boucle dans ma tête. Je ne cesse de m’interroger. Comment a-t-elle pu mettre si brutalement fin à notre couple.
Elle ne reviendra pas, je le sais…
Pourtant vous m’avez conseillé d’être honnête
Je pensais maîtriser la situation. Vous m’avez mis dans une position de faiblesse face à elle. Être gentil, compatissant, attentif, c’est bien ce que vous m’avez recommandé de faire avec elle ? Je n’aurais pas dû mettre fin à ce qui faisait de moi un de vos patients, car la gentillesse n’est pas la bonne solution avec certaines personnes…


Wittenberg se frotta le front. Certains détails de ce courrier l’intriguaient. L’auteur de la lettre avait l’air bien sûr du départ définitif de sa femme. Avait-il un peu aidé le destin ? Avec ce type de déséquilibrés, on pouvait s’attendre à n’importe quoi.

19 mai 2016
Doc,
Je me demande si Nadia n’a pas agi sur un coup de tête, mais je n’aurai jamais la réponse. Nous avons vécu des années sans que je ne change quoi que ce soit à mon comportement. Elle a toujours subi mes travers sans jamais se plaindre et aujourd’hui que nous mettons des mots sur ce que je suis, la vérité lui est insupportable ? Foutaise ! Ce désamour brutal est incompréhensible et pourtant j’essaie encore de me l’expliquer… On aurait pu en discuter. Qu’elle tente de découvrir les origines du mal, comme vous l’avez fait. Qu’en pensez-vous ? Vous avez gratté la surface de mon être et avez saisi quel diable se cachait dans mon enveloppe physique. Qu’a-t-elle pu comprendre après ces quelques mots échangés avec moi alors qu’il vous a fallu des semaines pour entrer dans ma tête ?

Ou peut-être ne supportait-elle plus de vivre sous ma coupe. Mais la domination et la soumission étaient des conditions nécessaires à sa propre sécurité. Et vous, Doc, pensiez-vous apaiser ma vie en me prodiguant vos précieux conseils. Mais, qui de nous est le plus en danger ? Êtes-vous certain que je ne sois pas déjà dans votre crâne ? Je suis sûr que vous songez à moi très fréquemment ces derniers temps…
Doc, j’ai besoin de me soulager et je ne connais qu’un remède...

Le capitaine interrompit sa lecture et leva la tête vers Bordier.
— On a des infos précises sur ce gus ? Un casier judiciaire ? Un séjour en psychiatrie ?
— J’ai contacté le central et Rosier conclut des recherches. Il me rappelle dès qu’il trouve quelque chose. Ses courriers sont un peu agressifs, n’est-ce pas ?
— Ceci expliquant sans doute cela, lança Wittenberg en désignant du menton, le cadavre sur le sol, avant de reprendre sa lecture.

6 juin 2016
« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », tout le monde le connaît le vieil adage, on a tendance à le balancer dans le creux d’une discussion, en espérant qu’on va y croire soi-même. Alors parce que les événements que j’ai vécus dernièrement m’ont fait beaucoup réfléchir, je remets en question les choses sur lesquelles j’avais commencé à confortablement m’installer. Vous faites partie du tableau. Je me rends compte que vous avez œuvré à faire transpirer une vision de « quelqu’un de bien » à travers ma personne, mais vous avez faussé ma destinée et c’est ce qui a causé la perte de mon mariage. Ma nature profonde est forgée d’une noirceur qui ne sera jamais brisée.
Nous devons reprendre le travail en modifiant l’optique de votre analyse. Vous avez commis une erreur en perturbant mon équilibre, vous devez réparer cette faute. Je ne suis pas prêt à laisser mes démons disparaître.


Une pensée nostalgique concernant sa vie passée lui traversa l’esprit. Consulter un psy comme son épouse lui avait conseillé aura-t-il changé quelque chose à son mariage ? Aurait-il trouvé une réponse à ses problèmes d’alcool ? C’était trop tard maintenant. Anciens démons, les mots résonnaient dans la tête du capitaine. Il jeta un regard en biais à Bordier. Celui-ci le sondait de ses yeux bleus perçants. À quoi pensait-il ? À ce fameux soir de la semaine dernière où il avait ramené Wittenberg chez lui, complètement ivre. Avait-il gardé cet épisode pour lui ou en avait-il parlé à quelqu’un ? Le capitaine n’avait jamais osé en discuter avec lui, mais il lui faudrait un jour crever l’abcès.
Mal à l’aise, Wittenberg tourna la tête en direction de la bibliothèque qui occupait un pan entier de mur. Il s’en approcha et l’observa dans son ensemble. Ce meuble révélait une psychologie ordonnée, un goût pour l’art. Quelle personnalité se cachait derrière tant d’ouvrages si méthodiquement rangés ? Il se replongea dans la lecture des deux dernières lettres.
7 juin 2016
Doc, 
Je suis navré de votre comportement. Aucune de mes lettres n’a trouvé écho auprès de vous. Que faut-il faire pour attirer votre attention ? M’ignorer de la sorte ne fait qu’attiser ma rancœur. Je vous pensais être un homme d’honneur, vous me décevez profondément. Vous êtes conscient que je ne peux décemment m’en prendre à vous pour assouvir mon besoin de calme ! Vous êtes celui qui me connait le mieux. Qui m’aiderait ensuite à faire mon travail de reconstruction ? Je ne peux pas me permettre de raconter tous mes petits secrets à n’importe qui.
Doc, vous savez de quoi je suis capable, car vous être au courant de la noirceur de mon âme. Alors prenez-garde et cessez de jouer le mort ! Ce rôle ne vous sied pas correctement… pour le moment.


22 juin 2016
Mentir à l’homme qui vous soigne, c’est mordre la main de son maître. Je vous dois la vérité. Depuis quinze jours, il y a du neuf dans ma vie. Une énergie nouvelle s’est emparée de moi, j’ai l’impression de me réveiller après plus d’un mois de somnolence. Cet espoir, cette foi en l’avenir, ça me submerge et je le partage avec quelqu’un. Je m’éveille pour la première fois. Je profite, je jouis, j’avance, je progresse, je m’extasie, et tout cela m’envahit d’un bloc. Sans vous pour me guider.
Votre absence de réponse m’a fait comprendre que vous refusiez de me soigner à nouveau. J’ai donc cherché un palliatif. Depuis peu, je me passionne pour votre intimité et je ne regrette pas d’y avoir mis autant d’énergie. J’ai appris des choses très intéressantes comme le fait que vous possédez quelque chose que je n’ai pas. Une source de vie. La prolongation de votre propre existence. J’ai traqué cette lumière qui éclaire votre cœur, car c’est aussi une partie de vous. Elle soignera et purifiera mon esprit et purgera mes déviances, une dernière fois... Elle va le faire pour vous, pour nous, pour moi.
Je tiens tout d’abord à vous féliciter, car vous et votre épouse, paix à son âme, vous l’avez parfaitement réussie. Elle est magnifique. Et quelle surprise de découvrir qu’elle a le même regard que vous. Vous savez bien que j’adore les yeux, c’est entre autres le reflet de la conscience. On y lit tout, du bonheur aux pires souffrances. Sa voix aussi est incroyable, mélodieuse comme le chant des sirènes, surtout lorsqu’elle crie... Ne vous inquiétez pas, Doc, je vais bien m’occuper d’elle !
Vous avez bien compris de qui je parlais. Votre chair, la prunelle de vos yeux… Quoi que vous lui disiez me concernant, elle ne vous croira pas. Je lui ai présenté un autre visage, celui que vous avez tenté de me forger à travers votre psychanalyse, celui d’un homme doux à qui la cruauté fait horreur. Elle ne vous accordera pas de crédit, car elle sait que vous manquez de lucidité quand il s’agit de ses relations amoureuses. Elle m’en a déjà parlé. N’essayez pas non plus de lui montrer ces courriers, je lui dirai que c’est vous qui les avez rédigés ! J’ai beaucoup appris de vous… même votre façon d’écrire. Vous n’aviez pas remarqué ?


Wittenberg ne se faisait guère d’illusions sur l’interprétation à faire du contenu de cette dernière lettre. Bordier l’avait lue avant lui. Quelle impression lui avait-elle laissée ?
— Il parle de la fille du psy si j’ai bien compris.
— Visiblement, rétorqua Bordier.
— C’est sympa comme correspondance ! Le psy avait signalé les autres lettres à la police avant celle-ci ?
— Non, justement. Avant celle-ci, il n’avait pas pensé que ça pourrait aller plus loin.
— On aurait pu éviter un drame. On a des éléments supplémentaires ?
— Le type aurait avoué lors de ses séances de psychanalyse qu’il s’adonnait à des actes de tortures, du style SM et que plus d’une fois ça aurait mal tourné pour les participants. 
— Et il ne s’est pas inquiété plus que ça d’avoir un phénomène pareil dans son cabinet ?
— Si, justement quand la deuxième lettre est arrivée, il a mené sa petite enquête et a découvert que la femme de la victime n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs jours.
— T’as essayé de contacter la fille du Doc ?
— Pas encore. Il y a encore quelque chose que vous devez voir. Suivez-moi !

Suivi du capitaine, l’officier s’engouffra dans le couloir jusqu’à une chambre qui semblait servir de bureau. L’ordinateur était allumé.
— Il avait visiblement démarré un nouveau courrier avant que l’autre ne débarque chez lui, lança le policier en invitant son supérieur à se pencher sur l’écran.

23 juin 2016
Doc,
Je m’excuse encore d’avoir poussé votre angoisse au paroxysme avec ma dernière missive. Je ne cherchais nullement à vous faire peur et j’ai conscience d’avoir utilisé volontairement des mots violents pour vous faire réagir et attirer votre attention.
Nous allons bientôt devenir trop intimes pour que nous puissions entreprendre un nouveau travail thérapeutique. Je suis tombé sous le charme de votre fille. Un diamant brut qui m’offre une vision de vie différente depuis une dizaine de jours.
Longtemps, je crus trouver en vous le remède à tous mes maux, mais aujourd’hui c’est votre fille qui m’indique la voie. Avec elle, je vais bien m’amuser et dans un futur proche, je lui montrerai une nouvelle forme de bonheur…


Un silence profond s’ensuivit, lourd comme une chape de plomb. Chacun avait son opinion sur la définition de ce nouveau bonheur. Qui était vraiment ce type ? Mytho, manipulateur sadique, déséquilibré ? Une sonnerie de portable retentit brièvement dans la pièce. En déplaçant quelques documents posés sur le bureau, Wittenberg le découvrit. Une enveloppe de message s’affichait sur l’écran. En cliquant sur l’icône, le contenu apparut

« Chéri, ce soir je te présente un homme qui sera toujours là pour moi, mon psy de père. Bisous tendres Léa »

mardi 1 novembre 2016

Patrick K. Dewdney sous le feu des questions


LES QUESTIONS DU BOSS.


1- N'y a-t-il que du plaisir, dans l'écriture, ou t'est-il déjà arrivé de ressentir une certaine forme de douleur, de souffrance, dans cet exercice ?
  • La première chose que je fais lorsque j'investis un espace narratif, c'est de me laisser posséder par les personnages qui l'habitent. Comme les personnages que je décris sont essentiellement des êtres en souffrance -je dirais même que c'est leur fonction- pour moi l'acte de création est lié de manière intrinsèque à la douleur. La joie vient après, lorsque le récit est abouti, et que je peux me permettre un recul émotionnel vis à vis de lui. Précision importante : je le vis bien.
2- Qu'est-ce qui te pousse à écrire, finalement ?
  • Fondamentalement, je pense que c'est parce que j'aime questionner et interpeller le monde et mon espèce, et qu'à cette fin, l'écriture est tout simplement l'outil que je maîtrise le mieux. Après, je trouve aussi que c'est difficile de rationaliser entièrement quelque chose d'aussi profond et de complexe que le besoin créatif.
3- Comme on le constate aujourd'hui, tout le monde écrit ou veut s'y mettre. Sportifs, stars du show biz, présentateurs télé, journalistes, politiques, l'épicier, ta voisine... de plus, des sites proposant des services d'auto-édition pullulent sur le net. Ça t'inspire quoi ?
  • Dans le fond je trouve ça positif que les gens expriment leur créativité, c'est une chose qu'il faudrait encourager davantage. Dans la forme, tout ça est soumis à un système économique ravageur et obsolète. Des gens qui gagneraient à pouvoir vivre de leur écriture ne le peuvent pas parce que la priorité, c'est que des millionnaires s'enrichissent encore davantage. Disons que la situation de la littérature est malheureusement cohérente avec tout le reste.
4- Le numérique, le support d'internet, les liseuses, les ebook, les réseaux sociaux, sont une révolution pour les auteurs et bousculent également le monde de l'édition. Que penses-tu de ce changement ?
  • J'en pense qu'il y a des gens qui préféreront toujours un livre en papier à un écran, d'autres à qui ça a carrément permis de découvrir la lecture, d'autres encore qui jonglent entre les deux. Je n'ai rien contre le changement, au contraire. J'aime le multiple. Il n'y a aucune raison pour laquelle le support traditionnel et le support numérique ne pourraient pas cohabiter, si ce n'est (je me répète, hein) notre système économique primitif qui les transforme de fait en rivaux.
5- Il semble que de plus en plus, les auteurs prennent en charge leur communication, font leur publicité, créent leurs propres réseaux, prolongeant ainsi le travail de l'éditeur de façon significative.Te sers tu toi aussi de ce moyen pour communiquer sur ton travail, annoncer ton actualité, discuter avec tes lecteurs ou d'autres auteurs et ainsi, faire vivre tes livres plus longtemps ?
  • J'ai créé une page pro sur facebook pour que mon lectorat puisse suivre mes actualités. En dehors de ça, j'estime que la communication, ça n'est pas de mon ressort.
6- On dit qu'en 25 ans, le nombre de livres publiés a été multiplié par deux, leur tirage ayant baissé de moitié pendant cette même période. Comment sortir le bout de sa plume de cette masse de publications ? Être visible ? N'est-ce pas décourageant pour les jeunes auteurs ? Que leur dirais-tu ?
  • Je leur dirais que l'acte créatif est un besoin irrépressible, et que s'ils écrivent pour être « visibles » ils se trompent de vocation. Je leur dirais surtout qu'il est très difficile de vivre de sa plume en ce monde, principalement parce qu'il est très difficile d'y vivre tout court. Qu'il leur appartient d’œuvrer à changer ça, plutôt que de se plier aux règles moisies que ce monde voudrait leur imposer. Et qu'à mon sens, être un artiste c'est être précisément cela : un artisan du changement.
7- Les relations entre un éditeur, ou un directeur de collection, et un auteur, pourraient faire l'objet d'une psychanalyse, me disait un écrivain, récemment. Qu'en penses-tu ? Comment analyserais-tu cette relation que tu entretiens avec eux.
  • Et bien ce sont avant tout des relations humaines, donc elles peuvent être très différentes. Il y a des éditeurs qui sortent d'écoles de commerce et qui vendent des bouquins comme ils vendraient des sardines, d'autres pour qui le choix éditorial est si pointu et investi que ça en devient une forme d'expression artistique à part entière. Entre les deux, il y a une majorité qui jongle. Ce sont forcément des relations un peu particulières, parce que l'édition, c'est un milieu un peu particulier : on s'y trouve toujours sur une forme de brèche bancale, avec des impératifs économiques qui demandent à ce qu'on dissèque, à ce qu'on couche en plans prévisionnels une matière première humaine et créative qui échappe en grande partie à ces schémas. Je crois qu'en ce qui me concerne, j'ai cherché avant tout des relations qui se basaient sur le respect mutuel et une vision artistique commune. Des gens avec qui j'ai envie de travailler, mais aussi d'être tout court, qui hésitent pas à être critiques, à me faire bosser mes manuscrits, qui savent dire le mauvais, mais aussi le bon. Des compagnons, en quelque sorte. Des amitiés sont nées de ce socle là, clairement.
8- J'ai pensé longtemps, et ma bibliothèque s'en ressentait, que le noir, le polar, était une affaire de mecs. Les coups durs, la débine et la débauche, les gangsters, la baston, les armes, les crimes et la violence en général… une histoire de bonshommes. Aujourd'hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans l'univers du polar. Grâce au Trophée, j'ai pu me rendre compte qu'il y avait de nombreux auteurs femmes dans ce genre. Ce n'était pas le cas il y a quelques décennies.
Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ? À quoi cela est il dû, selon toi ? En lis-tu et, si oui, Lesquelles ?
  • En fait, je m'attache très peu aux questions de genre. J'ai tendance à voir les gens avant tout comme des individus, et très accessoirement comme des sexes. Ça ne fait pas partie des codes que j'utilise pour faire sens du monde, tout simplement. Je lis des auteurs. Qu'ils soient hommes, femmes peu m'importe. L'identité « genrée », c'est avant tout une construction sociale, à mon sens ça n'a que la valeur qu'on lui accorde. Je me définirais néanmoins comme féministe dans la mesure où je n'aime pas l'injustice sociale. À ce titre je suis ravi qu'il y ait davantage de représentation féminine dans le monde de l'édition, mais j'admets volontiers que le sexe de l'auteur ne fait pas partie de ces choses qui vont faire que je vais lire ou pas un bouquin.
9- Pourquoi as-tu accepté de participer à ce Trophée ?
  • Parce que je t'aime bien et que tu me l'as demandé.

LES QUESTIONS DE MME LOULOUTE.

1- Vie professionnelle, vie de famille, salons et dédicaces, à l'écriture reste-t-il une place ?

  • Ma vie professionnelle, c'est l'écriture. Ma vie de famille, c'est l'écriture. Les salons et les dédicaces, c'est l'écriture. Du coup en ce qui me concerne... la question serait plutôt « reste-t-il une place pour autre chose » ? Et la réponse, c'est non.
2- A-t-on encore les idées claires, quand tous nos héros broient du noir ?
  • La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil, disait René Char.
3- La rentrée littéraire approche. Un livre, ça va, 560, où est-ce qu'on va ?
  • Je ne sais pas, mais on y va.
4- Le dicton du jour : À la saint Grégoire, sort un livre de ton placard. Je t'écoute.
  • Alors déjà, si je puis me permettre, ranger un livre dans un placard, là où personne ne peut le voir, c'est un peu de la maltraitance.
5- Boire ou écrire, faut-il choisir ?
  • Bien évidemment, il faut bien choisir les deux.
6- La littérature est le sel de la vie. Passe moi le poivre.
  • Mais qu'est-ce qui nous arrive ?
7- Lire aide à vivre. Et écrire ?
  • Je ne sais pas si ça m'aide à vivre, mais ça y donne un sens, indubitablement.
8- Une anecdote à nous narrer, sur un salon, lors d'une dédicace, d'une table ronde, un événement touchant, drôle, étrange… ?
  • Une fois, une femme visiblement dérangée m'a raconté ses hallucinations psychotiques avec force détails, tout en m'agitant une épingle à nourrice géante sous le nez. Je ne pense pas vraiment avoir été en danger, mais passer quarante minutes avec un objet pointu brandi en direction du visage, j'ai trouvé ça un peu long.
Nous te remercions d'avoir répondu à nos questions et d'être présent(e) avec nous, pour cette troisième édition du Trophée Anonym'us.