samedi 12 décembre 2015

Nouvelle N°8 : La relève





Le vibreur de son portable la tira d’un rêve aux couleurs vitreuses. Elle avait dormi d’un seul tenant, comme une souche, sans déplacer les draps. 

L’arme reposait sur sa table de nuit. Bien. Théoriquement, il s’agissait d’un contrat facile... Avec les ans, on ne lui confiait plus que des plans pourris. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle aurait jeté l’éponge depuis longtemps. Mais voilà, il y avait Bérénice.
5 h. Le type devait arriver gare d’Austerlitz entre 8 h et 8 h 30. Parfaitement réveillée, elle se glissa dans la cabine de douche. Dix minutes plus tard, elle était opérationnelle. En passant devant la chambre de Bérénice, elle ne put s’empêcher d’y jeter un coup d’œil.

Sa fille ne lui ressemblait pas. Petite, avec une tête de faune, elle n’avait rien foutu à l’école et bullait dans la vie, sous perfusion cybernétique. Assurément, elle avait manqué d’une autorité paternelle. Le pauvre Sam, du fond de ses centrales successives, avait pourtant fait son possible pour lui inculquer des valeurs solides avant que les ERIS lui fassent la peau lors d’une émeute. Depuis sa mort, elle ne décollait plus le nez de son écran. Gameuse...
— M’man, chuis en train de devenir une grande, lui avait-elle dit récemment, et Soledad avait levé les yeux au ciel.
— Plus t’es grande, mon cœur, plus tu bouffes...
— T’en fais pas M’man, bientôt j’aurai mes contrats à moi.
Ben voyons.
Bérénice dormait, son ordinateur portable en veille sur le bide. Le cœur serré, Soledad referma la porte sans bruit.

Le guignol arriva sur la voie M à 8 h 42. La foule était si dense que Soledad faillit le louper. Au moment crucial, son pétard s’enraya et il passa comme une fleur. Elle traça pour le doubler et l’attendre à la station de taxis. Cet abruti fit mine de descendre dans le métro. Elle défourailla au jugé et le pouchka, cette fois, se mit tout seul en mode automatique, fauchant quatre personnes et en blessant huit.
Dans l’indescriptible cohue qui s’ensuivit, Soledad le fourra, bouillant et lourd comme une cafetière italienne, dans son sac à main. Alors qu’elle allait être piétinée par un reflux de la foule en panique, un monsieur bien mis la releva énergiquement et lui permit de sortir de la gare.
— Ne craignez rien, la rassura-t-il d’un ton viril. C’est un attentat islamiste. Vous êtes hors de danger à présent.
Il lui paya un marc dans une brasserie voisine. Quelle tasse, pensait-elle, ça m’étonnerait que je touche quelque chose sur ce fiasco.
La première chose qu’elle fit après lui avoir faussé compagnie fut de jeter le rigolo dans la Seine. Quelques minutes plus tard, un régiment de schmidts faisait descendre tous les passagers du bus où elle venait de monter et une fliquette qui avait dû manger un hérisson au petit déjeuner fouilla son sac. Elle la laissa faire, l’esprit ailleurs. Après ce coup fumant, comment allait-elle nourrir sa fille ?  

— Je t’invite, M’man ! S’écria Bérénice dès qu’elle ouvrit la porte d’entrée.
— Ah j’ai pas trop le cœur, soupira Soledad.
— Ça s’est mal passé ?
— J’ai dessoudé tout le monde sauf le bon. C’est la fin des haricots, mon trésor...
Et elle fondit en larmes. Sa fille lui fit alors froufrouter sous le nez une opulente liasse de bifetons.
— Je prends la relève, M’man ! Mon premier contrat !
Soledad se laissa entraîner jusqu’à la salle à manger, où la table était mise pour un repas de fête : seau à champagne empli de glaçons où un jéroboam se les gelait, caviar à la louche et foie gras poêlé.
— Mais... bafouilla-t-elle, à onze heures ?
Bérénice ne portait qu’une nuisette minimaliste. Des effluves fauves d’enfant en bonne santé qui a trop dormi émanaient de sa crinière hirsute. Elle était pieds-nus. Comment gagne-t-on son pain sans sortir de chez soi et sans s’habiller ?
— Assieds-toi ! lui intima la jeune fille en la plantant dans le canapé d’une adroite pirouette. Ne bouge plus !
Faisant sauter le col du jéroboam d’un adroit coup de sabre, elle éclata de rire en lui tendant une coupe débordante de mousse dorée.
— Chérie, pardon, mais... Comment t’as mis la main sur toute cette maille ?
— Bois !
— Ok, ok...
Soledad but. Des larmes lui remplissaient les yeux : pendant qu’elle ne gagnait pas leur croûte et se couvrait de honte, Bérénice avait dérouillé, allumé la lanterne rouge, fait la carrée. Et elle était ficelle, comme en tout ! La somme brandie ressemblait plus aux gains d’un Julot prospère qu’à ceux d’un tapin débutant.
— À notre fortune ! s’écria la gosse.
— Je veux pas que tu fasses la bagasse, mon amour. Je préfère encore être caissière.
— Maman ! s’écria Bérénice, choquée. Tu me prends pour un salami ? Il est pas né celui qui me brossera à froid !
Elle ne veut rien me dire, comprit la mère épouvantée. Aussitôt grandit dans son esprit la résolution ferme de trouver du boulot à tout prix.
— Mange, dit Bérénice, t’as rien mangé.
— Promets-moi de plus pêcher à la ligne.
— Tu dis n’importe quoi !
— Mais comment tu les as eus, ces lovés ?
— Un contrat, je te dis ! Comme toi !
Soledad ouvrit des yeux ronds.
— Mais comment ça... Fumer quelqu’un ?
— Oui !
Elle ne voulut pas en dire davantage. Renonçant à la cuisiner, Soledad s’empiffra de façon à faire honneur au repas de sa fille. À trois heures, il n’en restait que des assiettes en carton, le jéroboam vide et des cure-dents. Embrassant sa mère, la gosse retourna à son ordinateur.
Soledad ouvrit le traitement de texte de son vieux tromblon. Elle tapa :

HéloïseVignolles (c’était le nom de sa défunte mère)
Conséillère-Psycologue
Règle tout vos problèmes relacionels.

Vous aver des raports dificilles avec quelqu’un de proche que vous dever voir tout les jours. Votre vie est un enfer. Grasse à ma métode éprouvé, vous conaitrer de nouvau le bonheur.
Un coup de téléfone n’engaje à rien !
06 54 45 86 18

Ce téléphone lui avait été refilé par un truand de ses amis, c’était celui d’un gosse qui s’était pendu en prison et fonctionnait à la mobicarte. Intraçable. Il lui sembla qu’une centaine d’exemplaires devraient suffire à lui assurer ses premiers contrats. Elle prendrait la précaution d’aller les distribuer à l’autre bout de Paris, dans les quartiers petits-bourgeois.
L’imprimante faisait un bouzin prodigieux, couvrant le bruit d’hélices du vieux S. Heureusement, Bérénice jouait toujours avec son casque sur les oreilles.
Le premier appel ne fut pas concluant : la personne cherchait réellement à s’entendre avec son beau-fils, et considérait la psychologie comme une forme d’exorcisme. Elle était prête à dépenser la totalité de ses économies pour que la paix revienne dans son cœur. Soledad la bloqua sur son téléphone. Elle bloqua ainsi une trentaine de personnes avant de tomber sur un vrai plan. La femme, à l’autre bout du fil, était hésitante. Elle ne s’entendait pas bien avec son fils. Soledad comprit que le bambin, âgé d’une quarantaine d’années, n’avait pas encore déployé ses ailes. Il buvait la retraite de sa mère, ne craignait pas de lui allonger une torgnole à l’occasion et faisait défiler dans le petit appartement des radeuses squelettiques qui laissaient traîner des seringues partout. Au quatrième coup de téléphone et sans qu’il fût besoin de la moindre rencontre, le marché était conclu.
Soledad opta pour un engin incendiaire. Elle arriva sur les lieux vers dix heures et quart. Le chérubin cuvant en général jusqu’à l’heure de la sieste, elle disposait de tout le temps nécessaire.
Elle ouvrit tranquillement la porte de l’appartement. L’entrée était sombre, une odeur d’encaustique se dégageait du perroquet en bois où pendait un blouson croûteux de vomissures. Ce mélange olfactif résumait la situation mieux que ne l’aurait fait un long discours. Sur le canapé fuchsia était répandu le contenu d’un cubitainer mal revissé. Un peu plus loin, un gros chien ou un homme avait déposé au mitan de la carpette un imposant colombin.
Soledad se rendit compte qu’elle était une mère comblée. Un frisson la parcourut quand elle essaya d’imaginer ce que ça pouvait être de donner le jour à un pourceau. Tandis qu’elle se faisait ces réflexions en amorçant l’engin, qu’elle vissait soigneusement à l’arrivée de gaz, un froissement lui fit lever le nez.
Une sorte de sanglier d’un mètre cube, vêtu d’un marcel à résille, se grattait les couilles en la regardant. Il avait l’air de n’y pas croire. Le puissant fumet de vinasse qui se mêlait aux effluves lourds de toutes les protubérances velues encombrant son entrejambe donnait une idée de son état de conscience. Il se demandait si la petite femme fluette en train de bidouiller dans la cuisine de sa mère faisait partie de son délirium. Soledad se leva d’un bond, amorçant la mise à feu de l’engin au moment où le porc aviné tentait de se faire une idée en la touchant. Il y eut un déluge de flammèches sifflantes du sol au plafond. Soledad reçut en plein visage le baiser d’une langue de feu qui lui bouffa les sourcils, les cils et la frange. Le visage à vif, elle recula d’un bond et vit le gros ivrogne poilu exploser en torche titubante. Il brûlait comme de la cire, en crachotant des étincelles liquides. Déjà les rideaux prenaient feu. Elle se tortilla comme un ver pour atteindre la porte en évitant Roger, pas pressé de défuncter tant il tenait le rôle de sa vie en se mettant, barrière de lave, en travers de son chemin. Elle parvint à le franchir en un steeple-chase qui l’envoya rouler jusqu’au seuil de l’appartement. Quand elle ouvrit, l’appel d’air donna toute sa mesure à l’incendie. À présent Soledad n’avait plus qu’une idée : mettre deux cents mètres entre elle et l’immeuble infernal. Elle ne perdait pas de vue que le tuyau de gaz était ouvert et que ça allait chier dans des délais assez brefs.
— Chaud devant ! s’écria-t-elle en fusant du bâtiment.
L’explosion la fit tomber cul par-dessus tête alors qu’elle arrivait au coude de la rue. En s’engouffrant dans le métro, elle entendit bramer la sirène des pompiers. Mission accomplie. Plus jamais Irène ne s’endormirait la peur au ventre pour se réveiller les larmes aux yeux. 

Lorsqu’elle arriva à la maison, une heure plus tard, sa fille lui ouvrit à poil, le corps encore tiède et moite d’une douche récente. Toutes ses inquiétudes se ravivèrent. Pourquoi cette gosse se lavait-elle ? Elle s’était donc salie ? Bérénice poussa un cri perçant.
— Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Elle la souleva de terre pour l’emporter à la salle de bains. Se voyant dans la glace, Soledad glapit de terreur. Son visage sang de bœuf, horriblement boursouflé, était encadré de crin noir goudron.
— Je... C’est un contrat... Mais j’ai réussi, cette fois.
— Maman ! hurla Bérénice d’une voix à rayer le verre. Bordel de dieu, je t’ai dit que je prenais l’affaire en main. Tiens, aujourd’hui, je me suis fait un bâton !! T’as plus besoin d’aller au charbon, faut te le dire en quelle langue ?
— Je veux pas que tous ces salopards te tripotent avec leurs gros doigts sales... J’ai pas dit mon dernier mot, je suis vieille mais je peux encore gagner ma vie...
Bérénice la rinçait précautionneusement. Elle avait sur le corps de grandes plaques brunes qui commençaient à froncer comme la peau du lait.
— Tu t’es cramée à mort, mais qu’est-ce que t’as fait ? Et tes cheveux... j’te dis que je gagne mon beurre sans me mouiller, faut que je te montre ?
Les yeux de Soledad s’écarquillèrent d’horreur.
— Quand même !
— J’ai gagné une patate aujourd’hui, la même chose demain. Je vais te montrer. En attendant, va te pager, tu ressembles à rien !
Soledad tituba vers sa chambre.
— Je pourrai pas fermer l’œil de toute façon...
Elle en écrasa quinze heures de rang après toutes ces émotions. 

Lorsqu’elle se réveilla, le soleil inondait la carrée et Bérénice était sortie. Un petit mot flanquait un solide breakfast. Soledad le lut en diagonale. La petite rentrerait peut-être tard, et sans doute avec des collègues. Des collègues ? Soledad n’avait certes rien contre les putes : sa mère avait été en carte dans les années 60 et sa sœur, entre deux carrières de radeuse, s’était mariée quatre fois à des notables. Profondément attachée aux plaisirs de la vie, elle trouvait cependant qu’aucune somme ne vaut le déplaisir de faire reluire un blaireau. Jusqu’à ces derniers temps, sa fille avait partagé ses points de vue. Mais puisqu’enfin il fallait se résoudre à y aller...
Elle s’étudia dans le miroir. Certes elle ne pourrait concurrencer sa fille sur le chapitre de la fraîcheur, mais sanglée, grimée et munie d’une bonne perruque, elle pouvait faire illusion. Elle opta pour une robe en plastique noir que sa mère avait usée aux bons endroits, des pompes de tango, une rivière de strass qui mettait en valeur son balcon d’opéra.
Elle prit le bus pour se rendre aux Champs-Elysée. Lorsqu’elle commença à arpenter l’immense avenue d’un pas nonchalant, le roulis de ses hanches faillit l’endormir debout, comme un cheval. Un petit con à l’air sournois lui emboîta le pas. Elle se retint de froncer le nez et extirpa de son visage un sourire avenant qui lui fit mal aux glandes salivaires. Le rictus par lequel il lui répondit lui permit de constater qu’il ne savait pas se servir d’une brosse à dents.
— C’est combien ? demanda-t-il.
Elle s’appuya sur la devanture d’un magasin de jeux vidéo pour lui répondre. Oui au fait, combien ? Il attendait, bouche ouverte. Pour toi ça va douiller, pensa-t-elle.
-500 pour l’amour.
— Et pour le reste ?
— Pour le baiser sur la bouche, 800.
Il ricana. Ah le salaud, songea-t-elle, il a bouffé la benne à linges d’un hospice... Elle s’aperçut alors qu’un autre jeune homme les regardait d’un air amusé. Sans hésiter, elle marcha sur lui, les seins en avant.
— Un petit moment de détente ? proposa-t-elle.
— Vous avez un endroit ? demanda le jeune homme.
Je savais bien que j’avais oublié quelque chose, se dit Soledad. Le jeune homme lui susurra :
— L’immeuble de mes parents a un très grand hall plein de petits recoins...
Sortant 5 billets de 100 de son portefeuille, il le lui tendit entre deux doigts avec un charmant sourire.
— Si je puis me permettre...
Soledad escamota le talbin si vite que les doigts de l’éphèbe produisirent un petit bruit de clapet. Elle le suivit, pas trop mécontente du tour que prenait ce jour d’inauguration. Il la fit entrer dans un hall d’immeuble tapissé de verre où on aurait pu garer une abatteuse-écorceuse. Elle passa une grille factice et se retrouva dans un deuxième hall. Le jeune homme, languissant, s’appuya contre un miroir.
— Regardez comme c’est joli, dit-il en désignant quelque chose derrière elle.
Elle se retourna et se trouva aussitôt la tête bloquée dans le pilori de ses bras verrouillés. Il appuyait sur sa trachée et elle eut le vertige. Dans le miroir, elle voyait son visage se violacer sous un sourire séraphique. Le jeune homme qui sentait les sous-vêtements moisis poussa la grille.
— Déloque-la, entendit-elle.
Elle ne voyait plus rien. Elle sentit sa robe glisser et des mains froides lui empoignèrent les hanches. Quelle abrutie je fais, se maudit-elle, ces deux tarés vont me découper en rondelles et Bérénice va mourir de faim.
Il y eut un choc sourd et un jet de sang lui fusa entre les cuisses. Elle respira de nouveau. Elle entendit un cri assourdi, puis le bruit de vidange d’un homme qui essaie de vomir, et deux dents tombèrent sur ses chaussures de tango. Elle fut tirée en avant et le plastique noir se déchira.
— On peut pas te laisser seule cinq minutes ! glapit Bérénice. T’as jamais entendu parler des putes étranglées et violées dans le 8ème arrondissement ? Tu lis pas les journaux ?
Soledad se releva. Devant elle, sa fille, en jogging informe marqué TYLER WHO’S GUILTY et baskets, laissait sortir la vapeur. Elle était accompagnée de deux jeunes gens vêtus pareillement, et tous trois avaient des casques acoustiques sur la tête.
— Je t’ai dit et redit que c’était mon tour de faire bouillir la marmite ! J’ai tellement de contrats que j’embauche ! Je te présente Zig et Puce.
Soledad enjamba la forme sanguinolente du premier jeune homme pour tendre la main à Zig, puis à Puce. Elle rajusta sa robe déchirée et essuya une traînée de bave rose sur sa cuisse. Par terre, le deuxième jeune homme faisait le bruit d’un siphon bouché.
— Enchantée.
— Babou nous a beaucoup parlé de vous, dit le sautillant Zig en tressautant sur place.
Un petit bond en arrière le fit retomber sur le visage de l’un des tueurs en série.
— C’est un honneur, renchérit Puce.
— Mais qu’est-ce que tu fais dans le quartier, mon cœur ? demanda Soledad. Je te croyais du côté de la Chapelle...
— Je bosse. Heureusement pour toi que je bossais dans le coin, sinon je serais orpheline à l’heure qu’il est. Mais quand tu t’es appuyée sur la vitrine du magasin, j’ai reconnu la petite robe noire de Mamie...
Les trois jeunes gens sortirent de l’immeuble, non sans avoir sauté à pieds joints une dernière fois sur la cage thoracique des deux trucideurs de putes. Ils entraînèrent Soledad éberluée, un sein à l’air et la perruque de traviole, vers le magasin de jeux vidéos. Dans un capharnaüm de science-fiction, trois sièges faisaient face à trois écrans. Bérénice cala sa mère à côté d’elle.
— Tiens, tu vas voir ce que c’est, un contrat sans bavure. 
Avec la parfaite coordination de danseurs de claquettes, les trois jeunes gens s’assirent et branchèrent leurs casques. La même image apparut sur les trois écrans. Soledad n’y comprenait rien. Un coléoptère hérissé de viseurs et de canons fit son apparition. Les épaules de Bérénice, Zig et Puces s’affaissèrent comme celles de Jake la Motta et ils manœuvrèrent simultanément les manettes qu’ils avaient en main. Le cloporte futuriste éclata en une vingtaine de morceaux qui se muèrent en petits combattants. L’action était si rapide que Soledad n’arrivait pas à suivre. Dans divers coins s’affichaient des nombres, des vies, des alertes clignotantes. Au bout de dix minutes le Coléoptère s’évanouit et Zig éclata de rire. Soledad se tortillait sur son siège.
— Mais c’est ça tes contrats ?
— Va nous chercher des falafels, Puce, dit Bérénice, dégainant un biffeton de 100 euros. Et à boire.
Elle expliqua alors à Soledad, qui avait les yeux comme des boules de pétanque :
— Tu sais, le jeu en ligne où j’ai gagné, là... J’étais championne du monde, devant les Coréens ! Bref, un Chinois, me tombe en larmes sur le plastron et m’explique que son fils ne mange plus, ne boit plus, n’étudie plus, ne dort plus, parce qu’il est sur ce jeu 24 h sur 24. Un no-live, quoi. J’allais lui répondre que j’y pouvais rien, mais il me sort une liasse comme l’annuaire de Paris et me supplie de le zigouiller chaque fois qu’il se pointe sur l’écran. C’était le PDG de China Smart ! Et il me file son personnage, son pseudo, tout. C’était mon premier contrat. Je l’ai fumé en dix secondes la première fois, et la vingt-troisième en quinze. Il n’était pas mauvais, mais je suis championne du monde !
Puce arrivait avec les falafels et les boissons.
— Les autres jeux en ligne ne le tentaient pas, il a repris ses études. Mais mon histoire a fait son chemin, et aujourd’hui j’ai trois propositions de contrat par semaine ! Tu te rends compte ! je gagne dix fois plus que toi, sans le moindre risque !
Elle ouvrit joyeusement une boîte de bière et la mousse se répandit sur son jogging. Soledad avait les larmes aux yeux.
— Mon bébé ! Je vais enfin pouvoir me la couler douce ! Je savais bien qu’un jour tu réussirais dans la vie !

dimanche 6 décembre 2015

Nouvelle 07 : Au fond de l’eau


Hier, je me suis levée tôt, étonnée de ne pas sentir le poids du chat blotti sur mes pieds. Je l’ai trouvé étendu dans la cuisine, froid, le regard fixe, la langue pendante. Je l’ai enroulé dans une couverture et je l’ai mis dans une caisse. Je suis sortie.
J’ai rincé mes mains boueuses au robinet du jardin et j’ai rangé la pelle dans le garage. Mon regard s’est attardé un instant sur la terre meuble. Je m’étais ravisée, rebouchant le trou sans y déposer l’animal. J’ai traversé le parc de la maison et j’ai démarré mon bateau. Au milieu du lac, j’ai stoppé le moteur. Je devais m’alléger, respirer. La petite caisse a flotté pendant quelques secondes, puis elle a coulé lentement.
Au fond de l’eau, le chat de mon père obsédé par la mythologie grecque.
Au fond de l’eau, ces neuf ans de malheur.
Au fond de l’eau, ce silence assourdissant.
J’ai suivi des yeux le ballet des parapentes, papillons multicolores qui jouaient avec les courants ascendants. Sous le soleil du matin, le vent s’est fait plus froid, marquant la fin prochaine de l’été indien. Mon regard a glissé sur le lac, puis s’est élevé vers les montagnes. Comme toujours, l’hiver n’attendra pas novembre pour s’annoncer. Beaucoup ici s’en réjouissent et trépignent à l’idée de dévaler les pentes, sitôt l’ouverture des stations. Quand je dis que je ne skie pas, je surprends des airs d’incompréhension et de pitié. Je m’en fiche. Ce que j’aime, c’est le lac, changeant, lumineux dans son écrin minéral. Parfois, lorsque le ciel est à l’orage, des reflets gris acier se mêlent au vert sombre des vagues. Les courants dessinent des arabesques, étoilées de gouttes de pluie. Alors que chacun court se mettre à l’abri, je m’avance dans les flots en fermant les yeux. Mon âme ressent les forces qui l’appellent.
Au fond de l’eau.
Je laisse mes pensées m’entraîner sous la surface. En chemin vers les profondeurs, je me retourne un instant pour voir la lune danser dans les remous. Mes cheveux ondulent comme les algues. Lentement, des écailles recouvrent ma peau. Des perches me frôlent, indifférentes à ma présence. Je poursuis ma descente. L’obscurité est maintenant totale et pourtant, à travers les tremblements liquides, je peux voir le monde qui m’entoure. J’atteins l’épave de ce bateau-mouche qui repose depuis plus de quarante ans.
Au fond de l’eau.
Des ombres s’en échappent et s’éloignent, troublant les courants d’un nuage de vase. L’une d’elles m’a repérée et s’avance menaçante, les membres désarticulés. Des lambeaux de chair sortent par les déchirures de sa combinaison de cuir. La jambe qui lui reste porte une botte de moto. Ses yeux ont disparu. À leur place, des lueurs me fixent et grossissent au fur et à mesure qu’elle s’approche. Elle est tout près, maintenant. Je serre les poings. Surprise, elle recule et disparaît dans les eaux troubles.
Autour de l’épave, le nuage se dissipe. Je crois entendre murmurer les silhouettes enlacées de ces amants qui ont sauté ensemble.
Au fond de l’eau.
*
Mon regard s’est attardé sur le ponton de bois. Un lit de mousse s’est formé à l’endroit où je m’étais tordu la cheville en descendant du bateau. La douleur était si intense que j’avais dû me traîner jusqu’à la maison pour appeler une ambulance. J’ai repensé à ces heures pendant lesquelles j’ai attendu aux urgences, entre ce gamin mal élevé et cet ivrogne qui posait la tête sur mon épaule ; à l’instant où Jason a marché vers moi, soucieux, concentré, professionnel. Dès que je l’ai aperçu, j’ai compris que ma vie ne serait plus jamais la même. Quand il s’est penché pour m’examiner, j’ai lu le désir dans ses yeux. Son torse nu sous la blouse, son parfum de musc, de sueur et de tabac blond m’ont fait oublier la douleur.
Je ressens toujours la douceur de ses mains sur ma cheville. Je repense à la nuit où nous nous sommes revus et à toutes celles qui ont suivi. J’étais libre. Je conduisais pied au plancher pour le retrouver pendant ses déplacements, lors de colloques et de conférences. Toutes les femmes étaient amoureuses de l’interne à l’accent britannique. Il fallait voir comme elles buvaient ses paroles. Elles le voulaient toutes, mais c’est moi qu’il avait choisie.
Je suis remontée à l’étage prendre une douche et me suis attardée devant le miroir. Les seins sont hauts, le ventre ferme au-dessus de ma toison d’or. J’ai dû forcer sur la fermeture éclair de cette robe dos-nu qu’il adorait, mais elle souligne toujours le galbe de mes hanches. Lentement, je fais glisser la bretelle jusqu’au bas de mon épaule, comme il le faisait en frôlant ma nuque. Ce soir, j’aurais pu faire des cailles rôties comme il les aime. J’aurais débouché un Petrus, remonté de la cave de mon père qui avait le culte de Dionysos.
*
Rapidement, Jason a manifesté le désir d’être père, alors j’ai fait appel à la lune. Elle n’a pas répondu. Les dieux ne voulaient pas que j’enfante, mais nous avons refusé d’entendre leur message. Des apprentis sorciers m’ont inséminée comme on l’aurait fait pour une jument, tirant la semence d’un flacon que mon amant avait rempli dans une pièce voisine. Neuf mois plus tard, mon corps déformé a expulsé deux êtres gluants, recouvert de sang et d’un liquide blanchâtre répugnant. J’ai pressé Jason de couper le cordon qui me rattachait à ces choses, mais lorsqu’il a plongé ses yeux mouillés dans les miens, je lui ai souri en l’embrassant. J’ai eu beaucoup de mal à m’habituer, mais je dois reconnaître qu’une fois habillées en poupées, avec couettes et chaussures vernies, elles devenaient tout à fait présentables. Pendant les réceptions et les dîners, je devais subir les questions de ces femmes charmées par notre progéniture, supporter leurs conversations d’un ennui abyssal.
Mon père connaissait la valeur de mon homme. Il savait qu’il méritait de lui succéder à la tête de sa clinique, cependant le poste était depuis longtemps réservé à mon frère. C’était un bon médecin lui aussi, mais il s’était montré réticent lorsque papa avait cédé des parts à Jason pour en faire leur associé. Il a toujours été d’une jalousie maladive. Un jour, sa moto s’est couchée dans un virage et les poteaux de la glissière de sécurité l’ont mis en morceaux. Son corps meurtri a fini sa course dans le lac, très profond à cet endroit. Les plongeurs de la gendarmerie ne l’ont jamais retrouvé.
Après sa mort, Jason aurait dû prendre sa place de médecin-chef, mais c’est à ce moment que tout s’est détraqué. Les freins de la moto avaient été sabotés et la police est venue m’arrêter. C’était absurde. Les psys m’ont harcelée, ils ont ressorti de vieilles histoires. Ce n’était que par jeu, par ennui, que je fauchais ces parfums dans les magasins. Je n’ai jamais manqué de rien, c’est tellement angoissant. Écraser des cigarettes rougeoyantes sur mes avant-bras apportait un peu de chaleur à ce froid qui m’envahissait, à chaque fois que je rendais visite à maman sur son lit d’hôpital.
Au moment où elle était entrée dans la chambre, j’avais bien expliqué à la nounou que le coussin était tombé sur la tête de mon frère et que j’étais en train de l’enlever. La deuxième fois, si la balançoire avait fait un tour complet, c’était uniquement parce qu’il m’avait encouragé à le pousser toujours plus fort. Heureusement que papa m’avait cru, lui, et qu’il avait permis au psychiatre en charge du rapport d’accéder à ce club genevois qu’il convoitait.
Pourtant, cette fois-ci, il n’a pas levé le petit doigt.
Ils m’ont renvoyée dans cet endroit aux bâtiments immenses, pôle Est. De la fenêtre du foyer, je voyais les avions décoller. Certains jours je me sentais invincible, j’avais envie de danser. Parfois, j’étais si déprimée que je voulais mourir. Je pleurais toute la nuit dans mon lit, recroquevillée contre le mur. Je n’aurais jamais imaginé que ce soit possible, mais mes poupées, mes merveilleuses poupées me manquaient.
Souvent, ô, mon Prince, j’allumais en secret des cercles de bougies pour t’invoquer. En larmes, je faisais appel à tes noms en espérant que tu m’entendes. Je suis restée tellement longtemps dans cet institut, sans courrier, sans visite, que je ne comptais plus les années. Mon amour passait me voir, au début. Il ne comprenait pas. Un jour, je lui ai demandé de ne plus venir. Je ne supportais pas sa condescendance bienveillante. Je l’aime tant. Il est reparti en Angleterre et c’est Elle, ma remplaçante, qui a élevé mes filles.
Ne me regarde pas sale bête ! Arrête ! Ne me… viens ici ! VIENS ICI ! Tu peux te cacher, tu ne m’échapperas pas, j’ai fermé la porte… sors de là ! Attends, viens là, saloperie de chat ! Arrête de me regarder ! ARRÊTE, TU M’ENTENDS ? Cesse de bouger ! Là ! Tiens ! Prends ça ! Tiens ! Tiens !
Maman ? Non ! MAMAN ! Aaaaahiiiiieee ! Il me regarde tout le temps. Il me transperce et ça me brûle. Il est mauvais, il… maman, non ! Ouvre-moi ! Mamaaaaaaan ! Je… il… j’ai…hhhhhhh, hhhh… non… il ne faut pas... ses yeux, ses yeux maman. Ils me font tellement peur. Ils…
Maman ?
*
Neuf années ont passé. Je suis sortie, il y a quelques mois, après un dernier entretien. Papa est mort. Il m’a légué la villa au bord du lac et beaucoup d’argent. Je pourrais en disposer sous le contrôle d’un tuteur nommé par le juge.
Jacques, l’homme à tout faire de mon père, est venu me chercher avec sa voiture. La ville a beaucoup changé. Pendant le trajet, j’ai retrouvé quelques repères. Le palace aux murs blancs. La promenade au bord de l’eau sous les platanes centenaires. Le parc des petits chevaux à pédales de mon enfance. Le manège au ras du canal. Les cygnes. Les bateaux-mouches amarrés face à la cité médiévale.
Le grand hôpital qui dominait le lac a été détruit. C’est étrange, mais sa laideur me manque. C’est ici que j’ai vu ma mère en vie pour la dernière fois. Elle était sous perfusion et je voyais chaque seconde le feu s’éteindre un peu plus dans ses yeux.
Maman a raison, je suis méchante. MÉCHANTE ! J’ai fermé les volets, la lumière me donne froid. J’ai tellement peur qu’elle me mange les yeux. C’est un ogre qui nous dévorera tous. Vous n’en avez pas conscience, mais elle nous engloutira. Je pousse le volume de la musique dans mon casque et ça me soulage. Je n’entends plus les scarabées marcher dans ma tête.
La petite Renault a longé la rive jusqu’à la villa. Le portail automatique s’est ouvert sur le parc et Jacques a garé la voiture dans la cour. Lorsqu’il a poussé la porte, rien ne semblait avoir changé. Selon les volontés de mon père, il avait maintenu la maison en vie dans l’éventualité de mon retour et s’était occupé du vieux chat.
J’ai marché jusqu’au garage et mon cœur a bondi quand j’ai vu que papa avait récupéré mon Alfa Roméo. D’un revers de manche, j’ai essuyé la poussière sur le logo de la marque. C’est un cercle scindé en deux parties : à gauche, les armoiries de la ville de Milan placée sous la protection de Saint-Ambroise, à droite un serpent-dragon, une vouivre qui dévore un enfant. Papa me l’avait appris le jour où j’ai acheté ce cabriolet. Ça l’amusait beaucoup, ce serpent sur le capot de ma voiture, à cause du prénom que maman et lui avaient choisi à ma naissance.
*
J’ai signé de mon sang et tu as tenu promesse, ô, le Puissant. Ce que j’espérais s’est produit : Jason a quitté l’Angleterre juste avant ma sortie. Un laboratoire suisse l’a couvert d’or afin de le recruter pour sa succursale de Genève. La jolie petite famille s’est installée sur les bords du lac. Madame passe son temps à faire du shopping, à se rendre chez le coiffeur ou chez l’esthéticienne. Elle déjeune toujours dans le même restaurant avec ses copines. Son rire suave m’horripile. Le soir, il rentre tard. Elle doit lui dire qu’elle est fatiguée. Il n’est pas heureux, je le vois bien.
Depuis que les jumelles ont repris l’école, Elle se baigne seule, le matin, sur une plage aussi minuscule que son maillot de bain. L’autre jour, j’ai posé ma serviette tout près de la sienne. J’avais gardé mes lunettes noires et mon chapeau. Couchée sur le dos, elle n’a pas fait attention à moi. Son ambre solaire sentait le monoï… comment Jason avait-il pu me remplacer par une fille aussi conventionnelle ? J’ai sorti un livre pour me donner une contenance. Le couple à côté de nous s’est levé et a marché vers l’eau. L’homme a pris la main de la femme. Ils ont nagé ensemble, se sont éloignés et sont passés derrière les bateaux amarrés à leurs bouées. Je me suis assise et j’ai balayé le secteur du regard : nous étions seules. Elle avait fermé ses yeux de chat, j’ai plongé la main dans mon sac. J’avais tellement attendu cet instant.
Un bruit a figé mon geste : deux policiers à VTT traversaient la plage en direction de l’eau. L’un d’eux a dirigé ses jumelles vers un hors-bord qui évoluait trop près de la zone réservée aux nageurs, l’autre a parlé dans son talkie-walkie. Je me suis remise à lire.
*
Tu m’avais rendu le royaume de mon enfance. Ma foi en toi était sans faille. Je savais que tu guiderais ma main, que tu me donnerais la force. En suivant les jumelles et leur belle-mère à vélo sur la piste cyclable qui longe la rive ouest du lac, j’ai remarqué qu’elles se baignaient toujours au même endroit, au coucher du soleil, sur une petite plage près du port. Invariablement, les filles nageaient au-delà des roselières protégées de la navigation par des piquets de bois.
Comme vous êtes belles ! Je suis fière de vous, mes princesses. Ils refusent que je vous rende visite, ils disent que vous ne voulez pas me voir. Je respecterai votre volonté, même si ça me fait mal. Vous ne serez plus jamais à moi. L’usurpatrice a bien œuvré.
Je ne m’engageais pas sur le ponton, car elles auraient remarqué ma présence. Je les perdais de vue. J’ai donc décidé de poursuivre la surveillance depuis mon bateau.
Invisible, changeante, partout je vous suis. Je vous observe depuis des mois. Vous avez ma peau couleur de lait, mes yeux clairs. Toi, si douce, tu passes ton temps dans les livres, tu es savante, musicienne. Tu écris, aussi. Tu es moi quand je me sens bien et que ma peur s’éloigne. Quant à toi, tu es pleine de mystère. Tu aimes t’isoler, te cacher. L’autre jour, j’ai remarqué ton petit sourire lorsque ce garçon est tombé à vélo. Je t’ai vu jeter des pierres sur les chiens. Tu me ressembles.
Ce soir, les filles se baignaient seules et les barques des pêcheurs de brochet avaient déserté les lieux. Le soleil disparaissait derrière les montagnes en lançant un ultime reflet vers les eaux assombries.
Mes trésors, nés d’une éprouvette, pourquoi n’avez-vous pas voulu être conçues en mon ventre ? Je n’en valais pas la peine, c’est ça ? Et maintenant, vous préférez rester avec Elle ! Vous ne comprenez pas qu’elle ne vous aime pas, qu’elle fait semblant, pour garder Jason ?
Elles ont nagé jusqu’à la bouée jaune qui délimite la zone de navigation à vitesse réduite et s’y sont accrochées pour reprendre leur souffle. Je me suis approchée avec le bateau, tout près. C’était plus fort que moi. Je voulais voir mes bébés, leur parler, mais l’une d’elles s’est mise à crier dès qu’elle m’a reconnue. Que leur avait-on raconté à mon sujet ?
Les jumelles ont lâché la bouée, affolées. Alors je leur ai dit. Je leur ai dit tout mon amour et combien elles me manquaient, mais elles ne m’écoutaient pas. La première continuait à hurler, l’autre gardait ses distances, m’appelait Madame et me demandait de m’en aller, moi, leur mère. C’est à cet instant que, sous ma main, j’ai senti le manche d’une rame. Chacun des cris de ma fille me perçait le cœur. Des cris de haine et de peur, insupportables. Il fallait que le silence se fasse. Je me suis redressée et mes bras ont levé l’aviron vers le ciel.
*
Dans un silence glacé, le voile qui me brouillait la vue s’est dissipé. Aussitôt, j’ai senti un étau me serrer la poitrine. Mon enfant ne criait plus, mais sa petite tête avait disparu.
Sa sœur s’éloignait en direction de la berge en nageant d’une façon désordonnée. Accourue sur le ponton, Elle lui a hurlé de se dépêcher. Je l’ai vue sortir son portable et appeler, ça m’a mis en fureur. La gamine s’est retournée et m’a regardée comme si j’étais un monstre avant de reprendre sa course éperdue. Je suis restée un instant immobile, tremblante, ne sachant plus que faire. Jason, mes filles, tous me rejetaient. Il n’y a que toi, ô, mon Roi, qui ne m’aies jamais abandonnée ici-bas.
Alors, j’ai fait selon ta volonté.
J’ai poussé le moteur et le bateau s’est cabré. Dans un fracas, la silhouette a disparu sous l’écume.
J’ai fait demi-tour au ralenti. On ne distinguait plus rien à la surface que la nuit recouvrait. On dit que les jumeaux n’aiment pas être séparés : tout était parfait. La brise a caressé mes cheveux tandis que la lune pleine se reflétait sur l’onde. Elle veille sur moi, toujours, maternelle. Je lui ai souri.
Dormez mes douces, mon sang, ma chair. Goûtez la chance que vous offre maman. La vie n’est qu’un leurre. Dormez, rêvez, je vous épargne les déceptions. Vous ne connaîtrez pas la détresse et la solitude. Vous ne tambourinerez jamais contre une porte fermée, prisonnières, abandonnées.
J’ai levé la tête. Ma remplaçante se tenait sur le ponton, scrutant les remous, une main devant la bouche. Pour la première fois, nos regards se sont croisés. Elle a hurlé de rage et d’impuissance. Je l’ai trouvée laide.
Au fond de l’eau de la baignoire son sang de vampire, quand elle s’ouvrira les veines par désespoir.
Au fond de l’eau, les créatures enfantées contre nature.
Des gens accouraient de toutes parts. Certains téléphonaient. Un homme a plongé et a nagé dans ma direction. J’ai remis les gaz pour m’éloigner. Soudain, une sirène a retenti et un faisceau de lumière a illuminé le poste de commande. Je me suis retournée. Le phare d’une vedette qui fonçait vers moi m’a éblouie. J’ai poussé le levier et deux-cent-cinquante chevaux m’ont propulsée dans l’ombre. J’ai eu l’impression de voler sur le lac et j’ai rapidement distancé mes poursuivants. Je sentais ton souffle brûlant parcourir mon échine, tu veillais sur moi. Aussitôt arrivée à la villa, j’ai sauté à terre et j’ai couru à travers le jardin. J’ai ouvert le garage et j’ai démarré la voiture. Ils allaient revenir me chercher. Jamais je ne retournerai là-bas.
Jamais.
Maman, envolée une nuit de novembre, je sais que tu m’entends. Aux champs Élyséens, deux anges te rejoignent. Accueille-les, tu me dois bien ça.
Car si tu as cessé d’avoir mal, c’est bien grâce à moi. Je suis magicienne. Tu le sais bien, toi qui m’as donné ce prénom étrange : Médée. La lune m’a appris la forêt. J’en connais tous les secrets. Souviens-toi de cette volaille aux champignons que je t’avais préparée avant que tu ne repartes une dernière fois à l’hôpital… tu étais malade, ils n’ont pas cherché plus loin.
Danse maman, légère, délivrée. J’aurais aimé croiser ta route à nouveau, te dire combien tu me manques, mais je ne le pourrai pas.
Je dois respecter le pacte.
Je dois prendre l’autre chemin.
À présent, je roule vite sur la berge. Dans mon rétro, le bleu des gyrophares. Les phares de l’Alfa Roméo repoussent l’obscurité, dévoilent le virage au bout de la ligne droite. Il n’y a pas de parapet à cet endroit.
Hier soir, j’ai allumé trois bougies pour convoquer les anges déchus. Malgré les souffles tièdes du Foehn, aucune ne s’est éteinte, c’est un merveilleux présage.
La tête de Jason repose sur mon épaule, je caresse tendrement sa joue pâle. Ses yeux gardent cet air étonné qui le rend si craquant.
Il y avait bien longtemps que tu ne m’avais regardée ainsi. J’étais sûre que tu ne resterais pas insensible à mes charmes, si tu acceptais mon invitation. Oh, bien sûr, mon cocktail K t’a aidé à te détendre. Je l’avais préparé avec soin. Bien dosé, il ne paralyse que les muscles et te laisse en pleine conscience… mais ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça. Je ne voudrais pas que tu manques le final.
Le vent fait danser mes cheveux. La lune m’accompagne, mon pied écrase l’accélérateur.
Tu as respecté le pacte au-delà de mes espérances. Je t’en suis éternellement reconnaissante, ô, le Très-Bas.
Je lâche le volant en fermant les yeux, l’Alfa plane au-dessus du lac. Sur le capot, l’enfant crie et se débat dans la gueule du serpent.
Je tiens parole, je m’offre à toi, ô, le Séducteur. J’arrive.
Dans le froid des courants, dans les ténèbres des profondeurs, des mains crochues glissent vers moi. Je sais que ton armée m’attend.
Au fond de l’eau.


mardi 1 décembre 2015

Nouvelle n°6... Serre-moi fort.



Ça commence dès le matin dans le métro avec ce Rom qui massacre des airs d’Édith Piaf sur son accordéon rafistolé, tandis qu’assise en face de moi, une jeune femme, smartphone plaqué à l’oreille, me fait partager toute l’insignifiance de sa conversation. Je ne bronche pas, depuis le temps, je suis rôdé, mais ma détestation n’en reste pas moins totale.
Plus tard, accoudé aux autres, je traverse les différents couloirs puis emprunte l’escalator qui me recrache sur le parvis de la défense. Je me dirige ensuite vers la tour Majunga et m’engouffre dans l’ascenseur. Trente-sept étages plus haut, je pénètre dans l’immense open-space et m’installe devant mon bureau miniature. J’ai une tonne de dossiers à traiter, mais ce n’est pas un problème, les tâches que je dois accomplir sont simples, mécaniques, répétitives, elles ne nécessitent aucune compétence particulière, n’importe qui pourrait s’y coller après une demie-journée de formation.
Je rentre mon mot de passe sur l’ordinateur et accède au logiciel de traitement interne de l’entreprise, je coche des cases, vérifie que certains champs sont bien renseignés, valide mes choix, et lance l’impression des documents tout en songeant à autre chose.Et cette autre chose fait soudain son apparition, perchée sur des stilletos rouges, Alicia parcourt la salle d’une démarche parfaitement maîtrisée, sourire aux lèvres, satisfaite d’elle-même, sûre de sa beauté et de l’effet qu’elle produit sur ses collègues hommes et femmes confondus. Je la regarde se diriger vers moi, ma gorge se serre, mon ventre brûle, j’ai dix ans. Arrivée devant mon bureau, Alicia me gratifie d’un petit hochement de tête, histoire de me signifier que j’existe bel et bien, puis elle récupère la pile de dossiers traités et repart en sens inverse.
Je passe le reste de la matinée à renifler les restes de son parfum et à imaginer ma main parcourir les dunes brûlantes de ses hanches, car je dois bien l’avouer, je suis raide dingue de cette fille, et qui ne le serait pas ? Avec sa longue chevelure auburn, son visage délicat, ses grands yeux bleus charrette, et son corps moulé façon Barbie. Mais je ne me fais aucune illusion,  mon physique est très ordinaire, je ne dégage aucun charisme, et jusqu’à preuve du contraire, je laisse les femmes indifférentes.
Midi, je descends déjeuner au réfectoire. Mes voisins de table se remémorent leur week-end, un repas arrosé entre amis, un match à la télé, une étagère à monter ou une promenade mortelle en famille. Plus loin, Alicia discute avec Stan, l’un des cadres de la boîte, ce type a toujours quelque chose à raconter, même si ses anecdotes sont le plus souvent sans aucun intérêt, mais  il sait y mettre le ton et finit immanquablement par capter l’attention de son auditoire. Alicia s’esclaffe à la moindre de ses astuces et ne cesse de se tortiller sur sa chaise. Tout à coup, il m’apparaît évident que ces deux-là couchent ensemble, leur façon de minauder révèle bien plus qu’un simple jeu de séduction. Je suis dévasté.
Assis sur les marches de la grande arche, je tente d’évacuer mon stress en tirant sur ma clope. Le soleil rebondit contre les fenêtres des grandes tours qui m’encerclent. Il semblerait qu’une autre vie soit possible au-delà de ces monstres de verre et d’acier, mais rares sont ceux qui osent s’y aventurer. J’observe les jeunes loups cheminer vers leur bureau, ils se ressemblent tous, avec leur costard cintré, leur coupe millimétrée et leur barbe de trois jours. Je ne vaux pas mieux, esclaves autonomes que nous sommes, le système s’est imposé, la crainte du changement et la peur du chômage se sont chargées de nous modeler à la convenance du marché.
Je remonte m’atteler à la tâche. J’occupe mon après-midi à mettre en route des procédures, exécuter diverses routines, et faire que ce monde reste organisé, que cette roue d’infortune puisse tourner encore et encore, jusqu’à finir par me rendre définitivement cinglé.
Dans le métro du retour, je combats ma somnolence en reluquant les jambes d’une jeune lectrice plongée dans un ouvrage de littérature molle. J’arrive chez moi, je pèse trois tonnes.
Deux tranches de jambon et une bouteille de vin rouge font mon repas. Après la météo, j’éteins la télé et m’installe devant mon écran d’ordinateur. Pendant deux bonnes heures, je parcours différents sites qui traitent de l’actualité, et poste des commentaires acerbes sous le pseudo : « matamor31. » Puis, pour me détendre un peu, je visionne des vidéos sur YouTube, alternant entre scènes de sexe hardcore et pantomimes de chats. Pour finir, je me rends dans la salle de bain et me brosse méticuleusement les dents, je reste ensuite un long moment à dévisager cet autre moi qui me fait face dans la glace, j’aimerais tant qu’il désembrouille tout ce bordel qui règne dans ma tête.
Dimanche. Mon cas ne s’arrange pas, j’ai passé le week-end à dormir. Je dois rendre visite à ma mère, elle loge dans un minuscule pavillon au bout d’une ligne de RER. Je l’aide à terminer sa vie en lui faisant la conversation et en la soulageant de divers travaux de bricolage, mais aujourd’hui je n’ai pas le courage de jouer au fils prodigue, je dois tirer certaines choses au clair.
L’église se situe au bout d’une petite rue en sens unique, coincée entre deux immeubles de briques rouges. Je pénètre dans la nef déserte et me dirige lentement vers l’autel. Je me trouve maintenant face à la sculpture en polyrésine de Jésus cloué sur sa croix, je tente de mettre tous mes sens en éveil, d’établir un contact, de faire corps avec le christ, si je puis dire. Je le fixe ainsi pendant de longues minutes, mais rien ne se produit, aucun frisson, pas de révélation, la rencontre n’a pas eu lieu. Puis, comme si je venais d’être subitement soumis à la volonté d’un autre je me mets à pousser un long hurlement monosyllabique. Le son, telle une déferlante incontrôlable, se propage dans tout l’édifice, puis il résonne encore quelques secondes avant de retomber, mort-né.
Vidé, je me dirige vers la sortie. C’est alors que je remarque un petit vieux debout près du porche, il est appuyé sur sa canne, presque avachi, de profondes rides burinent son visage, il semble prêt à voler en éclat.
« Te fatigue pas, me dit-il, il entend rien... »
Le vendredi suivant, l’un des responsables importants de la boîte prend sa retraite, une fiesta est organisée pour l’occasion dans la salle de réunion, après le travail. Comme d’habitude, les inférieurs hiérarchiques font office de petites mains pour déplacer les tables, poser les nappes et garnir le buffet avec des tartes ou des gâteaux préparés par les secrétaires les plus zélées. Alicia se tient dans un coin et pianote sur son smartphone tandis que Stan gesticule au milieu d’un groupe de cadres dirigeants. Il faut ensuite se taper le discours du futur retraité, aussi interminable qu’un générique d’une production Pixar. Il ponctue son monologue en versant quelques larmes. Les applaudissements sont timides, aucun d’entre nous n’a oublié son comportement de garde-chiourme à l’égard de ses subalternes durant toute sa carrière. Enfin, nous pouvons nous ruer sur le champagne et les alcools forts.
Je reste à l’écart, je n’ai personne à qui parler, même ivres, mes collègues me jugent infréquentable. Il faut dire que je ne suis pas d’une compagnie des plus distrayantes, mes conversations sont toujours très calibrées, j’émets rarement une opinion personnelle, je me contente juste de répéter des choses que j’ai lues sur internet ou entendues à la télé, ça plombe vite la discussion. L’ambiance monte au fur et à mesure que les bouteilles se vident. Les cadres ont dénoué leur cravate, ils se frottent aux secrétaires et se permettent des allusions graveleuses, oubliant le mépris qu’ils leur portent habituellement. Quant à moi, je bois et j’observe, tout en éprouvant une réelle satisfaction à voir l’humanité se déliter sous mes yeux.
Soudain, Alicia déboule sur moi, son regard est trouble, elle a dû picoler sec.
« Tu me raccompagnes ? » lance-t-elle.
Dans le taxi qui nous ramène, Alicia ne cesse de communiquer par SMS avec je ne sais qui. Peu importe, je n’ai jamais été aussi proche d’elle, nos épaules se touchent, c’est mon premier contact charnel avec elle, les lumières de la ville éclairent ses jambes par intermittence, je pourrais mourir ici.
Nous arrivons devant son immeuble, c’est déjà l’heure de la séparation, je cherche quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait retenir son attention, faire que cette femme me manifeste enfin un peu d’empathie, mais à ma grande surprise c’est elle qui prend les devants.
« Tu montes prendre un verre ? »
Dans l’appartement. Je quitte ma veste et m’aperçois que je suis en nage. Alicia me désigne le canapé d’un coup de menton. Je m’installe pendant qu’elle part nous chercher à boire.
Elle revient avec une bouteille de gin à la main.
 Je te préviens, j’ai que ça. 
Elle s’assied à côté de moi, je fais le service.
 C’est sympa chez toi, dis-je. 
Je m’en veux immédiatement de ne pas avoir trouvé mieux que cette réflexion stéréotypée. Surtout que j’ai menti, sa décoration se borne à quelques affiches de comédies romantiques punaisées directement sur le mur, ainsi que divers objets, provenant de pays qu’elle n’a jamais visités, disposés de façon aléatoire sur les tablettes d’une étagère en bambou.
— Tu trouves ? tout le monde me dit que j’ai du goût, j’aurai pu faire architecte d’intérieur si je n’avais pas merdé dans les études. 
— C’est sûr. 
On vide nos verres.
Les mecs sont des salauds, lâche-t-elle brutalement en se resservant.
Je me demande si elle me comptabilise dans le lot.
Pas tous, regarde le Dalaï-lama, dis-je pour faire mon intéressant. 
Ouais, à la limite, mais lui c’est pas vraiment un mec. 
Je hoche la tête, la conversation prend un tour qui ne me plaît pas, elle est en train de nous torpiller la soirée avec ses postures féministes.
Tu as déjà aimé quelqu’un ? demande-t-elle.
Je fixe sa bouche, je remarque un minuscule grain de beauté à la commissure de ses lèvres.
Tu veux la vérité ? 
Vas-y ! s’excite-t-elle. 
Eh bien oui, j’aime une personne…
Non !? et c’est qui, je la connais ? 
Je marque une pause, avale une lampée de son gin infect.
C’est toi que j’aime, dis-je tout en posant ma main sur son genou. 
Alicia me regarde, visiblement perplexe, le temps reste suspendu jusqu’au moment où, elle se marre comme une collégienne. Je dois avouer que je n’aime pas son rire, je ne l’ai jamais aimé d’ailleurs, je le trouve gras et vulgaire, il est en totale contradiction avec sa jolie frimousse.
T’es con dit-elle tout en se levant, faut que j’aille pisser.
Ce genre d’expression aussi me déplaît, de si vilains mots dans une si jolie bouche. Mais peu importe, un couple c’est une addition de compromis ai-je lu quelque part.
Elle revient s’asseoir, s’allume une cigarette. Mais, alors que je m’ordonne mentalement de l’embrasser, elle se met à pleurer. Je suis largué.
C’est à cause de ce connard de Stan… dit-elle entre deux sanglots. 
Stan ! que vient faire ce crétin au beau milieu de notre histoire ? Ce mec commence sérieusement à me gonfler.
Il m’a plaqué tout à l’heure, et devine avec qui il s’est tiré ? Sophie de la compta. 
Je ne peux pas lui avouer, mais c’est une excellente nouvelle, la voilà libre, malheureuse, et un peu saoule.
Je saisis sa main, la caresse, mais Alicia la retire et attrape son smartphone.
« Je vais lui pourrir sa messagerie. »
Je patiente le temps qu’elle termine sa rédaction punitive, puis, plus déterminé que jamais, je place mon bras autour de ses épaules et l’attire vers moi. Elle se dégage à nouveau.
« Qu’est-ce qui te prend ? t’as trop bu ou quoi ? »
Son regard est dur et distant, un monde nous sépare. Je comprends d’un coup que cet amour que je pensais à portée de main n’était en fait qu’une illusion, un rêve fabriqué de toutes pièces par mon cerveau détraqué. Mais fiction ou pas, il n’est pas question que je fasse machine arrière, c’est le soir de ma vie, je dois aller au bout de mon histoire.
Je ne tiens donc pas compte de sa remarque et plaque par surprise ma bouche contre la sienne, tandis que d’une main ferme je maintiens sa nuque pour ne pas qu’elle m’esquive une fois de plus. Je tente ensuite d’introduire ma langue, mais ses lèvres restent désespérément closes, elle m’agrippe les cheveux en signe de représailles et m’en arrache une petite poignée. J’ai mal, forcément, mais il m’en faut plus pour lâcher ma proie, je me sers alors de la supériorité de ma masse musculaire et la renverse sur le canapé, je m’allonge sur elle de tout mon poids, elle sent bon, je ne connais pas ce parfum, je n’en connais aucun à vrai dire. Je l’embrasse dans le cou, mais elle se met à hurler et à m’insulter.
Son langage me déçoit, il n’est pas à la hauteur de l’événement, mais, qu’importe, je sens mon sexe qui se gonfle sous mon pantalon, de légers picotements me parcourent le dos, inondent ma tête. Je me frotte contre elle tout en tentant de me créer un passage entre ses jambes. Je sens que nous allons bientôt fusionner, je suis bouleversé, ma vie vient de prendre tout son sens. D’une main, je tente de déboucler la ceinture de mon pantalon, ce n’est pas facile, Alicia est très combative. Je me demande si je ne devrais pas la cogner un peu pour qu’elle se montre plus docile, quand je ressens soudain une violente douleur au niveau du crâne, j’y porte ma main et comprend qu’un corps étranger s’y est logé. Je le saisis et le retire d’un coup sec, c’est un gros bout de verre sanguinolent qui pue le gin. Je suis un peu étourdi, surtout que je ne supporte pas la vue du sang. Alicia en profite pour se dégager et m’envoie un méchant coup de pied en pleine face, le talon de sa chaussure me laboure la joue droite. Je hurle tout en me demandant quelle tête je vais avoir le lendemain. Profitant de mon moment d’égarement, elle se précipite derrière le comptoir de sa cuisine américaine et en extrait un grand couteau de chef qu’elle pointe dans ma direction. Je me rapproche d’elle tout en maintenant une distance raisonnable, je dois évaluer la situation avant d’agir. Elle m’a suffisamment amoché comme ça. Je l’observe, elle n’a pas l’air au mieux. Mais la peur que son regard exprimait une minute auparavant à fait place à cette chose que l’on a coutume de nommer : « l’instinct de survie. » J’en déduis donc qu’elle ne se laissera pas prendre sans lutter.
J’attends une ouverture, mais Alicia, bien campée sur ses jambes, décrit de grands mouvements circulaires avec son couteau, comme si elle cherchait à découper un adversaire invisible. Je tente un premier assaut, mais je ne suis pas dans le bon timing et sa lame en céramique me taillade l’avant bras, je pousse encore un juron et recule. Mais le temps de la réflexion est passé, je dois aller au-delà de la douleur, ce qui nous attend nous dépasse. Je me jette sur elle une nouvelle fois, sans réfléchir. Et ça fonctionne, son coup de couteau ne fait qu’effleurer le pan de ma chemise, je suis passé. Je l’attrape par les cheveux et l’attire vers moi, mon sang bouillonne, je lui mords l’oreille et lui arrache un petit bout de lobe histoire de bien lui faire comprendre qui dirige les opérations. Elle hurle, mais j’imagine qu’elle n’est pas loin de capituler.
J’ai cependant négligé un détail essentiel, Alicia tient toujours son couteau à la main, et d’un coup, je sens sa lame s’enfoncer sans résistance dans mon épaule. Sous l’intensité de la douleur, je suis obligé de lâcher prise. Puis ma vision s’altère, et mes jambes se mettent à défaillir. Nous chutons tous les deux sur sa moquette blanche, du sang s’imbibe dans les fibres, joli contraste. C’est à mon tour d’être allongé sur le dos, j’éprouve soudainement le besoin de me reposer, de faire une pause, avant de l’achever, mais Alicia semble avoir une tout autre idée en tête, elle se positionne à califourchon sur moi sans que je puisse l’en empêcher. Son regard a encore changé, désormais il n’exprime plus que de la haine, une haine primale, prête à m’anéantir totalement.
Elle commence à m’étrangler.
C’est alors que je lui dis, dans un râle.
« Serre-moi... serre-moi fort ! »
Et pendant que ses pouces compriment ma trachée, je jouis dans mon pantalon.
Puis, juste avant de basculer dans l’éternité de notre amour, je pense une dernière fois à toutes ces choses qui n’ont fait qu’effleurer la surface de mon être, à cette vie que je n’ai pas eue. Je pense aussi à ma mère, je pense à dieu, je suis sûr qu’il m’entend cette fois-ci.